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« Mauvais juif » de Piotr Smolar - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

« Mauvais juif » de Piotr Smolar

Fiche de lecture par Martine Giboureau
vendredi 20 septembre 2019

Le respect de l’Autre et le refus des sectarismes, des replis identitaires sont des valeurs qui caractérisent ce livre.

Fiche de lecture « Mauvais juif » de Piotr Smolar [1] éditions Equateurs, septembre 2019

Piotr Smolar est journaliste au Monde. Il a couvert de nombreux conflits et a été correspondant de ce journal en Israël à partir de septembre 2014. Ses articles concernant le Moyen-Orient lui ont valu des critiques agressives : il y décrivait à de nombreuses reprises les situations imposées à des Arabes israéliens ou des Palestiniens dans les « territoires colonisés », évoquant « l’ethnicisation de la politique, facilitée par la dérive identitaire de la droite israélienne » (p 88).

Piotr Smolar dans ce livre si riche rend entre autres hommage à ses grand-père et père : « Toi, Grisza, tu as été un communiste enflammé et un Juif vigilant, qui a essayé de concilier ces deux fidélités, au risque de la schizophrénie. Tu as manifesté un courage inouï dans le ghetto de Minsk […] Toi, papa, tu as choisi la Pologne. C’est ta diagonale, ta constante, ta peine, ta passion. » (p 200)

Mauvais juif [2], écrit à la première personne, entrecroise des destins, ceux du père de l’auteur, de son grand-père, le sien et des épisodes de l’histoire de l’Europe et d’Israël. Le fil conducteur des analyses est ce qui fait la « définition » d’une personne et en particulier d’un juif alors que « l’universalisme est devenu une relique [et que] les tribus cognent sur leurs tambours. […] Chaque groupe s’estime maltraité et en désigne d’autres à la vindicte » (p 48 et p 177). Son credo est que « nous sommes le panachage de nos origines, de nos rencontres, de nos lectures, des hasards de la vie, des sorties de route et des raccourcis pris. » (p 172)

De nombreux thèmes sont dispersés dans tout le livre.

1-Des portraits sans concession mais toujours respectueux des personnes, sous-tendus souvent par de longues citations, permettent de confronter de multiples points de vue sur les faits historiques, les valeurs et idéaux de divers protagonistes [3] :

  • Un autoportrait de l’auteur permet de comprendre ses articles, ses prises de position.
  • Le grand-père de l’auteur, Grzegorz Hersh Smolar [4] né en 1905, mort en 1993, « écrivant en yiddish, pensant en révolutionnaire », plusieurs fois emprisonné dans les années d’entre-guerres en Pologne, résistant de tous les instants pendant la guerre. Après guerre, ce fut un propagandiste communiste et il prit la direction du Comité central des Juifs de Pologne, devenant rédacteur en chef d’un journal à partir de 1949. Exclu du Parti le 12 avril 1968, il a émigré en Israël, après avoir écrit à Gromulka « si le fait de solliciter la permission de quitter le pays peut sauver mes enfants emprisonnés, je suis prêt à partir » (p 129).
  • Le père [5], Aleksander, (p 129 et suivantes) engagé dès le lycée dans l’Union de la jeunesse socialiste en Pologne, souhaitant une démocratisation du socialisme, fut exclu du Parti en 1967, arrêté en mars 1968 au lendemain de la première manifestation à l’université (un an de prison). Il a émigré en 1971 à Bologne puis Paris (où sont nés ses enfants) ; il y fonda notamment la revue Aneks [6]. Il fut conseiller politique en 1990 du premier chef de gouvernement polonais après les élections libres.
  • Benyamin Nétanyahou
  • Claude Lanzmann
  • Et d’autres personnalités, aux parcours très intéressants mais peu connus en France, comme :
    . Anshel Pfeffer [7], éditorialiste de « Haaretz », quotidien de référence de la gauche israélienne, et correspondant pour The Economist.
    . Ahmed Youssef, « figure pragmatique du Hamas ».
    . Inna Guerassimova, auteure d’une thèse sur l’éducation juive en Biélorussie, une des personnes à l’origine du Musée de la culture et de l’histoire juive à Minsk.
    . Ili Greenberg, un des colons d’Amona qui s’est ensuite installé à Amichaï après le démantèlement d’Amona décidé par le gouvernement israélien le 1er février 2017.
    . Asa Kasher, philosophe, spécialiste de l’éthique, professeur à l’Université de Tel Aviv et au ‘’Shalem College’’.
    . Efraïm Sneh médecin, militaire, homme politique ; fils de Moshe Sneh, militaire, homme politique qui a été commandant de la Haganah, secrétaire général du Parti communiste israélien, député, rédacteur en chef du quotidien ’Kol ha-am’.
    . Michael Sfard [8], avocat spécialisé dans les droits de l’homme et la lutte devant les tribunaux contre l’occupation et son grand-père David Sfard qui a été le secrétaire général de l’Association culturelle des Juifs en Pologne, a fondé la maison d’édition ’Idisz buch’. Titulaire d’un doctorat en philosophie (Université de Nancy, 1931) ce fut un militant communiste.
    . Elicha Haas, professeur de biophysique, un voisin de l’auteur en Israël, très pratiquant expliquant à Piotr Smolar sa vision ultra-nationaliste.
    .Tamar Elad-Appelbaum, femme rabbin, figure du mouvement Masorti, mouvement « conservateur, traditionnel, mais loin des canons ultra-orthodoxes » (p 188).

2- L’histoire de la Pologne (et de l’URSS) dont certains épisodes sont largement détaillés :

  • L’attaque par les nazis, les massacres de juifs, le ghetto de Minsk.
  • Les commémorations officielles soviétiques occultant dès la fin de la guerre « le rôle des Juifs dans les mouvements de résistance […] la participation de ces Juifs, sur les terres contrôlées par l’URSS, à la lutte contre le nazisme » (p 78)
  • La Pologne et l’URSS de suite après 1945 : antisémitisme en Pologne depuis 1945 (dont le pogrom de Kielce en 1946), Comité central des Juifs de Pologne, formation de jeunes juifs avant leur départ pour la Palestine.
  • L’évolution des dirigeants soviétiques et donc polonais d’abord pro-sionistes puis dénonçant Israël alliée des Etats-Unis et le glissement vers la dénonciation des communistes juifs. [9]

3-Israël :

  • Présentations de lieux, leur histoire plus ou moins récente, plus ou moins détaillée : Jérusalem, Netanya [10], bande de Gaza, Amona [11], Shefayim [12]
  • L’histoire de ce pays, le ‘’miracle israélien’’ mais aussi le ‘’système d’occupation’’.
  • La vie sociale, politique de ces dernières années, de ces derniers mois avec des ‘’focus’’ sur des moments forts.
    Et au fil de la lecture on partage la tentative de comprendre pourquoi l’auteur a été et est « renvoyé à une origine qui [n’était] pas un problème. » (p 34). Voici quelques citations concernant le questionnement sur « l’identité juive » dont les auteurs sont des interlocuteurs de Piotr Smolar, très divers par leurs choix politiques, leurs positions sociales, leurs âges :
  • « Peut-on être juif malgré soi, de façon passive ? » (p 41)
  • « Ton grand-père n’a jamais cherché à m’apprendre le yiddish, en considérant sans doute qu’il serait naturel que je devienne polonais ». (p 86)
  • « Il n’est pas facile de raconter la judaïté aux enfants, lorsque soi-même, on n’a pas grand-chose qui vous lie à elle. […] De quoi aurais-je pu parler à [mes enfants] ? De l’histoire dramatique des Juifs et de leur fidélité à la religion que je ne connaissais pas ? De l’Holocauste ? Comment expliquer qu’il fallait, au moins symboliquement, mais aussi un peu dans son rapport au monde, être fidèle à mon héritage juif ? » (p 141-142).
  • « Ma judaïté n’a pas un sens religieux. Elle vient de l’expérience de la différence, des persécutions, des discriminations historiques. C’est un appel qui définit une responsabilité. » (p 149)
  • « Etre juif relève d’un libre choix, c’est un fardeau. » (p 157)
  • « Si on n’a aucune culture juive, on est un Juif fragile, un juif ‘’sartrien’’ qui n’existe que dans le regard de l’autre. » (p 170)
  • « Quand on parle des Juifs, j’ai souvent le sentiment qu’on ne parle pas de moi. Ce ‘’nous’’ m’est étranger. Ce n’est ni une affaire de dissimulation ni de honte, mais un attachement viscéral à l’idée d’une identité multiple. » (p 187)
  • « Être juif, c’est être inquiet. Inquiet pour la collectivité. C’est être un rêveur profondément entêté de la collectivité. […] Être juif, ce serait comme un chirurgien écoutant les battements de cœur du monde. On entendrait distinctement un rythme anormal, trop heurté, sans être capable d’y remédier sur-le-champ, faute de solution miracle. » (p 193)

Les controverses ne peuvent qu’être multiples à la lecture de ce court mais intense ouvrage. Les propos n’en sont que plus intéressants car suscitant de profonds et parfois inhabituels questionnements. L’aspect fragmenté des divers récits peut être une difficulté pour des lecteurs occasionnels. Mais la richesse des propos mérite de s’emparer de cet ouvrage d’autant que le respect de l’Autre et le refus des sectarismes, replis identitaires sont des valeurs qui caractérisent ce livre.

Martine Giboureau, septembre 2019.

[3Des recherches sur Internet concernant ces différentes personnalités conduisent souvent à des articles en anglais.

[4Gennady Estraikh, « Les gardiens yiddish du léninisme », Bulletin du Centre de recherche français à Jérusalem http://journals.openedition.org/bcrfj/6567

[9« Une partie des camarades juifs n’ont pas un attachement fort à la Nation polonaise et dès lors ne peuvent avoir un attachement fort à la classe ouvrière. » Gromulka, fin 1948

[10ville d’Israël située dans le District central, à 29 km au nord de Tel-Aviv. Elle est devenue la capitale de la plaine de Sharon

[11avant-poste israélien du centre de la Cisjordanie

[12kibboutz, lieu hautement touristique avec parc aquatique ; c’est là qu’est enterré le grand-père de Piotr.


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