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« Libres d’obéir. Le management du nazisme à aujourd’hui » - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

« Libres d’obéir. Le management du nazisme à aujourd’hui »

Fiche de lecture par Martine Giboureau
samedi 25 janvier 2020

Johann Chapoutot analyse bien des aspects méconnus du nazisme. La réflexion sur la gestion des hommes a été au cœur du nazisme et a influencé la RFA.

«  Libres d’obéir ; Le management du nazisme à aujourd’hui  » par Johann Chapoutot [1] nrf essais ; Gallimard (décembre 2019)

Ce petit livre (169 pages, notes, index, table des matières compris) est passionnant car il analyse bien des aspects méconnus du nazisme (dont la vision de l’histoire des peuples et des Etats par les idéologues et juristes du IIIème Reich) et montre que des intellectuels d’avant 1945 continuent à influencer la société après 1945. Pour rendre compte de cet essai si riche, je me concentrerai toutefois sur trois thèmes seulement : les principes fondamentaux du nazisme concernant la gestion des travailleurs, l’influence de Reinhard Höhn (1904 – 2000), et les éclairages édifiants de la pensée nazie sur aujourd’hui.

 « Penser l’administration du Grand Reich »

(intitulé d’un des chapitres du livre).

  • Fondements idéologiques
    Pour Hitler, l’Etat n’est qu’un moyen (provisoire) en vue d’une fin concrète et biologique : le renforcement et la perpétuation de la race germanique, allemande. « L’Etat, dans les décennies qui lui restent à subsister […] doit se faire l’auxiliaire rigoureux et exclusif de la nature, par une législation eugéniste prophylactique […] voire par une pratique meurtrière. » (p 52) « Les nazis sont tributaires d’une tradition et d’un héritage, celui du darwinisme social, du racisme et de l’eugénisme de la seconde moitié du XIXème siècle. […] Les nazis ont hérité de l’idée que l’Etat contrarie, voire entrave pleinement, la logique et la dynamique de la nature. » (p 47) Seule compte la communauté. L’individu n’est qu’un membre au service de la réussite de cette communauté. « L’individu germanique devient un outil, un matériau (Menschenmaterial) et un facteur – facteur de production, de croissance, de prospérité. » (p 66) Les nazis sont adeptes du darwinisme social : la vie est une compétition où les plus forts gagnent. Les non-compétitifs et ceux n’appartenant pas à la « communauté » (= les inutiles et les opposants) doivent être esclavagisés ou éliminés. « Que meure ce qui doit mourir […] cela vaut pour une activité non rentable comme pour un esprit et un corps ‘’non performants’’. » (p 48-49)
  • Mise en place pendant le IIIème Reich
    L’Allemagne nazie « fut le lieu paradoxal d’une ‘’modernité réactionnaire’’ qui mit au service d’un projet en partie archaïque (retour aux origines, guerre zoologique) toutes les ressources de la modernité scientifique, technique, organisationnelle. » (p 129) « Une certaine organisation économique et sociale, une impressionnante maîtrise logistique ont rendu possible, sinon favorisé, une série de crimes que l’on attribuait spontanément à la plus arriérée des barbaries plutôt qu’à l’ordonnancement policé d’une entreprise résolument moderne. » (p 17).

L’organisation mise en place allie autorité de la décision au sommet et initiative aux échelons inférieurs : « Sous réserve que le pouvoir central reste fort, ce qui est indispensable dans un Führerstaat où l’impulsion est verticale et le tout soumis à la volonté du ‘’Führer’’, il faut que l’organisation générale soit la plus décentralisée possible. » (p 26) « Chacun se débrouille, en recourant à l’inventivité, à l’’’initiative’’, mais aussi en se servant des ressources et des populations locales. Ce qui importe est l’exécution de la mission, l’accomplissement de la tâche ». (p 27)

Si l’essence allemande est toute d’ordre et d’unité, le fonctionnement du IIIème Reich releva toutefois « immédiatement plus de l’improvisation chaotique et du désordre […] ; les douze années de domination nazie virent se multiplier les organes, institutions ou agences ad hoc, jusqu’à rendre le processus de décision et les actions administratives presque indéchiffrable. […] Les querelles de compétence sont permanentes. » (p 36-37) Pour l’auteur, l’analyse des causes de cette situation est délicate. Cela était-il lié à une course contre l’histoire, à une volonté fébrile de rattraper le temps perdu dans les périodes précédentes ? Cela était-il le résultat de la mise en place d’une ‘’féodalité administrative’’ où chaque petit führer défendait son territoire et ses compétences, les nazis pratiquant à tous les niveaux la lutte de chacun contre tous ? Ou était-ce l’application d’une logique darwinienne, la concurrence institutionnelle permettant de faire émerger les solutions les plus rapides, efficaces, radicales ?

L’Allemagne nazie « devait produire beaucoup et dominer largement. […], conquérir un ‘’espace vital’’, c’est-à-dire, littéralement, un ‘’biotope’’ pour sa population » qui fournirait matières premières et énergies. (p 130-131) Ceci est d’autant plus complexe à réaliser qu’il fallait toujours faire plus avec de moins en moins de travailleurs allemands disponibles du fait des importants effectifs sous les drapeaux. La conséquence est qu’il fallait faire mieux ! « Haute croissance, productivité, compétition étaient des notions que les nazis avaient portées à leur point d’incandescence dans leur insatiable course à la production et à la domination. » (p 135) Pour faire plus et mieux, les moyens employés sont du seul ressort de l’exécutant. A tout échelon, il faut tout mettre en œuvre pour satisfaire les désirs énoncés ou supposés du supérieur hiérarchique. Cela impose une responsabilité permanente quant aux moyens mis en œuvre sans avoir le moindre poids/pouvoir sur l’objectif imposé. « L’Allemagne nazie fut une organisation complexe où le pouvoir chercha à acheter le consentement par le contentement et fut en négociation – au moins tacite – quasi permanente avec son peuple. » (p 130) En échange des efforts imposés, le régime doit donner des satisfactions concrètes. Cela passe par une politique sociale et fiscale avantageuses pour les seuls citoyens germaniques, financée par les spoliations imposées aux opposants, aux juifs puis aux populations occupées. (p 69-70)

« L’homme germanique est l’homme de la ‘’communauté’’(Gemeinschaft) et du travail (Arbeit). Il est soucieux de produire des objets […] et des enfants pour rendre à la ‘’communauté du peuple’’ ce qu’elle lui a donné (les soins au nourrisson, l’éducation à l’enfant …) et le rendre au centuple en étant performant. » (p 65) « Le travailleur allemand incarne et réalise sa liberté, heureux qu’il est de contribuer à l’œuvre de redressement national. » (p 69) Il reçoit selon son mérite des promotions et a accès à des loisirs (y compris au sein de l’entreprise comme des concerts à l’usine) pour « délasser, reposer et réarmer l’individu producteur en régénérant sa force de travail. » (p 73) « Le bien-être, sinon la joie, étant des facteurs de performance et des conditions d’une productivité optimale, il est indispensable d’y veiller ». (p 74)

 Reinhard Höhn

Cet homme est le représentant d’une évolution méconnue : « La conception nazie du management a eu des prolongements et une postérité après 1945, en plein ‘’miracle économique’’ allemand [en RFA …] ; d’anciens hauts responsables de la SS en ont été les théoriciens, mais aussi les praticiens heureux, réussissant une reconversion aussi spectaculaire que rémunératrice. » (p 19)

  • Quelques dates-clés

- 1904 : naissance en Thuringe
- Etudes de droit et d’économie à Kiel puis Munich
- Membre du Jungdeutscher Orden jusqu’en janvier 1932
- Adhésion au NSDAP le 1er mai 1933 puis à la SS en juillet 1933. Il intègre alors le SD où il crée et dirige le service Lebensgebiete qui a pour mission d’étudier les ‘’espaces de vie’’ (universités, administrations, entreprises …)
- Publie de nombreux articles et essais sur la ‘’communauté’’ et le Grand Espace vital à l’Est ; dirige la publication de la revue Reich, Volksordnung, Lebensraum
- Apprécié et protégé par Himmler et Heydrich
- Change d’identité pendant 5 ans à partir de 1945, se retrouve sans emploi mais échappe à toute poursuite
- S’établit à Lippstadt comme ‘’praticien en paramédecine’’. Il est condamné à une amende et une interdiction d’exercice ayant indiqué sur sa plaque « Professor Doktor » oubliant de préciser que c’était en droit et non en médecine qu’il était professeur !
- Les réseaux de solidarité des anciens du SD lui permettent de retrouver un statut social. La loi d’amnistie du 31 décembre 1949 le lave de son passé
- Début des années 50, assure des conférences sur l’histoire militaire
- 1953 : directeur de la Société allemande d’économie politique (DVG) qui crée en 1956 une école sur le modèle de Harvard Business Scholl ou de l’INSEAD : l’Akademie für Führungskräfte à Bad Harzburg est dirigée par Höhn.
- 9 décembre 1971 : révélations sur le passé de R. Höhn
- Mars 1972 : fin de la coopération entre la Bundeswehr et l’Akademie de Bad Harzburg
- 1989 : faillite de l’Akademie de Bad Harzburg
- Dans les années 90 Höhn veille à la réédition de certains de ses ouvrages
- 2000 : décès de Höhn

  • Analyse des principes fondamentaux de la pensée de R. Höhn

- Avant 1945
« Le IIIème Reich subvertit par la communauté et la liberté, l’Etat hérité de la période absolutiste » état qui « a asservi la belle vie germanique au lieu de la laisser se déployer. » (p 61)

Le Führer « est capable de décider ce que veut – le plus souvent sans le savoir – le peuple allemand. [… Il] ne peut en conséquence pas avoir de sujets mais seulement des compagnons qui le suivent. […] Il n’est pas dictateur car ce qu’il décide émane de l’esprit de la communauté. » (p 57-58)

Au sein de l’entreprise, il n’existe que des frères de race, et non plus des ennemis de classe. Tous, chefs et subordonnés, travaillent librement et joyeusement au bien commun. » (p 59) A tous les niveaux les « führers » sont élus de la nature, désignés par leurs dons et talents et ceux qui les suivent sont libres car les ordres sont l’expression de la volonté et des nécessités de la race germanique. (p 60)

- Après la guerre
Höhn analyse longuement le monde militaire et préconisent des méthodes pour les officiers qui s’appliquent aussi aux cadres d’entreprise ou d’administration. Il propose un modèle de management « par délégation de responsabilité ».

« La vie n’est autre chose que la plasticité, la flexibilité, l’adaptabilité. Qui ne change pas, qui ne s’adapte pas, disparait. […] Contre la pétrification de la pensée, il s’agit de retrouver le goût et l’énergie de l’innovation. » (p 94-95)

La formation ne doit pas être théorique, mais résolument pratique. Chacun doit de manière autonome « trouver les moyens et les voies qui conduisent à l’objectif défini par la tâche qu’on lui a confiée » (p 102)

Il faut cultiver « l’harmonie communautaire entre ‘’direction’’ et ‘’personnel’’ au sein de cette ‘’communauté de production et de performance’’ qu’est l’entreprise. Des rapports sociaux pacifiques permettront une production optimisée. » (p 110-111) « Dans le management imaginé par Höhn, on est libre d’obéir, libre de réaliser les objectifs imposés par la Führung [= la direction]. La seule liberté résidait dans le choix des moyens, jamais dans celui des fins. […] Le fonctionnement de l’organisation se veut non autoritaire, mais il reste pleinement hiérarchique. […] Le chef se borne à des ‘’directives’’ en terme d’’’objectifs’’ » qu’il va contrôler, évaluer. (p 113)

Dans le contexte de guerre froide, de miracle économique et de volonté d’éviter toute lutte des classes et tentation communiste, « la doctrine de Bad Harzburg fait office de catéchisme officiel dans les entreprises, les armées puis les administrations, une sorte de religion d’usine et d’État, si bien accordée, grâce à l’autonomie et à la liberté qu’elle semblait accorder, avec les vérités nouvelles d’une démocratie et d’une économie libérales. » (p 133)

 Quelques citations aux échos forts en ce début XXIème siècle

La « conception du travail non autoritaire, où l’employé et l’ouvrier consentent à leur sort et approuvent leur activité, dans un espace de liberté et d’autonomie […], une forme de travail ‘’par la joie’’ […] nous est familière aujourd’hui, à l’heure où l’’’engagement’’, la ‘’motivation’’ et l’’’implication’’ sont censés procéder du ‘’plaisir’’ de travailler et de la ‘’bienveillance’’ de la structure. » (p 20)

Hitler prit le 28 août 1939 un ‘’décret de simplification de l’administration’’ dont voici « quelques mots explicites : réduction des délais, accords tacites, levée des contrôles, initiative personnelle et locale, réduction des droits et des voies de recours de l’usager … » (p 28). Pour les nazis, tout doit être fait pour que la circulation des forces et des fluides soit libre et rapide selon les lois de la nature qu’il convient de respecter. « Aujourd’hui nous parlons volontiers de ‘’forces vives’’ et de ‘’libération des énergies’’ contre les ‘’normes’’ et les ‘’charges’’ qui les entravent. » (p 29)

Pour Höhn « le progrès est donc l’indifférenciation croissante entre administration et entreprise, secteur public et secteur privé. Aux deux ordres doivent être appliqués les mêmes principes d’organisation et les mêmes critères d’évaluation » (p 117)

« Être rentable/performant/productif et s’affirmer dans un univers concurrentiel pour triompher dans le combat pour la vie : ces vocables typiques de la pensée nazie furent [ceux de Höhn] après 1945, comme ils sont trop souvent les nôtres aujourd’hui. » (p 135)

« Ne jamais penser les fins, être cantonné au seul calcul des moyens est constitutif d’une aliénation au travail dont on connait les symptômes psychosociaux : anxiété, épuisement, ‘’burn out’’ ainsi que cette forme de démission intérieure que l’on appelle désormais le ‘’bore out’’. (p 115)

Martine Giboureau

 Le marketing contre l’histoire

L’histoire de l’extermination des Juifs d’Europe n’est en aucun cas relégable et mérite comme le font Johann Chapoutot ou Laurent Olivier que l’on analyse l’organisation et les constructions intellectuelles d’un régime nazi qui l’a rendu possible. Anaïs Kien

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-lhistoire/le-marketing-contre-lhistoire?

Emmanuel Saez, Gabriel Zucman, Le triomphe de l’injustice - Richesse, évasion fiscale et démocratie, Seuil, février 2020.

[1Spécialiste du nazisme, l’historien Johann Chapoutot poursuit son exploration du régime hitlérien. Dans son nouveau livre, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, il s’intéresse à la genèse et à la mise en place d’une version nazie du management. Et montre, de façon inattendue, que cette racine nationale-socialiste est devenue l’une des « matrices du management moderne ». « L’idée a germé quand j’ai travaillé sur le nazisme pour un précédent ouvrage, La Loi du sang, nous explique-t-il. J’ai trouvé plusieurs sources qui évoquaient le sujet et découvert des parcours de juristes, comme celui de Reinhard Höhn, qui fut l’un des grands artisans de la réflexion sur le management. Par ailleurs, en rencontrant des termes tels qu’“agilité”, “initiative” ou “performance”, omniprésents aujourd’hui, j’ai été frappé de voir à quel point nous partagions un univers mental avec les nazis, qui ne sont ni des fous, ni des extraterrestres, mais bel et bien de notre temps – le XXe siècle – et de notre lieu – l’Occident. » Télérama.fr 24 janvier 2020

+ https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-idees/du-crime-nazi-au-management-moderne-une-histoire-commune