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Cartea neagra. Le livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Cartea neagra. Le livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie

La Roumanie et la Shoah
mardi 1er octobre 2019

L’historiographie de la Shoah, ignorée, minimisée, voire effacée, fut désignée comme « un trou noir ». La Roumanie est l’un des deux satellites allemands, avec la Croatie fasciste, à avoir tenté d’organiser sa propre « solution finale » en assassinant entre 200 000 et 300 000 Juifs.

Cartea neagra. Le livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie, 1940-1944 de Matatias Carp, traduit du roumain, annoté et présenté par Alexandra Laignel-Lavastine, Paris, Denoël, 2009 (1ère éd., Bucuresti, Societatea nationalâ de editurâ si arte grafice Dacia Traianǎ, 1948), 754 p.

 Contexte historique et présentation de l’auteur

  • La Roumanie au xxe siècle
    Un État récent, une identité nationale inaccomplie : les principautés de langue roumaine de Moldavie et de Valachie, soumises depuis des siècles à la tutelle de l’Empire ottoman, ont obtenu leur autonomie après la guerre de Crimée (1856-1859), puis leur indépendance totale après la guerre russo-turque de 1877. Le royaume de Roumanie ne réunit toutefois qu’une partie des terres dont la population est en partie de langue et de tradition roumaine : la Transylvanie, à l’ouest, est rattachée à l’Empire austro-hongrois, sous l’autorité de la Hongrie ; la Bucovine, au nord-est elle aussi rattachée à l’Empire des Habsbourg, mais dépend de l’Autriche ; la Bessarabie, à l’est, a été annexée par la Russie.
    La question de l’identité nationale et des frontières est au cœur des revendications du nouvel État roumain. Les populations de langue roumaine de Transylvanie contestent dès 1892 l’autorité hongroise et revendiquent leur rattachement au « Vieux Royaume » de Roumanie. La Roumanie participe à la seconde guerre balkanique (1913), qui lui permet d’annexer la Dobroudja (Sud), prise sur la Bulgarie. Elle entre en guerre en 1916 aux côtés des Alliés, mais est rapidement défaite par l’Autriche et l’Allemagne qui occupent les trois quarts de son territoire. La révolution bolchévique de fin 1917 la contraint à demander un armistice en début 1918. Toutefois, la Bessarabie (Moldavie) décide de s’unir à la Roumanie en avril 1918. La Roumanie entre à nouveau en guerre le 10 novembre 1918, à la faveur de la défaite allemande, et occupe la Hongrie. L’effondrement de l’Empire austro-hongrois conduit au rattachement de la Transylvanie et de la Bucovine à la Roumanie, qui voit sa population doubler entre 1914 et 1919. Les traités de paix conclus avec l’Autriche et la Hongrie en 1919-1920 confirment les nouvelles frontières de la Roumanie.
    La nouvelle Roumanie est un État composite où les minorités nationales (hongroise, allemande, bulgare, juive, russe) représentent 28 % de la population totale. Elle est et restera longtemps l’alliée des vainqueurs de la Première Guerre mondiale, notamment de la France dont ses élites parlent la langue. Si la Constitution et les engagements internationaux du pays le contraignent à accorder à toutes les minorités nationales des droits identiques aux Roumains, le modèle politique est centralisateur et la langue roumaine est imposée partout. Le désir de domination et le ressentiment des Roumains à l’égard des autres minorités nationales sont exacerbés par les tensions sociales, en particulier à l’Université, où les étudiants d’origine roumaine réclament, dès 1922, l’application d’un numerus clausus à l’égard des Juifs ou des Hongrois. Ces tensions avaient aussi une composante culturelle : les membres des minorités nationales, urbanisés et pratiquant plusieurs langues, avaient souvent un niveau d’éducation supérieur à celui des Roumains, issus de la paysannerie et se considérant comme « l’essence de la nation ».
    L’instituteur Cornelius Zelea Codreanu crée, en 1927 à Jassy1, la Légion de l’archange Michel, plus tard appelée la Garde de fer, en s’inspirant à la fois du modèle du fascisme italien, et des racines chrétiennes du pays. La Garde de fer prend d’emblée des positions nationalistes et xénophobes, en mettant surtout l’accent sur son antisémitisme viscéral et violent. Le mouvement s’oppose avec virulence au régime parlementaire, et pratique le terrorisme dès 1933, mais reste très minoritaire.
    La crise économique de 1929 ébranle le fragile régime parlementaire libéral au pouvoir dans les années vingt. L’influence de la Garde de fer s’accroît et son discours xénophobe et antisémite séduit un nombre croissant d’électeurs déçus par les partis traditionnels. En 1937, le Premier ministre Goga prend en compte ce discours en privant de leur nationalité 120 000 Roumains d’origine magyare ou juive et en instituant un numerus clausus en faveur des « Roumains de souche » à l’Université, et dans l’administration. Cependant, la Garde de fer est combattue par le gouvernement. En février 1938, le roi Carol II dissout le Parlement, s’empare du pouvoir et pourchasse la Garde de fer. Codreanu, arrêté, sera assassiné par la police. Une atmosphère de guerre civile règne dans le pays. La Garde de fer, voulant venger Codreanu, assassine à son tour le Premier ministre Calinescu en septembre 1939.
    Au début de la Seconde Guerre mondiale, le roi Carol, tout en proclamant la neutralité de son pays, reste fidèle à la relation privilégiée de la Roumanie avec la France et la Grande-Bretagne. Cependant, l’effondrement de la France, en juin 1940, l’amène à se rapprocher de l’Axe et à accepter l’arbitrage d’Hitler dans le différend territorial qui oppose la Roumanie à la Hongrie depuis la fin de la Première Guerre mondiale. La Roumanie doit céder à la Hongrie le nord de la Transylvanie en août 1940 et la Dobroudja du Sud à la Bulgarie. Par ailleurs, en application du pacte germano-soviétique, elle doit abandonner la Bessarabie et la Bucovine du Nord à l’URSS en juin 1940. La Roumanie se voit ainsi privée du tiers de son territoire de 1939. L’armée roumaine se retire de ces territoires dans des conditions chaotiques, en particulier de Bessarabie et de Bucovine.
    Dès juin 1940, un membre de la Garde de fer, désormais dirigée par Horia Sima, entre au gouvernement. La Garde de fer devient une force politique majeure à la suite du triomphe des puissances de l’Axe et dénonce l’impuissance du roi, qui n’a pas su préserver le territoire national. Sous la pression de la Garde de fer, le roi est contraint, en début septembre 1940, de nommer Premier ministre un militaire prestigieux, Ion Antonescu, ancien membre du gouvernement d’extrême-droite de Goga. Antonescu contraint le roi Carol à l’abdication et constitue un gouvernement avec la Garde de fer, tout en conservant le contrôle des ministères-clés.
    La Roumanie s’enfonce dès ce moment dans les ténèbres de la barbarie, dont les Juifs seront les principales victimes.

Les Juifs en Roumanie : une longue histoire d’exclusion
Le recensement de 1930 dénombrait 756 930 Juifs à l’intérieur des frontières de la Roumanie.
Si des Juifs issus du bassin méditerranéen se sont installés sur les terres appelées à devenir roumaines dès le Haut Moyen-Âge, et en particulier après l’expulsion d’Espagne, c’est l’arrivée progressive de Juifs d’Europe centrale, entre le xviie et le xixe siècle, qui apportera une contribution déterminante à la formation de la future communauté. Ils durent faire face à un antisémitisme virulent dans les principautés roumaines, antisémitisme à composante économique et religieuse imitant le modèle de l’Empire russe (interdictions de résidence, exclusions professionnelles).
Les Juifs du « Vieux Royaume » indépendant à partir de 1878, d’abord considérés comme des étrangers, ont pu obtenir des naturalisations individuelles octroyées avec parcimonie par l’État roumain (vote des deux chambres du Parlement pour chaque naturalisation…). Nombre d’interdictions professionnelles furent maintenues, et les élèves juifs furent expulsés des écoles publiques en 1893.
À la suite de la Première Guerre mondiale, la Roumanie prit le contrôle de la Transylvanie-Bucovine, où les Juifs étaient citoyens depuis des décennies, et de la Bessarabie où l’égalité leur avait été accordée par la Révolution russe. Lors de la Conférence de la Paix de 1919, des pressions importantes furent exercées sur la Roumanie par les puissances alliées, en particulier par la France, afin qu’elle confère enfin la nationalité roumaine à tous ses résidents juifs. C’est en 1923 seulement, après de longs atermoiements du gouvernement roumain, que la nationalité roumaine fut accordée à tous les résidents du royaume.
Le discours antisémite devint, dès les années vingt, une donnée structurante de la vie politique roumaine, y compris dans les partis libéraux. Les appels au numerus clausus à l’université s’étendirent aux associations professionnelles. Des mesures discriminatoires prises par les pouvoirs publics mirent en difficultés nombre d’entreprises dirigées par des Juifs. La violence était présente dans la rue : la Garde de fer, lors de ses réunions, attaquait les synagogues, et n’hésitait pas à assassiner les Juifs qui avaient le malheur de croiser ses nervis. L’arrivée d’Hitler au pouvoir conduisit la Garde de fer à se rapprocher de l’Allemagne nazie, dont la propagande influença de plus en plus la vie politique roumaine.
La communauté juive de l’entre-deux-guerres était très hétérogène. Les Juifs du « Vieux royaume » appartenaient pour l’essentiel à la classe moyenne urbaine, artisans, commerçants, professions libérales, en raison des lois d’interdiction de résidence à la campagne. Les Juifs de Transylvanie-Bucovine, germanophones ou magyarophones, avaient pu, en raison de leur statut de citoyens, accéder souvent à un niveau culturel élevé. Les Juifs de Bessarabie, en revanche, très présents dans les campagnes, avaient un niveau de vie très bas, mais leur enracinement profond dans la culture juive rayonnait sur la communauté.
La communauté juive fit face à l’antisémitisme des pouvoirs publics et de la société roumaine par tous les moyens de droit dont elle disposait, entreprenant d’incessantes démarches, en particulier au Parlement, pour mettre fin aux mesures discriminatoires. Elle parvint parfois à obtenir l’annulation de décrets antisémites, et sut mettre en œuvre des campagnes d’information dénonçant le racisme en Roumanie. Ainsi, en 1938, Wilhelm Filderman, président du Conseil de la communauté juive, se rendit en France, en Grande-Bretagne et auprès de la SDN afin d’attirer l’attention sur la situation des Juifs de Roumanie.

Qui était Matatias Carp ?
Matatias Carp naquit en 1904 au sein d’une famille assimilée et cultivée. Son père, Horia Carp, érudit et membre du Sénat roumain, avait beaucoup œuvré pour l’émancipation des Juifs de Roumanie. Lui-même homme de grande culture et pianiste de talent, Matatias Carp prêta son serment d’avocat en 1931. L’antisémitisme mit brutalement fin à sa carrière de juriste : il fut exclu du barreau de Bucarest en 1940. Wilhelm Filderman lui demanda alors de prendre la charge de secrétaire général du Conseil des Juifs roumains. À ce poste-clé, toutes les informations sur les persécutions dont les Juifs de Roumanie furent victimes lui parvinrent régulièrement et de manière détaillée, par un réseau de correspondants et d’émissaires dépêchés par lui, mais aussi à la suite d’innombrables démarches et plaintes des victimes juives, qui s’adressaient à lui. Il rassembla avec l’aide de sa femme tout un ensemble d’archives qu’il conserva chez lui au péril de sa vie, afin de pouvoir justifier le récit qu’il projetait d’écrire après la guerre en s’appuyant sur d’authentiques sources documentaires.
Matatias Carp rédigera les trois volumes de Cartea neagra, le Livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie, à partir de la chute du régime Antonescu, en août 1944. Il s’y consacrera corps et âme, pendant deux ans. La publication des trois volumes intervint en 1946 et 1947, dans le contexte des procès intentés aux responsables du régime Antonescu par le nouvel État roumain, contrôlé progressivement par les communistes. L’ouvrage deviendra très vite confidentiel en Roumanie et ne sera pas réédité. Matatias Carp sera autorisé à émigrer en Israël en 1952. Il y décèdera moins d’un an plus tard, en 1953.
Cartea neagra est un ouvrage complexe, où l’analyse politique et juridique des persécutions antisémites fait rapidement place à la recension haletante, effectuée jour après jour, des crimes commis par l’État roumain, son armée, ses gendarmes, ses fonctionnaires à tous les niveaux, avec la participation active de civils. La relation de chaque crime est appuyée par la citation d’un document officiel, émanant d’autorités civiles ou militaires, ce qui confère au récit toute sa rigueur historique et sa force démonstrative. L’Allemagne nazie est présente en Roumanie, elle encourage les crimes, mais ceux-ci sont commis par les agents de l’État roumain, soucieux de mener à bien dans le cadre de sa souveraineté, sa contribution très spécifique à la « solution finale ». C’est ce volet mal connu de la Shoah que Matatias Carp a voulu décrire avec une rigueur toute scientifique afin de rendre hommage aux victimes en rappelant les faits et en les nommant dans la mesure du possible.
L’ouvrage a été traduit du roumain en français par Mme Alexandra Laignel-Lavastine, qui a introduit chacun des chapitres par une analyse détaillée du contexte historique, donnant à la description de Matatias Carp l’éclairage indispensable à la bonne compréhension d’une période très complexe.

 La Shoah en Roumanie racontée par Matatias Carp

  • L’arrivée au pouvoir d’Antonescu, la législation antisémite et le pogrom de Bucarest
    L’arrivée au pouvoir du général Ion Antonescu doit être analysée dans le contexte de l’hégémonie allemande en Europe, à la suite de la défaite française de juin 1940.

L’arrivée au pouvoir du général Ion Antonescu
La Roumanie, encore dirigée par le roi Carol II, doit céder la Bucovine du Nord et la Bessarabie à l’URSS, en application du pacte germano-soviétique, puis, après un arbitrage d’Hitler, la Transylvanie à la Hongrie et la Dobroudja du sud à la Bulgarie. La privation du tiers de son territoire, au cours de l’été 1940, suscite un ressentiment majeur en Roumanie. Le mythe du Juif espion, du Juif vendu aux Rouges, se répand comme une traînée de poudre. Le retrait rapide de l’armée roumaine des régions cédées à l’URSS, la Bucovine et la Bessarabie, donne lieu aux pires atrocités : les soldats qui se retirent commettent de nombreux assassinats accompagnés d’actes de barbarie dont des dizaines de Juifs de ces régions sont victimes : pogrom dans la ville de Dorohoi, passagers juifs jetés des trains, appels à la haine et au meurtre dans la presse.

La législation antisémite
Le roi Carol, rendu responsable de la perte du tiers du territoire roumain, est, en début septembre 1940, contraint de confier la direction du gouvernement au général Antonescu, allié à la Garde de fer, dirigée par Horia Sima, nommé vice-président du Conseil. Antonescu s’attribue dès le lendemain le titre de Conducator de la Roumanie, à la tête d’un régime « national-légionnaire ». Dès ce moment, une pluie de mesures antisémites s’abat sur les Juifs de Roumanie :
exclusion des ordres et des sociétés professionnelles : médecins, avocats, ingénieurs, journalistes, associations sportives… ;
mesures de spoliation économique, dès le second mois d’exercice du gouvernement par Antonescu : expropriation des propriétés rurales, licenciement des salariés juifs des entreprises, dans le cadre de leur « roumanisation », nominations d’administrateurs dans les entreprises dont des Juifs étaient propriétaires ;
persécutions des commerçants juifs par les « légionnaires » de la Garde de fer qui se postent devant les magasins afin d’en interdire l’accès aux clients, rançonnent et pillent les commerçants, les torturent jusqu’à ce qu’ils acceptent de « céder », c’est-à-dire de donner leur boutique à un non-Juif ;
expulsion des enfants juifs des écoles publiques, et, simultanément, expropriation des écoles juives ;
mise en œuvre d’obligations fiscales spécifiques (taxe militaire), et d’un service du travail obligatoire, en contrepartie de l’élimination des Juifs de l’armée ;
terreur dans la rue et au quotidien : les « légionnaires » de la Garde de fer procèdent à des arrestations arbitraires, expulsent les Juifs de leurs domiciles, pratiquent la torture, le viol et l’assassinat. Le pillage des propriétés juives est généralisé, et son bénéfice revient à la Garde de fer.
La terreur est systématique, organisée au plus haut niveau par la Garde de fer et couverte par le Conducator. La Garde de fer cherche à asseoir son pouvoir en impressionnant la population non-juive, tout en s’enrichissant par la spoliation des Juifs. Antonescu inspire les mesures d’exclusion des Juifs, tout en étant parfaitement informé des crimes et des pillages commis par la Garde de fer. Il était en effet un ami de jeunesse de Wilhelm Filderman qu’il continuera à recevoir au début de son régime et à qui il prodiguera des promesses qui resteront bien entendu sans suites.

Le pogrom de Bucarest, 21-23 janvier 1941
L’agitation chaotique suscitée par la Garde de fer dans toute la Roumanie conduit rapidement à une crise de régime car elle porte atteinte à la société et à l’économie du pays. Après avoir sollicité l’avis d’Hitler qui lui conseille de se débarrasser des « fanatiques », Antonescu met fin, en janvier 1941, aux fonctions des « commissaires à la roumanisation » et des préfets nommés par la Garde de fer. Celle-ci réagit avec violence à Bucarest, mais Antonescu, fort du soutien de l’armée, écrase la tentative d’insurrection légionnaire dans les quartiers du nord de Bucarest. Il laisse en revanche la Garde de fer se livrer à un épouvantable pogrom dans les quartiers sud, où résidaient la majorité des Juifs. Matatias Carp a procédé à un recensement rigoureux des crimes et exactions qui ont frappé les Juifs, en mentionnant les noms des victimes :
Des milliers de Juifs de tout âge sont raflés à leur domicile et emmenés à la préfecture de police de Bucarest et dans des commissariats de police où ils sont sauvagement battus pendant des jours. Certains se suicident pour mettre fin à leurs souffrances.
Matatias Carp et son père, âgé de 72 ans, sont pour leur part emmenés dans un commissariat de police, violemment battus pendant trois jours afin de leur faire avouer de prétendues tentatives de corruption. Ils font l’objet de simulacres d’exécutions et sont contraints de signer des lettres expliquant leur suicide.
Cent seize Juifs sont assassinés au cours des trois journées du pogrom. Quatre-vingt-dix sont emmenés par les tueurs légionnaires dans la forêt de Jihlava, dans la banlieue de Bucarest, assassinés d’une balle dans la tête ; les cadavres, abandonnés dans la neige, sont profanés et horriblement mutilés. D’autres, après avoir été torturés, sont assassinés aux abattoirs de la ville, et suspendus à des crocs de bouchers. Le consul du Chili a souligné que l’écriteau « viande casher » a été placé sur certains cadavres.
Les synagogues de Bucarest, les institutions juives et les domiciles ou entreprises de milliers de Juifs sont pillés et détruits.
La tentative d’insurrection de la Garde de fer est écrasée par les troupes d’Antonescu, mais les légionnaires responsables du pogrom ne sont guère poursuivis. Les chefs du mouvement, notamment Horia Sima, s’enfuient en Allemagne. La guerre contre l’URSS, quelques mois après, fait oublier le pogrom de Bucarest, qui fut suivi par le pogrom de Jassy, en juin 1941.

  • Le pogrom de Jassy, 28 juin-6 juillet 1941
    Comme le souligne la traductrice et adaptatrice du livre Alexandra Laignel-Lavastine, le pogrom de Jassy est le premier crime de masse commis par les forces de l’Axe à la suite de l’attaque nazie contre l’Union soviétique.
    Matatias Carp rappelle en introduction le lourd passé antisémite de Jassy, ville universitaire du nord-est de la Roumanie, proche de la frontière soviétique depuis l’annexion de la Bessarabie par l’URSS en 1940. C’est à Jassy que Cuza, un des inspirateurs de l’antisémitisme roumain, enseigna le droit ; c’est également à Jassy que fut fondée la Garde de fer.

La préparation du pogrom
Il est aujourd’hui prouvé, en particulier à la suite des travaux de l’historien israélien Jean Ancel, que le pogrom de Jassy a été planifié au plus haut niveau de l’État roumain et mis en œuvre en particulier par son service secret, le SSI. L’instruction d’« évacuer » la totalité de la population juive de Jassy (45 000 personnes) a été donnée à deux reprises par Antonescu, lui-même, au commandant de la garnison de Jassy. Si les troupes allemandes, très nombreuses dans la région, en raison du début de l’offensive contre l’URSS, ont été associées à la préparation et ont participé au pogrom, il est aujourd’hui démontré, en particulier par Jean Ancel, que le massacre et la déportation des Juifs de Jassy ont été réalisés à l’initiative de l’État roumain, par son armée, sa gendarmerie et sa police, avec le soutien de la population locale. Le pogrom a été mis au point, à Jassy même, par une équipe spéciale du SSI venue de Bucarest renforcée ensuite par des militants de la Garde de fer.

Le pogrom et les « trains de la mort »
Le prétexte du pogrom est le soutien prétendu des Juifs de Jassy à l’aviation soviétique qui a bombardé la ville à deux reprises. Des affiches sont placardées dans toute la ville pour dénoncer la complicité des Juifs avec l’URSS. Les façades de nombreuses maisons « chrétiennes » sont marquées par des croix. Dès le 28 juin, quelques assassinats dispersés sont commis par des soldats ou des légionnaires afin de tester les réactions des autorités et de la population. Dans la nuit, un avion allemand tire une roquette qui est le signal du déclenchement du pogrom. Les quartiers juifs sont attaqués, nombre d’assassinats sont commis, les Juifs sont emmenés en colonnes sous les coups de la populace vers la préfecture de police de Jassy. Des milliers de Juifs sont entassés dans la cour de la préfecture et battus avec sauvagerie. Les policiers et militaires roumains mettent en œuvre un stratagème destiné à attirer le maximum de Juifs vers la préfecture, en délivrant des billets marqués « libres », qui paraissent être des sauf-conduits. De nombreux Juifs se rendent spontanément à la préfecture pour obtenir un tel billet. Ils sont immédiatement arrêtés, battus à coups de bâton et de barre de fer et entassés dans la cour de la préfecture. Les soldats ouvrent soudain le feu et massacrent à la mitrailleuse des centaines de prisonniers dont les corps s’entassent. D’autres massacres ont lieu dans les rues de la ville où les cadavres s’amoncèlent. L’ordre d’évacuation des Juifs de Jassy, hommes, femmes et enfants, est envoyé par Bucarest le 29 juin. Un premier train, contenant 2 430 personnes, est constitué ; les Juifs y sont entassés à raison de 150 personnes par wagon, soit quatre fois la capacité normale d’un wagon à bestiaux, sans eau ni nourriture, dans la chaleur étouffante de l’été roumain ; le train poursuit un trajet aberrant en zigzags. Les déportés agonisent dans une promiscuité épouvantable, mourant de soif dans une atmosphère qui conduit nombre d’entre eux à perdre la raison. Après trois jours, la moitié des déportés sont morts. Un second train de la mort quitte la gare de Jassy le 30 juin, avec 1 902 Juifs à son bord. Près de 1 200 meurent d’étouffement pendant le trajet qui les conduit, comme ceux du précédent train, vers un camp d’internement installé dans une caserne de l’armée.
Le pogrom de Jassy et les trains de la mort ont provoqué la mort de près de 14 000 personnes. À la différence des massacres commis ultérieurement en Union soviétique, en particulier par les Einsatzgruppen, il a été accompli en présence de nombreux témoins roumains et étrangers. Des diplomates français ont fait part de leur répulsion au cabinet de Darlan. L’écrivain italien Curzio Malaparte, à l’époque correspondant du Corriere Della Sera sur le front de l’Est, a relaté le pogrom de Jassy dans les descriptions mémorables de son roman Kaputt.

  • Les massacres de Bessarabie, de Bucovine et d’Odessa

Le sort des déportés de Transnistrie (1941-1944)
Matatias Carp a révélé qu’une conférence secrète organisée le 3 juillet 1941, jour de l’offensive roumaine contre l’URSS2 et présidée par Mihai Antonescu, numéro deux du régime roumain, décide de procéder à un « nettoyage ethnique total » des Juifs des provinces de Bessarabie et de Bucovine, cédées à l’URSS l’année précédente.

Les massacres de Bessarabie
Dix jours après l’attaque allemande contre l’URSS, l’armée roumaine entre en campagne sur les fronts de Bessarabie et de Bucovine, appuyée par la 11e armée allemande. L’attaque roumaine, conformément aux orientations du gouvernement, est accompagnée d’une action systématique de spoliation et de massacres perpétrés à l’encontre des populations juives. Les villages situés sur les routes de l’invasion roumaine sont le lieu de massacres barbares d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards, commis par les soldats appuyés par les paysans locaux. Le 6 juillet, l’armée roumaine entre à Czernowitz ; en deux jours, plus de 2 000 Juifs sont assassinés. De nombreux hommes sont envoyés dans des détachements de travail forcé.
L’armée roumaine engage quelques enquêtes mais celles-ci, effectuées par la gendarmerie, sont classées sans suite, les témoins niant que les soldats roumains se seraient rendus
coupables d’exactions. Relevons que la 11e armée allemande a protesté auprès de l’état-major roumain en soulignant que « l’attitude de certains militaires roumains porte préju-dice au prestige des troupes roumaines et allemandes ». Toutefois, un commando de l’Einsatzgruppe D, dirigé par le SS Ohlendorf, a lui aussi massacré plus de 4 000 Juifs en Bessarabie, entre le début juillet et le 19 août 1941.
L’avance de l’armée germano-roumaine en Bessarabie se poursuit et donne lieu à d’épouvantables massacres à Marculesti (1 000 Juifs assassinés) et à Balti, par les Allemands. L’entrée des Germano-Roumains à Kichinev, capitale de la Bessarabie, est suivie par des exécutions massives, pour lesquelles le bilan de 10 000 victimes a été avancé.

Les marches de 1941 vers la Transnistrie
Le plan d’« évacuation » des Juifs de Bessarabie au-delà du fleuve Dniestr dans les régions d’Ukraine qui viennent d’être conquises par les Allemands est mis en œuvre à ce moment par l’armée roumaine. Une odyssée confuse commence, qui voit des colonnes de Juifs emmenés à pied, sans eau ni nourriture, par des soldats ou des gendarmes roumains qui les rançonnent, leur volent leurs derniers biens, puis souvent les massacrent par centaines. Ces marches d’« évacuation » chaotiques, ponctuées d’ordres et de contre-ordres, conduisent des milliers de Juifs de Bessarabie et de Bucovine tantôt vers l’Est, tantôt vers l’Ouest ; ils sont battus, brutalisés et dépouillés à chaque étape ; de nombreuses femmes et jeunes filles sont violées. Ceux qui ne peuvent avancer sont abattus. Certains Juifs sont vendus à des paysans, puis abattus par les soldats afin que les paysans récupèrent leurs vêtements. Les Juifs qui parviennent sur la rive du Dniestr et qui sont contraints de le traverser par les Roumains sont refoulés vers la rive roumaine. Ces derniers, peu désireux de s’encombrer de Juifs, en fusillent des centaines. Les Juifs refoulés, à bout de forces après avoir erré cinq semaines sur les routes de Bessarabie, en haillons, sont internés par les Roumains dans des camps, à Vertujeni, Secureni et Edinesti, dans les pires conditions d’hygiène, de famine et de misère. Ils sont contraints à des travaux aussi exténuants qu’inutiles, comme paver la cour du camp, et soumis aux violences arbitraires de leurs gardiens. À Vertujeni, on compte 300 morts par jour.
Le 19 août 1941, le territoire placé entre le Dniestr et le Bug – dénommé Transnistrie par la Roumanie – est placé sous administration roumaine, à l’exception de la région d’Odessa où l’armée soviétique résiste encore. Les Roumains peuvent désormais mettre en œuvre leur projet d’« évacuation » des Juifs de Bessarabie et de Bucovine vers la Transnistrie sans se heurter à l’opposition allemande. Le dessein roumain de transformer la Transnistrie en « dépotoir ethnique » peut être réalisé.
Les transferts commencent le 12 septembre. Les déportés sont privés des rares biens qui leur restent, frappés et maltraités sur les routes, assassinés s’ils ne peuvent plus marcher. Les Juifs internés dans le camp de transit de Marculesti subissent les pires sévices, dans des conditions de promiscuité et de misère physiologique qui dépassent l’imagination. Ceux qui parviennent sur la rive du Dniestr sont, comme les déportés de juillet-août, battus aux points de passage, rançonnés, entassés sur des barges de fortune et quelquefois précipités dans le Dniestr, où ils se noient. Après avoir traversé le Dniestr, les Juifs sont conduits en Transnistrie en direction du fleuve Bug vers des camps dont nous parlerons plus loin.

Traian Popovici, le Juste de Czernowitz
Czernowitz, capitale de la Bucovine du Nord, ville de haute culture et de symbiose judéo-allemande depuis l’époque austro-hongroise, abritait, en 1940, une communauté juive de 50 000 personnes. À la suite du retour de l’armée roumaine, les Juifs sont brutalement internés dans un ghetto, en octobre 1941, dans des conditions de promiscuité dramatiques, et sont soumis au travail forcé. 30 000 d’entre eux seront déportés vers la Transnistrie entre octobre et novembre, dans des conditions comparables à celles dont les Juifs de Bessarabie ont été victimes.
C’est alors que Traian Popovici, maire de Czernowitz nommé par le régime Antonescu met en œuvre un extraordinaire programme de sauvetage qui rappelle sur bien des points l’action d’Oskar Schindler. Popovici, bouleversé par l’internement des Juifs dans un ghetto et par les premières déportations, réussit à convaincre les autorités militaires roumaines de la nécessité de maintenir à Czernowitz des milliers de Juifs « utiles à l’économie ». 20 000 Juifs peuvent ainsi échapper à la déportation grâce aux « autorisations Popovici ». Ce n’est toutefois qu’un bref répit. Popovici est destitué en janvier 1942. Les Juifs dotés d’une « autorisation Popovici » sont déportés en juin 1942.

Le massacre d’Odessa
Le 16 octobre 1941, les armées roumaines et allemandes occupent le grand port d’Odessa, dont l’armée soviétique s’est retirée. Entre 80 000 et 90 000 Juifs vivaient à Odessa, qui, comme Czernowitz, était un des principaux centres de la civilisation juive d’Europe orientale. Dès l’entrée des troupes roumaines dans la ville, 8 000 Juifs sont assassinés. Le 22 octobre, une violente explosion, probablement provoquée par des partisans soviétiques, détruit le siège du commandement roumain à Odessa. 61 militaires roumains sont tués. Dès le lendemain, 5 000 Juifs sont pendus publiquement dans tout Odessa. Le maréchal Antonescu ordonne alors de déclencher des représailles contre les Juifs à la suite de l’attentat : 200 « communistes » (lire Juifs) devront être exécutés pour chaque officier roumain tué, et 100 pour chaque soldat.
Plus de 20 000 Juifs sont arrêtés par la police et les gendarmes roumains, puis emmenés dans le faubourg de Dalnic. Entre 2 500 et 4 000 d’entre eux sont fusillés devant un fossé antichar. Les autres sont enfermés dans neuf hangars, et massacrés à la mitrailleuse. À la tombée de la nuit, tous les hangars sont incendiés, et les survivants sont brûlés vifs. Les derniers hangars seront dynamités.
Le massacre d’Odessa coûta la vie à 30 000 Juifs. Une partie des survivants est convoyée à pied, sur plus de 200 km, vers le camp de Bogdanovka, aménagé dans les porcheries d’un vaste kolkhoze. Le reste des survivants est enfermé provisoirement dans le ghetto de Slobotka, village des faubourgs d’Odessa dans les pires conditions de promiscuité, puis transféré vers Bogdanovka en deux vagues (octobre 1941 et janvier-mars 1942).

La grande opération d’extermination de Bogdanovka
À la mi-décembre 1941, 70 000 Juifs s’entassaient dans une vingtaine de porcheries du kolkhoze de Bogdanovka, par une température de - 30°C à - 35°C. On ne leur donne aucune nourriture. Chaque nuit, 500 détenus meurent de froid, de faim et du typhus. Les cadavres sont dévorés par les chiens errants. Les conditions d’internement sont comparables dans les deux autres grands camps de la région, Dumanovka et Acmacetka.
La décision d’exterminer les Juifs de Bogdanovka et Dumanovka fut prise sur proposition du gouverneur de Transnistrie, Alexianu, et approuvée par Antonescu. Le prétexte avancé était la propagation rapide d’une épidémie de typhus provoquée par l’entassement des cadavres dans les camps. Une équipe de tueurs ukrainiens supervisée par le préfet roumain de la région, Isopescu, se mit à l’œuvre le 21 décembre 1941. 5 000 internés – les malades, les invalides et une partie des enfants – furent brûlés vifs. 48 000 Juifs furent ensuite conduits par étapes vers un ravin, en lisière d’une forêt, où ils furent abattus à la mitrailleuse par groupes de 300 à 400. Un bûcher avait été allumé au fond du ravin afin d’y brûler les cadavres. Nombre de Juifs y furent précipités vivants. 56 400 Juifs furent assassinés à Bogdanovka, soit plus qu’à Babi Yar, lieu emblématique de la Shoah par balles commise par les Einsatzgruppen SS.

Survie et mort des Juifs dans les camps de Transnistrie
Le régime Antonescu avait le projet de transformer la Transnistrie, région d’Ukraine occidentale dont l’administration lui avait été confiée par l’Allemagne, en « dépotoir » des populations juives qui lui étaient soumises. Les Juifs internés dans les multiples camps de la région se répartissaient en trois groupes : les Juifs ukrainiens déjà présents sur place avant l’invasion nazie (300 000 en début 1941) n’étaient guère plus de 15 000 en 1942, la majorité d’entre eux ayant été massacrée par l’Einsatzgruppe D ; les Juifs déportés de Bessarabie (80 000) et les Juifs déportés de Bucovine (55 000). Les Roumains créèrent plus de 150 camps et ghettos en Transnistrie, qui furent les lieux de mise en œuvre de la « solution finale » à la mode roumaine. Alexandra Laignel-Lavastine distingue, dans son introduction à ce chapitre, les camps de la mort et les camps de travail. Le camp de Peciora, sur la rive occidentale du Bug, peut être qualifié de camp de la mort par la méthode d’annihilation lente qui y était pratiquée. Les détenus, qui ne recevaient ni eau ni nourriture, en étaient réduits à laper des flaques d’eau ou à manger des feuilles. Des cas de cannibalisme y ont été relevés. La faim, le froid et les épidémies étaient les armes de l’extermination lente mise en œuvre dans ces camps. L’expression Totenwände (murs de morts) apparut dans plusieurs camps et ghettos de Transnistrie en fin 1941. Les Totenwände étaient des empilements de cadavres et de mourants le long des cloisons des bâtiments où les Juifs étaient internés. Dans les camps de travail administrés par les Roumains, comme Vapniarka, les détenus étaient contraints à des travaux harassants du matin au soir, avec une nourriture destinée aux porcs qui entraînait de graves maladies. Le commandant du camp les privait d’eau en plein été jusqu’à les acculer à la folie. Les camps de travail situés sur la rive orientale du Bug étaient gérés par l’organisation Todt, exploités par des industriels allemands et surveillés par des SS qui y pratiquaient l’extermination par le travail. À l’instar des camps de Pologne, des sélections et liquidations y étaient régulièrement pratiquées par fusillades. Quant aux ghettos (plus de 53 dans la seule région de Moghilev, comptant une population allant d’une centaine de déportés à plus de dix mille), il s’agissait soit de quelques rues ou groupes de maisons en ruines, soit d’enfilades d’étables ou de porcheries dans des kolkhozes abandonnés. Partout, le travail forcé et épuisant, la faim, le froid, la mort par le typhus. Partout, les coups, les tortures, les viols, les exécutions sommaires perpétrés par les gendarmes roumains et leurs auxiliaires ukrainiens. La nomination de responsables juifs à la tête de ces ghettos et l’incurie corruptible de la bureaucratie roumaine offrit quelques espaces de survie aux déportés, en particulier pour leur ravitaillement.

Les déportations en Transnistrie de l’été et de l’automne 1942
Le plan Bełżec et le revirement de septembre 1942
Le régime Antonescu mit en œuvre une seconde vague de déportation des Juifs de Bucovine et de Czernowitz vers la Transnistrie en juin 1942. C’est en particulier à ce moment que les Juifs, protégés auparavant par les « autorisations Popovici » (dont les parents du poète Paul Celan), furent déportés et partagèrent le sort des autres condamnés à la mort lente de Transnistrie.
La menace de déportation en Transnistrie atteint les Juifs du « Vieux Royaume » (Moldavie et Valachie), du Banat et de Transylvanie du Sud, jusqu’alors astreints à des travaux forcés sous le contrôle de l’armée roumaine. La déportation en Transnistrie, utilisée comme sanction par les militaires affecte 7 000 Juifs de ces provinces, auparavant préservées.
À la mi-1942, le régime Antonescu, et notamment son chargé des affaires juives Radu Lecca, en étroite coordination avec la légation allemande à Bucarest et les services de Himmler, commence à préparer des plans pour la déportation des Juifs de l’ensemble des provinces de Roumanie. Ces plans prévoient leur « évacuation » vers le camp d’extermination de Bełżec, en Pologne orientale, conformément aux orientations adoptées lors de la conférence de Wannsee, à raison d’un train circulant tous les deux jours avec 2 000 déportés à son bord. Le camp de Bełżec venait d’être doté de six chambres à gaz supplémentaires en particulier dans cette perspective. L’opération devait commencer le 10 septembre 1942, comme Eichmann lui-même le reconnaîtra lors de son procès. Comme l’indique l’organe de presse de la légation allemande, le Bukarester Tageblatt dans sa publication du 8 août 1942, la Roumanie devait être totalement judenrein à l’automne 1943.
Le gouvernement roumain opéra à ce moment un revirement stratégique majeur, en ajournant puis en renonçant au projet de déportation. Des tensions entre l’Allemagne et la Roumanie au plus haut niveau se firent en effet sentir en septembre 1942 ; les Roumains attendaient en effet de leur allié des garanties en vue de récupérer la Transylvanie, cédée à la Hongrie en 1940, et un meilleur équipement pour leurs armées enlisées en Russie. Ils supportaient difficilement la condescendance méprisante avec laquelle les Allemands les traitaient. Les difficultés auxquelles le Reich devait faire face à ce moment (victoire britannique à El Alamein, résistance soviétique à Stalingrad) ont-elles également contribué à ce revirement, qui permit à près de 300 000 Juifs roumains d’échapper à la déportation ?
Ce changement de stratégie des autorités roumaines n’eut aucun effet immédiat sur les conditions de vie des Juifs déportés en Transnistrie, qui, dans de nombreux camps, durent faire face à la barbarie sadique de leurs geôliers, qui les affamaient, leur refusaient le moindre soin médical et les exposaient au froid terrible de l’hiver ukrainien. Au début de 1943, la Transnistrie est plus, que jamais, un enfer pour les quelques dizaines de milliers de Juifs qui tentent d’y survivre.

Les tergiversations du régime Antonescu à l’approche de la Libération
La Centrale des Juifs de Roumanie déploya les plus grands efforts en vue d’apporter une aide minimale – et clandestine – aux déportés de Transnistrie, en recourant notamment à un réseau de passeurs. Une part importante de cette aide fut détournée par les responsables roumains des camps de travail. À l’automne 1943, des contacts furent initiés avec les organisations juives de l’étranger, et notamment le Congrès juif mondial, par l’intermédiaire du journaliste suisse Hans Welti (qui s’avèrera plus tard être un agent de la Gestapo…). Le gouvernement roumain, pressentant une visite de la Croix-Rouge internationale, procède à une première inspection des ghettos de la région de Moghilev en novembre 1943. La visite de la Croix-Rouge a lieu le 16 décembre 1943. Les officiels roumains s’efforcent de donner une image positive des rares camps dont ils autorisent la visite. Le responsable de la mission, Charles Kolb, établira un rapport plein de naïveté, attestant de sa myopie face à la réalité de la Transnistrie.
L’attitude des autorités roumaines devint fluctuante à partir des derniers mois de 1943. La certitude de la victoire alliée et l’avance de l’Armée rouge vers l’Ouest incitent en effet les responsables du régime Antonescu à chercher des certificats de bonne conduite. Ils libèrent ainsi du ghetto de Moghilev Wilhelm Filderman, ancien président de la Fédération des Communautés juives, qui y avait été déporté sur ordre d’Antonescu, et l’autorisent à mettre en œuvre un programme de sauvetage des déportés de Transnistrie, moyennant d’importantes contreparties financières. Filderman entre en contact avec le War Refugee Board américain, la Croix-Rouge par l’intermédiaire de l’ambassadeur de Suisse à Bucarest, et les institutions juives. Il obtient d’Antonescu le retour de 10 744 déportés, dont 1 846 orphelins, entre décembre 1943 et août 1944. Mais les conditions de vie des Juifs restaient toujours aussi infernales en Transnistrie où les exécutions sommaires et les tortures commises par les Roumains ou les Allemands restaient monnaie courante.
Le premier contingent de Juifs rapatriés, originaire du département de Dorohoi, en Bucovine, est autorisé à quitter la Transnistrie en décembre 1943. Mais Antonescu fait volte-face, fin janvier 1944, et s’oppose à un rapatriement global. C’est seulement en mars 1944, alors que les troupes soviétiques sont proches de la Transnistrie, qu’il autorise le retour des déportés. Mais l’Armée rouge atteint le Dniestr dès le 20 mars. Dans le chaos provoqué par la retraite des troupes roumaines et allemandes, la majorité des survivants juifs parviennent à regagner la Roumanie par leurs propres moyens. C’est sur cette constatation que s’achève, en mars 1944, la chronique de Matatias Carp.

 Esquisse d’un épilogue

Comme l’indique dans sa postface l’historien Radu Ioanid, Directeur du département des archives du Musée de l’Holocauste à Washington, Cartea neagra fut un ouvrage quasi-clandestin pendant quatre décennies, de 1950 à 1990. En effet, la question de l’extermination des Juifs roumains et ukrainiens dans les territoires sous administration roumaine, entre 1941 et 1944, a été présentée de manière très contrastée dans l’historiographie : dans l’immédiat après-guerre, toutes les formations politiques exigeaient que les criminels de guerre soient punis. Ainsi, le procès d’Ion Antonescu, de Mihai Antonescu, d’Alexianu, gouverneur de Transnistrie, et de Vasiliu, sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, se tint en début 1946. Ils furent tous condamnés à mort et exécutés. Peu après, à la fin des années 1940, le pouvoir du parti communiste étant consolidé, le sujet disparaîtra des colonnes des journaux et des travaux des historiens comme dans les autres pays du bloc de l’Est. Pendant la période Ceausescu (1965-1989), marquée par un nationalisme intransigeant, l’historiographie officielle continuera d’ignorer le sujet, alors qu’en Occident d’anciens membres de la Garde de fer déploieront tous leurs efforts pour faire disparaître des bibliothèques les rares exemplaires de Cartea neagra disponibles.
Dans la première décennie qui suivit la chute du régime Ceausescu, de nombreuses tentatives de réhabilitation du Conducator Ion Antonescu furent initiées par des cercles nationalistes d’extrême-droite, proches du parti de la « Grande Roumanie ». Ses liens personnels avec Wilhelm Filderman furent rappelés, ainsi que sa tolérance relative à l’égard des initiatives tendant à organiser l’émigration clandestine des Juifs roumains vers la Palestine (dont la tragédie du Struma3, en 1941, fut l’événement marquant). Le gouvernement roumain y mit fin en ratifiant, en 2004, les conclusions de la Commission internationale d’enquête sur l’Holocauste en Roumanie, dont les travaux furent menés à bien sous l’autorité d’Élie Wiesel. Cette Commission a mis en évidence la responsabilité directe du régime dirigé par Antonescu dans la mort de 280 000 à 300 000 Juifs dans les territoires contrôlés par lui.
Cartea neagra est encore aujourd’hui le témoignage le plus complet et l’ouvrage de référence sur la Shoah en Roumanie et dans les territoires contrôlés par elle. L’œuvre a été écrite avec la rigueur et le souci de la preuve qui a toujours inspiré Matatias Carp, avocat de profession. Elle est à la fois une source documentaire essentielle, décrivant un pan de l’histoire de la Shoah longtemps resté dans l’ombre, mais aussi un monument de papier à la mémoire de dizaines de milliers de victimes disparues sans sépulture, que Matatias Carp a préservé de l’oubli.

compte-rendu par Jean-Luc Landier

CARP Matatias, Cartea Neagră. Le livre noir de la destruction des Juifs de Roumanie, 1940-1944, traduction du roumain, notes et présentation par Alexandra Laignel-Lavastine, Paris, Denoël 2009, 707 p.
http://www.artfreepress.ro/Pages.aspx?idP=389&cult=fr-FR
IANCU Carol, Alexandre Safran et la Shoah inachevée en Roumanie, recueil de documents (1940-1944), Bucarest, Hasefer, 2010, 607 p.
IOANID Radu, La Roumanie et la Shoah : Destruction et survie des Juifs et des Tsiganes sous le régime Antonescu, 1940-1944, Paris, éditions de la Maison des sciences de l’Homme, 2002, 383 p. (The Holocaust in Romania. The Destruction of Jews and Gypsies Under the Antonescu Regime, 1940-1944, chez Ivan R. Dee, Chicago, 2000)
MALAPARTE Curzio (Kurt Erich Suckert), Kaputt, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1972 (1ère parution en 1946).
La "Shoah par balles" à l’Est : massacres de masse

 Petit Cahier du Cercle d’étude

-*N°23 Guerre et génocide des Juifs à l’Est de l’Europe, Conférence-débat du Cercle d’étude du 18 mai 2012 : conférence de P.-P. Preux, témoignages de M. Kahn, de L. Cain, I. Choko, É. Gricman, poèmes d’A. Cytrin, textes de M. Braunschweig, M.-P. Hervieu, J.-L. Landier, C. Monjanel, N. Mullier, A. Pasques, B. Vinatier.
Guerre et génocide des Juifs à l’Est de l’Europe