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Liliane-Lili Rosenberg-Leignel - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Liliane-Lili Rosenberg-Leignel

mardi 7 avril 2020

Lili Leignel-Rosenberg, est arrêtée en octobre 1943 avec ses parents et ses deux jeunes frères Robert et André. Elle est déportée, avec sa mère et ses deux frères à Ravensbrück puis à Bergen-Belsen en tant que Juifs hongrois.

Lili Rosenberg-Leignel, lycée Edgar Quinet, 2001, photo N.M.

Lili Rosenberg-Leignel

déportée du Nord, à onze ans, en octobre 1943, à Ravensbrück puis à Bergen-Belsen, avec sa mère et ses frères, en tant que Juifs hongrois

La famille Rosenberg, des Juifs hongrois immigrés dans le Nord de la France

Mes parents, Juifs hongrois d’origine, sont venus s’établir en France dans les années vingt, la France dont ils rêvaient pour la naissance de leurs enfants. Effectivement nous sommes nés, mes frères et moi, en France. Je suis l’aînée, je suis née en septembre 1932 à Croix, une petite ville toute proche de Lille. Mon premier frère, Robert, est né en décembre 1933 à Roubaix, comme le second, André, en 1940. Mes parents étaient si heureux d’être en France. Ils ont quitté la Hongrie où ils étaient persécutés car l’antisémitisme y sévissait. Ils croyaient qu’en France ils seraient sauvés. Vous savez, tous, ce qui est arrivé, c’est très dur, mais il faut sans cesse rappeler ces faits.

Nous habitions Roubaix avant-guerre jusqu’au moment de la déportation. Comme papa et maman, en arrivant en France, ne maîtrisaient pas le français, ils acceptèrent ce qu’on leur offrait. Papa a trouvé un emploi dans une teinturerie et maman était couturière. Nous allions à l’école communale, proche de notre domicile, et on peut dire que nous avons eu une jeunesse très heureuse, très entourée.

Confrontés à l’occupation allemande de 1940 à 1943

Mes parents étaient certainement au courant de ce qui se passait à cette époque-là, mais nous, les enfants – au début de la guerre j’avais sept ans – nous étions tellement protégés, tellement désireux de vivre heureux en famille, tellement mis à l’écart de ces événements que nous ignorions presque tout. Nous sentions bien que l’atmosphère était fébrile mais nous ne savions pas l’expliquer. Nos parents discutaient entre eux, le soir, après nous avoir couchés, mais ne nous en parlaient guère pour éviter de nous faire peur.

Pourtant à la fin de l’année 1942, le curé de la paroisse proche de notre habitation à Roubaix, la paroisse Saint-Antoine, pressentant les malheurs qui allaient arriver, est venu trouver nos parents et leur a conseillé de nous cacher tous les trois dans sa propre famille. Vous vous rendez compte de ce geste merveilleux ! Vous savez que ces familles, qui cachaient des enfants juifs, risquaient d’être déportées à leur tour. C’était si généreux ! J’étais donc placée chez le frère et la belle-sœur du curé. Ils avaient déjà trois enfants et ils m’ont accueillie comme l’une des leurs. Comme j’étais bien dans cette famille aimante ! Mon frère Robert était chez les parents du curé, également très entouré, et le tout petit André chez la sœur et le beau-frère. Ces familles merveilleuses nous entouraient de beaucoup d’affection. Cependant nous ne rencontrions guère nos parents. Avec l’étoile juive, nous étions repérables, il ne fallait pas prendre de risque.

Arrêtés en octobre 1943, emprisonnés à Loos puis à Bruxelles, enfin transitant par le camp de Malines

Et puis un jour, on ne sait pour quelle raison, nos parents se sont imaginés, bien à tort, qu’il n’y avait plus de risque. Ils nous ont fait rentrer à la maison. Et très vite après, toute la famille a été arrêtée. Cela s’est passé très exactement le 27 octobre 1943. Quelle horreur !

Figurez-vous, ironie du sort, le 27 octobre était le jour anniversaire de maman. Nous, les enfants, avions préparé de beaux dessins, des poèmes à réciter, papa avait acheté un gros gâteau et des fleurs. Le lendemain allait être un grand jour pour nous. Et c’est cette nuit-là que la Feldgendarmerie est arrivée chez nous à trois heures du matin, avec fracas, ils ont grimpé les escaliers et tambouriné aux portes. Nous nous sommes réveillés en sursaut. Nous nous demandions, nous les enfants, ce qui se passait ? Ces soldats criaient sans cesse «  Schnell ! Los ! », ce qui signifie « vite ! allez ! ». Mais nous étions éperdus de peur. Cependant, il y a des souvenirs qui restent toujours imprégnés dans ma mémoire. Mon tout petit frère avait un jouet qu’il affectionnait tout particulièrement, c’était un petit canard en bois sur roulettes. Il a pris son jouet et l’a mis sous son bras et il était prêt à suivre ces soldats, qui « Schnell  ! Los ! », nous poussèrent dans les escaliers. Et, au rez-de-chaussée de notre immeuble, habitait un couple de personnes âgées que nous affectionnions beaucoup. Nous les considérions comme des seconds grands-parents. Lorsqu’on se voyait, on s’embrassait, on s’aimait réellement. Or cette nuit-là, eux-mêmes avaient tellement peur de ces soldats effrayants que leurs yeux, agrandis de terreur, disaient clairement : « Mais partez donc, partez donc ! » ; parce qu’ils savaient très bien qu’en nous éloignant, les soldats nous suivraient.

J’ai eu tant de peine cette nuit-là de constater qu’au fond leur peur était plus grande que leur amour pour nous. « Schnell  !  » « Los ! », l’on nous a poussés dans la rue où se trouvait un camion militaire bâché, nous y avons grimpé et l’on nous amena à la prison de Loos près de Lille.

Au moment de notre arrestation, je venais tout juste d’avoir onze ans, Robert n’avait que neuf ans et demi et le petit André, trois ans et demi. Dans cette prison de Loos, aussitôt, nous avons été séparés de papa qui est allé dans une cellule avec les hommes, maman et les trois enfants, dans une autre. Nous demandions, nous les enfants, mais pour quelle raison nous étions en prison ! Qu’avions-nous fait ? Nous ne comprenions rien.

Nous ne sommes restés que très peu de temps à la prison de Loos. Ensuite on nous a transférés dans une prison, la prison Saint-Gilles à Bruxelles. Comme le rappelait M. Thiery, dans le Nord et le Pas-de-Calais, les déportés passaient par la Belgique parce que le Commandement militaire allemand était basé à Bruxelles. Nous sommes arrivés dans cette prison Saint-Gilles, très exiguë, où nous étions si nombreux et tellement anxieux. Mais nous n’y sommes restés également que très peu de temps.

Ensuite on nous a placés dans un grand camp de rassemblement, toujours en Belgique, le camp de Malines. Vous le disiez M. Thiery, c’est l’équivalent de Drancy en France. À Malines, il y avait des SS allemands bien entendu, mais il y avait également des SS flamands. L’un d’entre eux, nous l’avions surnommé à juste titre Pferdekopf, tête de cheval, c’était si bien trouvé. Il avait une figure chevaline et était particulièrement cruel. Nous les enfants, nous nous arrangions toujours pour être hors de portée de sa vue. Les nazis étaient très à cheval sur la propreté, sur l’obéissance. Chaque soir, nous devions nous allonger sur nos paillasses, les pieds bien en vue. Les nazis passaient dans les rangs et contrôlaient. Mais c’était en plein hiver. Certaines personnes avaient des engelures, des crevasses et comme leur peau n’était pas bien nette, ils recevaient des coups de fouet et devaient aller à l’extérieur, en pleine bise, se laver, à l’eau froide bien entendu. Parfois ils poussaient le vice jusqu’à les laisser dehors toute la nuit. Mais tout cela n’est rien encore en comparaison de ce qui allait suivre.

Déportés avec leur mère, Charlotte Keller-Rosenberg, à Ravensbrück le 13 décembre 1943

Un jour on nous rassembla sur la place du camp. On entendait vaguement parler de déportation. Mais, pour nous les enfants, cela ne signifiait pas grand-chose. On se demandait avec angoisse ce que l’on allait faire de nous. On nous fit entrer dans une très grande pièce ; les hommes et les grands garçons au-delà de quinze ans, à une extrémité de la salle et, à l’autre bout, les femmes et les petits enfants. À un signal donné, nous devions tous nous mettre nus. Comme nous étions mal à l’aise ! À l’époque, on était si pudique. Jamais je n’avais vu maman nue. Elle-même se sentait si mal à l’aise devant ses fils et, un à un, nous devions pénétrer dans une espèce de guérite dans laquelle se tenait un jeune SS, un jeune nazi, qui nous voyait arriver d’un œil goguenard. Là, face à lui, suprême humiliation, il nous fallait écarter les jambes, nous pencher vers l’avant. Avec une lampe de poche, il nous éclairait par dessous pour voir si nous n’avions pas caché des objets précieux, des bijoux par exemple. À l’époque les nazis raflaient tout ce qui avait de la valeur. Mais quelle humiliation pour nous !

Ensuite on nous conduisit dans une gare où il y avait ces fameux wagons à bestiaux où il était indiqué : « Contenance huit chevaux », et nous étions une centaine de personnes, agglomérées les unes aux autres. Nous avons voyagé quatre jours sans manger, sans boire, la tinette au milieu de nous. Là aussi, quelle impudeur à faire ses besoins devant tous. On ne nous a pas ménagés.

Au bout de ce voyage le train s’est arrêté, nous sommes tous descendus, et nous voyions qu’à proximité il y avait de nombreux Blocks alignés. Mais aussitôt les SS apparurent, toujours accompagnés de leurs chiens menaçants. « Schnell  ! » « Los  ! », ils nous poussèrent jusqu’aux douches. Là nous avons tous été rasés. Nous étions méconnaissables avec nos têtes rasées, notre peur au ventre. On nous a distribué nos vêtements de bagnards, ces robes rayées gris et bleu, et surtout on nous a distribué nos numéros de matricule. Le mien était le 25612. Ce matricule, il fallait le connaître par cœur, en français bien sûr, mais surtout en allemand. Parce que, si l’on ne répondait pas à l’appel du SS, nous recevions des coups de fouet. On avait tout intérêt à retenir son matricule. Et vous savez, à partir de ce moment-là, nous n’étions plus personne, nous n’avions plus de noms, plus d’état civil. Lorsque l’on s’adressait à nous, c’était uniquement par l’intermédiaire de ce matricule. Et nous apprenions que nous étions arrivés dans le grand camp de concentration pour femmes du nord de l’Allemagne, Ravensbrück.

À Ravensbrück il y avait trente-deux blocks. On nous plaça d’abord dans un Block de quarantaine. Le nom dit bien ce que cela signifie. Pendant quarante jours, nous étions enfermés, ne voyant rien de ce qui se passait à l’extérieur, mais entendant tous les bruits. C’était d’autant plus angoissant. Au bout de ces quarante jours, on nous promena deux, trois jours dans un Block, deux, trois jours dans un autre pour enfin atterrir longuement au Block 31.

Dans ce Block 31, il y avait des Françaises, des Belges, des Hollandaises, d’autres nationalités et quelques familles avec petits enfants. Nous y avons rencontré en outre une femme du Nord très connue, Martha Desrumaux [1]. Martha Desrumaux était une grande résistante, une grande communiste. Elle couchait dans ces fameux châlits avec une autre communiste, Jeanne Tétard. Nous, nous étions dans les châlits du bas, maman et mon tout petit frère André dans l’un des châlits et j’étais à côté avec mon autre frère. Au-dessus de nous couchaient Martha Desrumaux et Jeanne Tétard et au troisième étage du châlit était Geneviève de Gaulle, la nièce du général de Gaulle. Elle y était avec la vicomtesse Jacqueline Pery d’Alincourt [2]. Si je vous raconte tout cela, c’est pour que vous vous rendiez compte que dans un camp de concentration, que l’on soit noble ou ouvrier, que l’on soit riche ou pauvre, on subissait tous le même sort. Un sort très dur, très cruel.

D’abord j’essaierai rapidement d’expliquer une journée-type dans un camp de concentration. La sirène retentissait à trois heures et demie du matin. Comme c’était tôt ! Nous nous réveillions, nous les enfants, les yeux encore embués de sommeil. Aussitôt après, tout le monde se précipitait au Waschraum, l’endroit où l’on pouvait faire une toilette sommaire rapide, mais il n’y avait pas suffisamment de points d’eau pour le grand nombre que nous étions. Ce qui fait que chaque jour, c’était la bousculade dans ce Waschraum. Pour éviter cela, maman nous réveillait au moins une demi-heure avant les autres parce qu’elle tenait absolument à ce que nous fassions notre toilette. Jamais je n’oublierai sa leçon de dignité qui nous a servi toute notre vie. Elle nous disait : « Les enfants, l’on nous a tout pris, nous n’avons plus rien, même plus de nom. Cependant il ne faut pas courber la tête, redressons-nous, soyons dignes ». Ensuite on nous distribuait un jus infâme, ce n’était pas du café bien entendu, un ersatz avec un quignon de pain noir bien dur, et tout le monde se précipitait à l’appel.

L’appel était indispensable et pénible. Des heures durant, nous devions rester debout, cinq par cinq, sans bouger. Les SS passaient dans les rangs et comptaient. Mais bien qu’indispensables à l’appel, certains déportés, pendant la nuit, étaient tombés tellement malades qu’ils ne pouvaient plus se lever pour venir à l’appel. D’autres même, parfois, étaient déjà décédés. Ce qui fait que le chiffre ne correspondait jamais à celui de la veille. Et tant qu’ils ne trouvaient pas l’explication à ce manque d’effectifs, nous devions rester sans bouger. C’était atroce. Je revois certaines déportées osant mettre une jambe hors du rang pour s’appuyer sur cette jambe. Aussitôt le SS lançait son chien menaçant qui venait nous mordre là où il pouvait. C’était effrayant pour nous les enfants.

À l’issue de l’appel, les femmes étaient triées pour l’Arbeit [le travail]. Toutes ces déportées étaient de la main-d’œuvre gratuite pour les nazis. Et ces pauvres femmes effectuaient des travaux très pénibles, des travaux d’hommes. Chaque jour, bien entendu, maman était réquisitionnée pour l’Arbeit. Et maman était petite, menue. Ces travaux très durs étaient intenables pour elle, physiquement. Mais elle souffrait surtout moralement parce que les nazis, au gré de leur fantaisie, retiraient parfois un enfant dans un Block ou dans un autre, et cet enfant disparaissait à tout jamais. Chaque soir, en rentrant de l’Arbeit, maman se demandait avec angoisse : « Vais-je retrouver mes petits enfants ? ». Ce n’est que, bien des années plus tard, que j’ai compris ce tourment effroyable qui agitait chaque jour maman.

Quant à nous les enfants, nous ne pouvions pas travailler. Nous étions trop faibles, trop malades, nous étions des bouches inutiles. Et la mort dans l’âme, nous repartions dans nos Blocks, les journées sans maman étaient interminables. Nous avions peur de tout, nous n’osions bouger. Nous restions enfermés dans nos Blocks.

L’hiver surtout. Vous savez, à l’époque en Allemagne, les hivers étaient si rigoureux. La température pouvait descendre jusqu’à moins dix, moins vingt et même moins trente degrés en dessous de zéro. Et nous n’avions rien pour nous prémunir que nos pauvres robes. Nous restions donc enfermés. Mais, l’été, on voulait profiter d’un rayon de soleil. Nous nous hasardions hors du Block, sans oser aller bien loin parce que dans les allées du camp se promenaient constamment les SS toujours accompagnés de leurs chiens menaçants. Donc, nous nous contentions de sortir du Block et de rester accroupis, le dos contre la paroi du Block, et nous ne jouions plus, nous n’étions plus des enfants comme les autres. Savez-vous en quoi consistaient nos distractions ? Eh bien, C’était de tuer nos poux. Nous étions remplis de vermine. Plus on en tuait, plus il en renaissait. Et ces poux donnaient de graves maladies.

Lorsqu’un déporté était très mal en point on l’emmenait au Revier. Le Revier, c’est comme un dispensaire. Malheureusement il n’y avait pas suffisamment de médicaments pour nous soigner. Nous y sommes tous passés. Mon tout petit frère André avait un anthrax. Il fallait l’opérer. Mais cet enfant, tout seul, avait si peur qu’à deux reprises, il s’est sauvé du Revier pour venir nous rejoindre. Et nous, la mort dans l’âme, il fallait bien l’y reconduire. Quant à mon frère Robert, il avait des furoncles qui curieusement étaient tous placés sur le sommet du crâne. Lorsqu’il essayait d’enlever les croûtes, c’est toute une petite calotte qui s’en détachait. Moi-même je suis allée au Revier. Et, au Revier, nous avions également très peur, nous les enfants. La nuit surtout ! Vous savez bien que la nuit, tout prend tellement plus d’extension, de proportions, la nuit on entendait les cris de ceux qui faisaient des cauchemars, on entendait les toux des tuberculeux, on entendait les râles des mourants, c’était très impressionnant la nuit.

Cependant nous sommes restés longtemps dans ce camp de Ravensbrück ! Nous y sommes arrivés en décembre 1943 et sommes restés jusque début février 1945, souffrant affreusement de la faim. Tous les déportés l’ont dit, nous crevions littéralement de faim.

Transférés à Bergen-Belsen en février 1945

Un jour, on a rassemblé quelques Blocks sur la place du camp. Parmi nous, il y avait des femmes et des enfants, et même de jeunes femmes avec des nourrissons. Ces femmes étaient arrivées enceintes dans le camp. Un peu plus tard, elles avaient accouché et étaient là avec leurs nourrissons. Vous savez, au début à Ravensbrück, lorsque les femmes arrivaient enceintes et qu’elles accouchaient, le bébé était tué aussitôt de la façon la plus atroce. On plongeait ces nouveau-nés dans des seaux d’eau et on les noyait. Et les nazis poussaient le vice jusqu’à chronométrer combien de temps mettait un nourrisson pour passer de vie à trépas.

Donc nous étions là, sur la place, et nous devions partir, mais partir où ? On ne savait guère. Vous pensez bien que nous étions des quantités négligeables. Les nazis ne prenaient pas la peine de nous mettre au courant de l’endroit où ils allaient nous emmener. Nous sommes arrivés à nouveau dans une gare, à nouveau avec des wagons à bestiaux, et avons voyagé ensuite à nouveau quatre, cinq jours, toujours sans manger, sans boire, la tinette au milieu de nous qui parfois, dans les cahots de la route, se renversait, nous inondait. C’était un voyage atroce.

Puis le train s’est arrêté, nous sommes tous descendus et nous avons constaté qu’il y avait des camions qui nous attendaient. Nous y avons tous grimpé. Ces camions n’ont roulé que peu de temps, quelques dizaines de kilomètres, et se sont ensuite arrêtés. Au moment de descendre, nous avons remarqué qu’il y avait une odeur épouvantable dans l’atmosphère. Une odeur qui nous bouleversait, nous ne savions à quoi l’attribuer.

Et, tant bien que mal, nous nous sommes mis en route et sommes arrivés dans un endroit encore plus sinistre que Ravensbrück. Il y avait à nouveau tous ces blocks alignés, mais il y avait des cadavres partout qui jonchaient le sol. Il fallait les enjamber pour avancer. Un SS nous poussa dans un Block où il n’y avait même plus de châlits. Nous couchions à même le sol, les uns à côté des autres, tout autour de l’énorme Block, et, parmi nous, il y avait de grands malades. Il y avait des personnes décédées. Nous étions tous mélangés, les vivants, les morts, les malades.

Il a fallu courir à l’appel, et là nous apprenons que nous étions arrivés dans le terrible camp de concentration qu’on appelait le camp de la mort lente. Ce camp, c’était Bergen-Belsen.

À Bergen-Belsen, il y avait une épidémie de typhus, ce qui expliquait tous ces cadavres. À partir de ce moment, nous nous sommes dit que, dans ce camp, nous ne pourrions pas survivre longtemps. On mangeait encore moins qu’à Ravensbrück où déjà nous crevions de faim. Et surtout, au bout de quelque temps, nous avons constaté que maman, décidément, était bizarre, elle si formidable à Ravensbrück, qui ne vivait que pour ses enfants et qui se privait sur sa maigre pitance pour nous donner une bouchée supplémentaire. Là elle gisait au sol et lorsqu’on lui parlait, elle ne nous répondait pas. Elle était si étrange, nous ne comprenions rien.

Libérés par l’armée britannique en avril 1945

Plus rien n’avait d’importance. On se laissait aller. Cependant, un jour, la porte de notre Block s’est ouverte, nous avons vu entrer des soldats. C’étaient des soldats anglais qui, à notre insu, venaient d’entrer à Bergen-Belsen pour libérer le camp. Je revois encore leurs yeux effarés, ils ne s’attendaient pas à un tel spectacle, à voir au sol ces vivants, ces morts. Ils ont fait des pas en arrière, ne pouvant supporter cette vue. Quand ils ont repris un peu leurs esprits, ils ont commencé par distribuer de la nourriture. Je revois ces grands pains de campagne ronds, des tubes de lait concentré sucré. Mais nous, à force de privations, nous n’avions même plus tellement faim. Ces pains nous servaient d’oreillers. Par contre d’autres déportés, affamés par ces mois de famine, se sont précipités sur la nourriture, ont tout avalé. Et, les statistiques le disent bien, au moment de la libération des camps de concentration, il y a eu des milliers, des milliers de morts dans les camps. Parce que, lorsqu’on reste aussi longtemps sans manger, il faut tout doucement réapprendre, une bouchée de plus chaque jour. Ceux qui ont d’un seul coup tout avalé, l’ont payé de leur vie. Je témoigne beaucoup et je dis toujours aux élèves : « Nous, c’est ce qui nous a sauvés, de ne pouvoir manger ».

Ensuite, les Anglais se sont occupés des malades. Certes il y avait fort à faire, tout le monde était plus ou moins malade. Mais d’abord, les cas les plus graves. C’est alors que nous apprenons que maman avait contracté le typhus, ce qui expliquait son comportement étrange. Elle fut emmenée au Revier et, pour nous les trois enfants, sans maman, nous étions perdus.

Rapatriés en France sans leur mère, retrouvée plus tard

Nous sommes arrivés dans une gare où il y avait à nouveau des wagons à bestiaux, parce que c’est en wagon à bestiaux que nous sommes revenus en France. C’était dur à supporter. Le train du retour a mis longtemps, bien sûr, pour arriver en France. Les voies ferrées étaient souvent bombardées et, chaque soir, nous nous arrêtions dans des camps désaffectés pour manger un peu, pour nous reposer. Nous reprenions la route le lendemain.

Un jour nous sommes arrivés dans une gare où il y avait grande effervescence. Des larges tréteaux chargés de nourriture, de la musique à tue-tête, les familles étaient là venant chercher leurs déportés. Nous étions arrivés dans la gare de Bruxelles en Belgique. Tout le monde était heureux. Nous trois, pas tellement, car maman nous manquait beaucoup !

Puis le train a poursuivi sa route et il est arrivé à Paris où nous attendaient des camions qui nous emmenèrent à l’hôtel Lutetia. La plupart des déportés sont passés par l’hôtel Lutetia. Je revois encore notre arrivée ce jour-là. De nombreuses familles étaient venues attendre les déportés, avec les photos de leurs déportés pour voir si nous les reconnaissions. Et lorsque ces familles retrouvaient leurs déportés, elles retournaient chez elles tout heureuses.

À la fin du jour, il n’y avait plus grand monde à l’hôtel Lutetia. Mais personne n’était venu nous chercher. Nous n’avions personne. Je raconte toujours aux élèves que ce jour-là, bien sûr, nous étions contents d’être en France et d’être libres, mais en même temps nous étions si tristes. Maman, nous l’avions quittée dans un état épouvantable et on se demandait si elle vivait encore. De papa, nous n’avions pas de nouvelles. Et l’on se disait : « Si c’est pour rester orphelins, ça ne vaut pas beaucoup la peine de vivre ».

Comme nous ne savions où aller, la Croix-Rouge française nous a placés dans un préventorium à Hendaye. Nous y étions bien, forcément. On nous donnait à manger à notre faim, on nous soignait, mais nos parents nous manquaient quand même beaucoup. Un jour, contre toute attente, la porte s’est ouverte et nous avons vu entrer maman, d’une maigreur terrifiante, elle ne pesait plus que vingt-sept kilos. Mais elle était là, la vie reprenait sens pour nous. Et nous sommes restés quelque temps encore pour achever de nous remettre.

Joseph Rosenberg, assassiné dans le camp de Buchenwald

Au bout d’un certain temps, après notre retour dans le Nord, nous pensions que papa n’allait plus tarder et que nous reprendrions notre vie d’avant. Malheureusement, quelque temps après, nous avons appris par d’autres déportés qu’au moment de notre séparation à Malines, papa avait été envoyé dans le grand camp pour hommes de Buchenwald. Buchenwald était un camp réputé très dur, et cependant papa avait tenu le coup jusqu’au bout. Mais deux ou trois jours avant la libération de Buchenwald, les nazis ont rassemblé un groupe de Juifs qu’ils ont emmenés hors du camp, et tout le groupe a été mitraillé. C’est alors que nous nous sommes rendus compte, nous les enfants, que jamais nous ne reverrions papa. C’était tellement dur pour nous, dur pour maman aussi, qui se retrouvait veuve avec trois petits enfants à élever. C’est ainsi que nous avons connu de dures années après notre retour.

Jacqueline Duhem, modératrice

Nous pouvons remercier chaleureusement madame Lili Leignel-Rosenberg pour ce témoignage très émouvant. Le destin de cette famille juive du Nord de la France est très particulier. Comme les parents étaient de nationalité hongroise, la Hongrie étant alliée de l’Allemagne nazie, Lili, ses frères et sa maman n’ont pas été déportés à Auschwitz, ce qui les a sauvés, puisque ces trois enfants auraient été gazés en y arrivant.

En conclusion

Marie-Jo Chombart de Lauwe [3], déportée NN à Ravensbrück, qui a rencontré Lili Rosenberg et l’a encouragée à témoigner, a eu la surprise de recevoir, en 1990, un jeune professeur de lettres, André Rosenberg, le petit frère déporté, qui faisait des recherches sur les enfants juifs et tsiganes, internés et déportés. Elle témoigne aussi de ce que la mère des enfants, pendant leur transfert de Ravensbrück à Bergen-Belsen, a dû, en gare de Celle, transporter des cartons avec des cadavres de nouveau-nés... Et, qu’ayant attrapé le typhus, elle est rentrée en France, deux mois après ses enfants. Marie-Jo Chombart de Lauwe ajoute qu’elle a participé, en 2000, au jury de thèse d’André Rosenberg, en compagnie d’Annette Wieviorka et d’Antoine Prost, ce qui a débouché sur la publication d’un livre : Les Enfants dans la Shoah. La déportation des enfants juifs et tsiganes de France, paru en 2013 aux Éditions de Paris Max Chaleil.

Texte extrait du PC n°26, retranscription du témoignage de Lili Leignel-Rosenberg du 9 novembre 2016

Lili Leignel-Rosenberg, lycée Buffon, 9 nov 2016
Photo NM

Résistance, Internement et Déportation dans le Commandement militaire allemand de la Belgique occupée au Nord de la France extrait :
"Après une « douche salutaire », rasage des têtes, épouillage, fouille, nous nous retrouvâmes bientôt méconnaissables, tous nus et horribles avec nos vilaines têtes rasées. Puis nous reçûmes chacun, une robe rayée gris et bleu, un fichu appelé Kopftuch avec sur la pointe les trois lettres : F.K.L. signifiant Camp de concentration pour Femmes, ainsi que nos matricules : André : 25610, Robert : 25611, Lili : 25612, Maman : 25613.
Les polices françaises sous l’occupation, Jean-Marc Berlière
Les responsabilités du commandement militaire allemand dans les déportations depuis le Nord de la France
Forces de répression françaises et allemandes

LEIGNEL Lili, "Je suis encore là", Copymedia, 2017
ROSENBERG André, Les enfants dans la Shoah, éd. de Paris - Max Chaleil. 2013

Publication du Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah, 2018
PC, 3e série, N°26 – Forces de répression françaises et allemandes en France occupée. 1940-1944, dans les politiques de répression, de fusillades et de déportations des Juifs, Tsiganes, résistants. Conférence de Jean-Marc Berlière sur "Les polices françaises sous l’Occupation", témoignages d’Esther Sénot et de Raphaël Esrail, conférence de Laurent Thiery sur "Les responsabilités du commandement militaire allemand de Lille dans les déportations depuis le Nord de la France", témoignages de F.-R. Cristiani-Fassin Lili Rosenberg-Leignel. Articles de F. Bottois, M. Braunschweig, G. Célerse, J. Duhem, M-P. Hervieu, C. Monjanel
Petit cahier N°15 - Journée d’étude du 15 décembre 2001 : - Résistance, internement et déportation dans le commandement militaire allemand de Belgique occupée et du Nord de la France B. Krouck, M. Steinberg, D. Lemaire. Témoignages sur les camps de Belgique et du Nord de la France, par Nathan Ramet, Liliane Rosenberg-Leignel, Eva Fastag.

DUHEM Jacqueline, Crimes et criminels de guerre allemands dans le Nord-Pas-de-Calais -1940 à nos jours, Histoire et mémoire, éd. Les lumières de Lille, 2016

Les juifs hongrois : les Alliés se désintéressent du sort des juifs.

[1Pierre Outteryck, Martha Desrumaux. Une femme du Nord, ouvrière, syndicaliste, déportée, féministe, Lille, Le Geai Bleu éditions, 2006.

[2Dans son témoignage, Jacqueline Pery d’Alincourt parle du terrible Block 31 : http://larochebrochard.free.fr/pery...

[3Marie-José Chombart de Lauwe (née en 1923), résistante déportée à Ravensbrück ; affectée, été 1944, à la Kinderzimmer (chambre des enfants), chargée des nouveau-nés, en général morts. Après-guerre, chercheur au CNRS, sociologue, spécialiste des enfants, de pédopsychiatrie. Présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation.