Warning: file_get_contents(/proc/loadavg) [function.file-get-contents]: failed to open stream: Permission denied in /home/www/cercleshoah/www/config/ecran_securite.php on line 580
Walter Benjamin, philosophe, critique, traducteur - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Walter Benjamin, philosophe, critique, traducteur

jeudi 6 juin 2019

Avec un visa de transit pour l’Espagne et un visa pour les États-Unis, Walter Benjamin tente de franchir la frontière entre la France et l’Espagne près de Port-Bou.

Walter Benjamin, philosophe, critique, traducteur (1892 – 1940)

« Marx dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire universelle. Mais peut-être ce n’est pas du tout cela. Peut-être les révolutions sont-elles la poignée que le genre humain, voyageant dans ce train, utilise pour tirer le frein de secours. » [1]

Benjamin, 1928, wikipedia

Dans la petite librairie du nouveau mémorial du camp de Rivesaltes, on trouve un volume de « Dernières lettres » de Walter Benjamin qui datent des années 1939 et 1940. Benjamin n’était pas interné à Rivesaltes, c’était dans un camp près de Nevers qu’il a été retenu pendant quelques mois en 1939. Mais sa tentative de quitter clandestinement le sol français en septembre 1940, l’a bien mené dans le département des Pyrénées-Orientales, et il a échoué à Port-Bou, première commune espagnole, où le philosophe s’est donné la mort pour échapper définitivement à la traque des nazis.

Depuis 1913, année de son premier séjour à Paris, Benjamin était, par son œuvre et ses idées, particulièrement lié à la France. Le 17 mars 1933, Benjamin fuit l’Allemagne où « l’air est devenu irrespirable » [2] et s’installe à Paris. Il y compte en effet poursuivre son travail à la Bibliothèque Nationale pour documenter son œuvre principale « Paris, capitale du XIXe siècle » ou « Le Livre des Passages ». Quoi qu’infatigable voyageur, par passion et par nécessité, il revient le plus souvent possible à Paris et quitte la capitale en catastrophe, au dernier moment, deux ou trois jours seulement avant l’arrivée des troupes allemandes, le 14 juin 1940.

L’originalité de sa pensée est telle qu’elle n’est pas vraiment comprise par ses contemporains. Sa façon d’écrire dans ses essais déroute le lecteur. N’avait-il pas essuyé un refus de l’université de Francfort quand il a soumis en 1925 sa thèse d’habilitation ? Dès lors Benjamin vit de sa plume, il publie régulièrement des articles de critique littéraire et intervient à la radio. Dans ses principaux essais, comme celui sur Kafka, il tente, de manière dialectique, de réaliser une articulation cohérente d’éléments de mystique et théologie juive avec la théorie marxienne du matérialisme historique. Ses proches amis Gershom Scholem et Bertolt Brecht (avec Asja Lacis) l’influencent de manière contradictoire dans ce sens.

Bien que familier de la culture et de la langue françaises, Benjamin ne réussit à se faire que peu d’amis en France. Parmi les écrivains qu’il a connu personnellement comme Valéry, Gide, Green, Bataille ou Leiris, aucun ne semble avoir été capable de reconnaître son rang. Jean Paulhan, le directeur de la Nouvelle Revue française, va même jusqu’à lui reprocher dans une lettre, son style « peu sûr, si souvent incorrect » [3] pour motiver le refus de publication d’un de ces articles. Quelques-uns de ses travaux ont pu paraître dans des revues comme les Cahiers du Sud ou Europe. Pour survivre pendant ses années d’exil en France, il réussit à se faire accepter par Max Horkheimer et Theodor W. Adorno comme collaborateur permanent de l’Institut de recherche sociale (fondé à Francfort sur le Main en 1923). Avec Adorno le lie également une grande amitié documentée par une correspondance très riche en influences mutuelles. L’Institut étant basé depuis 1933 à Genève, puis à New York, la correspondance de travail est très fournie et permet de donner une idée de cette manière difficile de travailler en exil.

Quant au « Livre des Passages », il nous est parvenu sous forme de plus de mille pages d’exposés, de synthèses provisoires, d’extraits d’ouvrages, de notes, de commentaires et de plans. Seules deux études sur Baudelaire ont pu être achevées. L’idée de départ était un article sur le rôle esthétique, social et économique des passages de Paris dont la plupart a été construit dans la première moitié du XIXe siècle. Ils étaient pour l’auteur plus qu’un symbole du capitalisme. Une de leurs raisons d’être était le développement fulgurant de l’industrie textile. Peu à peu le plan de l’ouvrage gagne en ampleur, et Benjamin finit par concevoir une histoire du XIXe siècle d’un genre nouveau. Dans sa pensée, l’image, la photographie ainsi que les faits banals, mais significatifs jouent toujours un grand rôle. Dans tous ses travaux l’importance du langage est omniprésente.

Benjamin a été résistant à sa manière en réussissant à publier en 1936, en Suisse, sous pseudonyme, un recueil de lettres intitulées « Deutsche Menschen » qui a pu être diffusé en Allemagne. Chacune de ces lettres écrites tout au long du XIXe siècle et commentées par Benjamin, respire l’humanité et constitue un antidote à la violence et au faux solennel de l’Allemagne nazie.

Lors de sa traversée épuisante des Pyrénées – Benjamin était cardiaque – il portait sur lui une serviette qu’il ne quittait pas des yeux et qui contenait ce qu’il avait de plus précieux [4]. Cette serviette n’a pas pu être retrouvée, mais on estime qu’elle contenait entre autre une des versions des fameuses thèses « Sur le concept d’histoire », son dernier texte. Sous le choc du pacte germano-soviétique, il avait rédigé ce texte sous une forme non destinée à la publication et donc difficile à comprendre. Ces thèses de philosophie de l’histoire forment une sorte de substrat philosophique au « Livre des Passages ». Une des idées principales, en particulier de la thèse dite de « L’Ange de l’histoire », en est le refus de l’idée de progrès dans l’histoire.

« Ainsi devront agir à l’égard de Benjamin le lecteur et l’exégète, arracher au cours des textes quelques moments fugaces en se reconnaissant en eux, impliqués par eux. C’est au moment où Benjamin vous dépasse qu’il faut fixer dans le miroitement ou happer au vol, au passage, l’idée, l’image ou la phrase, refermer les doigts sur les grains du rosaire laïc, qui prendra sous eux une forme nouvelle. Cet acte décidé, hasardeux de Griff ou Zugriff se répète sans cesse tandis que l’œuvre chemine. »Pierre Missac [5]

Walter Benjamin

Dans cette maison, Haus Prinzregentenstraße 66, Walter Benjamin a écrit une partie d’Enfance berlinoise. Il s’est suicidé à la frontière franco-espagnole à cause d’une menace d’extradition à la Gestapo.

Médiagraphie

"Walter Benjamin 1892-1940", Marbacher Magazin n° 55, 1990, dir. par Rolf Tiedemann, Christoph Gödde et Henri Lonitz (catalogue d’une exposition à Marbach/Neckar dont j’ai pu largement profiter pour la rédaction de cet article)

Walter BENJAMIN, Écrits français, éd. par Jean-Maurice Monnoyer, Paris, Gallimard, 1991 [6].

Walter BENJAMIN, Œuvres en 3 tomes, Paris, Gallimard (folio), 2000 (avec une présentation de Rainer Rochlitz et une bibliographie assez complète des ouvrages accessibles en français)

Walter BENJAMIN, Archives, Paris, Klincksieck, 2011 (Catalogue de l’exposition au Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris)

Walter Benjamin. Des histoires d’amitié, film documentaire de David Wittenberg, Allemagne, 2010, 55 min, Production Arte.

L’écran et la fumée, Walter Benjamin à Marseille :
https://www.hwb1928.com/-FR-.html

Ulrich Hermann

https ://www.mahj.org/fr/programme/walter-benjamin-archives-16046

Francfort
http://www.ifs.uni-frankfurt.de/ado...
Berlin
https://www.academia-ludens.de/en/a...

[1Extrait des notes préparatoires pour la rédaction des thèses « Sur le concept d’histoire »

[2Dans une lettre de mars 1933

[3Lettre du 8 mai 1935

[4Lire le récit de Lisa Fittko, Le chemin des Pyrénées, Paris, Maren Sell, 1987

[5Pierre Missac, Passage de Walter Benjamin, Paris, Seuil, 1987. Cet auteur a largement contribué à faire connaître Benjamin en France.

[6NDLR. Walter Benjamin et le docteur Fritz Fränkel, Écrits français p. 78, raconté par Lisa Fittko, Le chemin des Pyrénées, p. 151-152