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Les premiers jours de l’inhumanité de Jacques Bouveresse - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Les premiers jours de l’inhumanité de Jacques Bouveresse

Hors d’atteinte, 2019
jeudi 7 mars 2019

« Une société libre a besoin de la vérité, une dictature, du mensonge »
Les premiers jours de l’inhumanité, Jacques Bouveresse, un retour aux analyses de l’écrivain Karl Kraus pour mieux comprendre les ressorts de la propagande guerrière et des régimes autoritaires.

Les premiers jours de l’inhumanité

"Les moyens de communication les plus puissants et les plus modernes offrent au mensonge, désormais « mécanisé », des possibilités susceptibles de le rendre à peu près irrésistible. Les mots sont plus que jamais capables de se transformer en armes meurtrières, au pouvoir de destruction quasiment illimité. Pendant les années de la guerre, les plumes ont été trempées dans le sang, et les épées dans l’encre.

Des Derniers Jours de l’humanité (1922) à Troisième nuit de Walpurgis (1933), l’écrivain et satiriste autrichien Karl Kraus (1874-1936) n’a cessé de démonter les techniques visant à s’emparer des esprits pour écraser et détruire l’humanité [1]. Le philosophe Jacques Bouveresse revient ici à ses analyses pour les confronter au monde actuel. Une propagande fondée sur l’émotion et la destruction de l’intellect, par laquelle on augmente la tolérance du peuple au mensonge et à la brutalité, accuse ses adversaires des atrocités qu’on commet, et fait croire ses électeurs à une revanche sociale qui n’est en réalité rien d’autre qu’une destruction de la démocratie : voilà qui n’est pas sans résonances avec le comportement de certains dirigeants contemporains."
Pour Karl Kraus, la presse est responsable de la Grande Guerre et du nazisme. Dès 1933, c’est la démission de l’esprit.

La propagande

Dans Mein Kampf, Hitler écrit que " le « gros » mensonge [2]doit être préféré au « petit », justement parce qu’il est plus facilement accepté par les gens ordinaires, qui se méfient davantage du deuxième".

"La guerre participe d’un autre phénomène : la propagande. « C’est tout simple. On n’a besoin de rien faire d’autre que de dire au peuple qu’il est attaqué et reprocher aux pacifistes leur manque de patriotisme et affirmer qu’ils mettent le pays en danger. Cette méthode fonctionne dans n’importe quel pays », déclarait Hermann Göring, dirigeant de premier plan du IIIe Reich. Mais la propagande, même appuyée sur les mensonges les plus éhontés, ne suffit pas à faire croire le peuple à ce à quoi on veut qu’il croie. Il s’agit aussi d’investir l’espace du sentiment, de l’âme, sacrifier l’intellect pour développer une idéologie qui se présentera comme le simple reflet de la volonté et de la pensée du peuple, qu’il sera impossible de démontrer ou de combattre intellectuellement. Il s’agit aussi de dire des mensonges que le peuple aura envie de croire : parce qu’ils donnent une explication simple à des choses complexes, ou parce qu’ils lui donnent le sentiment de pouvoir prendre des revanches. Et surtout à le faire agir, qu’il croie ou non."

Karl Kraus est contre la corruption du langage, de la morale.
Die Fackel (Le Flambeau) [3], un cahier rouge, revue publiée de 1899 à 1936, pour éclairer l’obscurantisme. Il dénonce les « bourreurs de crâne » qui sont pour la guerre.

Il faut avoir une idée sur tout, aussi Kraus écrit "Je n’ai aucune idée sur Hitler", phrase qui sera prise au pied de la lettre par certains qui se sont arrêtés à ces quelques mots et n’ont pas lu la suite [4]. Les "imbéciles du moment ne comprennent pas mon style".
Karl KRAUS, contre le sionisme de Theodor Herzl, est partisan de l’assimilation des Juifs. "Kraus avait un mépris total pour l’antisémitisme et n’a jamais été antisémite. Je dois avouer que je ne suis jamais parvenu, en ce qui me concerne, à trouver chez lui une trace réelle de la « haine de soi juive [5] » dont on le soupçonne fréquemment". Jacques Bouveresse, p. 216.

Jacques BOUVERESSE, Les premiers jours de l’inhumanité, préface : Marie Hermann & Sylvain Laurens, Marseille, Hors d’atteinte, 2019

Jacques BOUVERESSE, Rationalité et cynisme, Minuit, 1984 ; L’Homme probable. Robert Musil, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire, L’Éclat, 1993 ; Prodiges et vertiges de l’analogie. De l’abus des belles-lettres dans la pensée, Raisons d’agir, 1999 ; Schmock ou le Triomphe du journalisme, La grande bataille de Karl Kraus, Seuil, 2001 ; Que peut-on faire de la religion ?, Agone, 2011 ; Nietzsche contre Foucault : sur la vérité, la connaissance et le pouvoir, Agone, 2016.

Karl KRAUS, Je n’ai aucune idée sur Hitler ( « Mir fällt zu Hitler nichts ein »), Agone, 2013
Karl KRAUS, Les Derniers Jours de l’humanité (Die letzten Tage der Menschheit), version intégrale, Agone, 2015
Karl KRAUS, Troisième nuit de Walpurgis (Dritte Walpurgisnacht, Suhrkamp Verlag, 1989), traduit par Pierre Deshusses, avec une longue préface de Jacques Bouveresse, Agone, 2005, 564 p.

http://www.horsdatteinte.org/produit/les-premiers-jours-de-linhumanite/

À suivre

[1"un des principes de base de la propagande militaire : les criminels excellent dans l’art de se présenter à chaque fois comme de petits agneaux innocents qui, même lorsqu’ils commettent des atrocités, ne font jamais rien d’autre que se défendre contre le méchant loup, que celui-ci vienne de l’étranger ou, de façon plus dissimulée et plus perverse, de l’intérieur. "

[2La méthode de « l’innocence
persécutrice » consiste pour des dirigeants à se présenter comme étant avant tout des victimes qui se défendent face à des attaques injustes et d’accuser le camp adverse des atrocités qu’ils commettent eux-mêmes. Cf. intro, Bouveresse

[3Karl Kraus passe de conservateur à républicain : « L’oiseau qui souille son propre nid » satire féroce dans sa revue, Die Fackel (« Le Flambeau »)

[4Troisième nuit de Walpurgis

[5Der jüdische Selbsthass (haine de soi juive) concept forgé par Theodor Lessing en 1930