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André Berkover, Auschwitz III-Buna-Monowitz - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

André Berkover, Auschwitz III-Buna-Monowitz

Hommage à André Berkover
samedi 2 février 2019

André Berkover, né le 29 juillet 1929 à Paris, décédé le 18 août 2018. Il a été déporté à Auschwitz III à l’âge de 14 ans. Témoin actif de la Mémoire de la Shoah auprès des jeunes générations, un Hommage lui sera rendu le samedi 16 février 2019 à 17 heures, salle des fêtes de l’Hôtel de ville de Montreuil.

André Berkover
Témoignage à l’Hôtel de ville de Paris © Photo, Janine Grassin

 Hommage à André Berkover, convoi 76

Hommage à André Berkover
Chantal Dossin et moi-même, toutes deux professeur d’histoire retraitées, décidons en 2007 d’entreprendre une étude systématique de l’histoire du Convoi 76, parti le 30 juin 1944 de Drancy pour Auschwitz. Nous sommes donc à la recherche de témoins survivants, et André fut parmi les premiers à répondre à notre courrier. Nous avons pensé que c’était bon signe. La suite a prouvé que nous ne nous étions pas trompées : s’en sont effectivement suivis de nombreuses et fructueuses rencontres.

Lors du premier entretien qu’il nous a spontanément accordé, nous avons alors été frappées par son accueil chaleureux, sa simplicité, sa disponibilité. Nous découvrons vite la profondeur de son engagement pour la transmission de la mémoire de la Shoah. Il nous procure le livre de François Werbach qui relate son parcours de déporté : « André Berkover, matricule A 16572, Auschwitz III-Monowitz ». Nous le dévorons… Et puis son agenda est surchargé des nombreux rendez-vous qu’il accorde aux collèges et aux lycées dans lesquels il témoigne sans relâche, convaincu que c’est l’éducation de la jeunesse qui pourra dresser un rempart contre l’antisémitisme responsable du Génocide. Ce combat antiraciste était fondamental pour André, il le menait au quotidien, jour après jour, semaine après semaine : ne pas laisser les racistes reprendre la main, ne pas désarmer, rester vigilant face à la bête immonde, tapie, mais toujours là. Les évènements actuels dans de nombreux pays européens, à notre porte même, et au sein de notre pays, montrent la justesse de son combat.

Nous avons eu l’occasion d’assister à son témoignage devant des collégiens venus visiter Drancy. L’auditoire était silencieux, attentif, faisant, par la pertinence de ses questions, preuve de curiosité et de respect à l’égard du parcours de cet adolescent qui avait leur âge au moment des faits qu’André leur rapportait. Ensuite, en compagnie de son ami Léon Zyguel, ancien déporté disparu maintenant lui aussi, nous étions allés prendre ensemble un café nous permettant d’échanger encore et encore sur l’impact que les témoignages de déportés survivants pouvaient avoir sur les jeunes générations, sur la nécessité de les informer des risques de tout comportement raciste. Après l’intervention d’André une élève lui a d’ailleurs écrit, soulignant qu’elle avait « déjà lu et écouté de nombreux témoignages mais les vôtres ont été ceux qui nous ont le plus touchés et bouleversés. En effet, comme vous l’avez si bien dit, Léon, nous ne sommes pas ressortis les mêmes de cette salle… nous tenons, par cette lettre à vous faire savoir que nous voudrions transmettre la mémoire de ce terrible génocide, mettre en garde la population contre toute forme de racisme et, pourquoi pas, raconter votre témoignage. » Et encore « nous, la classe de 3ème 4, espérons que les souffrances que vous avez endurées, ne se reproduiront plus jamais… »

Puis ont eu lieu de nombreuses rencontres, chez lui ou ailleurs, en compagnie parfois d’autres déportés du convoi, ou de son fils Thierry. Moments d’échanges où chacun exprimait son point de vue . Cela nous offrait la possibilité de recueillir de précieux renseignements sur l’histoire de cet adolescent de quinze ans, qui fut arrêté avec sa maman Sophie le 28 juin 1944. Ils furent conduits à Drancy, un mois après Guy, le frère d’André, âgé lui-même de 20 ans. Deux jours plus tard, ils sont tous trois déportés à Auschwitz.

Ce qui ressortait de nos entretiens avec André, c’était son tourment constant concernant son frère Guy, dont il ignorait le devenir. Les recherches que nous nous étions engagées à mener à ce sujet, en particulier aux archives du camp d’Auschwitz, n’ont malheureusement pas abouti. Nous avons tout juste pu nous y procurer la liste des déportés restés au Lazaret d’Auschwitz, dans laquelle le nom de Guy Berkover apparaît dans la deuxième partie, sans aucune autre mention. Plus récemment, des recherches que nous avons menées au SHD (Service Historique de la Défense) de Caen, ont complété ces informations : un document officiel dit qu’il était présent au camp en juin 1945, lors des visites effectuées par les services internationaux. Les archives d’Arolsen et de la Croix Rouge internationale peuvent encore apporter des réponses aux questions que se posait André au sujet de son frère. Nous sommes prêtes à contribuer à ce travail.

Au fur et à mesure que nous avancions dans nos recherches sur le convoi 76, Chantal Dossin et moi-même commencions à imaginer un livre qui rassemblerait les recherches d’archives et les témoignages recueillis, ce qui fut fait sous le titre « L’Avant-dernier convoi Drancy-Auschwitz », édité par Le Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah, et paru en novembre 2010.

Merci André d’avoir bien contribué par ta bienveillance, ta disponibilité et la force de tes convictions, à nous y encourager.

Ne perdons pas de vue qu’il ne reste plus guère qu’une centaine de déportés survivants à l’heure actuelle, ce qui rend tellement précieux et irremplaçable le témoignage d’André.

Chantal Dossin et Jeanine Thomas, cérémonie du 16 février 2019 à Montreuil.

Le convoi 76 du 30 juin 1944. Paroles de témoins et documents d’archives, Chantal Dossin et Jeanine Thomas, publié par le Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah – Amicale d’Auschwitz, 2010, 250 p.
Petit Cahier / 2e Série – N°12, édition novembre 2010 [1]
Le convoi 76 du 30 juin 1944. Paroles de témoins et documents d’archives

  Évasion des Marches de la Mort

Témoignage d’André Berkover (Auschwitz III-Buna-Monowitz) sur son évasion des Marches de la Mort.

André Berkover, né le 29 juillet 1929, à Paris, dans le XIIe arrondissement, habitait avec ses parents, sa sœur Renée, née en 1916, et son frère Guy, né en 1924, au 2, rue Félix Terrier, à Paris XIIe. Son père, Benjamin, est né en Pologne, sa mère, Sophie, en Roumanie. Tous deux, d’origine juive, sont arrivés en France vers 1897. André Berkover est arrêté et interné à Drancy le 28 juin 1944. Il est déporté par le convoi 76 [2] du 30 juin 1944 à Buna-Monowitz (Auschwitz III). Dans la nuit du 18 au 19 janvier 1945, il entame une Marche de la mort qui le conduit au camp de Gleiwitz. Embarqué dans un train à wagons découverts, il s’évade peu après, de même que Jacques Sadia. Il marche vers l’Est et est pris en charge par l’Armée soviétique. Arrivé à Odessa, il rentre à Marseille, par bateau, le 10 mai 1945.

« En ce qui me concerne, à l’arrivée, je suis resté à côté de mon frère. Mon frère avait 20 ans et moi j’en avais 14. Les SS crient : « Les plus de 16 ans d’un côté et les moins de 16 ans de l’autre ! » Comme je voulais rester avec mon frère, je suis resté avec les plus de 16 ans ; ils ne pouvaient rien contrôler puisqu’on n’avait plus de papiers. Donc je suis resté à côté de mon frère et c’est une des raisons pour lesquelles vous me voyez aujourd’hui pour témoigner, sinon j’aurais subi le même sort que ma mère, parce qu’ils jugeaient que les moins de 16 ans étaient inaptes au travail.

Le camp de Monowitz était un camp d’extermination par le travail. Après être arrivés à Birkenau, après nous avoir rasés, passés à la désinfection, nous avoir tatoués, on est restés 48 heures dans le camp de Birkenau. Au bout de ces 48 heures, les SS nous ont fait faire le chemin à pied, six kilomètres, pour nous conduire au camp de Monowitz. Ensuite, on nous a affectés à des Kommandos de travail, dans des baraquements, à l’extérieur du camp. C’était un camp où on était 12 000. Et on est restés comme cela jusqu’au mois de janvier 1945. Je vous passe tous les détails sur le séjour au camp pour en venir justement aux Marches de la mort.

Mon frère… – qui était plus costaud que moi et, ce qui est assez para­doxal, c’est que les plus costauds tombaient les premiers parce qu’ils étaient davantage privés de nourriture par rapport aux petits mangeurs dont je faisais partie. Donc mon frère, au bout de deux mois, n’avait plus que les os et la peau sur lui.
En ce qui me concerne, ce 18 janvier 1945, à cinq heures du matin, comme d’habitude, il y avait la cloche qui sonnait et on s’est mis au garde-à-vous, au pied du lit. Après ils nous donnaient ce qu’ils appe­laient le « petit-déjeuner », une eau noirâtre nommée « café », et un morceau de pain de 100 grammes, noir comme du charbon, avec un pe­tit carré de margarine ou une tranche de saucisson. Une fois qu’on avait avalé cette mixture, il fallait qu’on aille se ranger sur la place d’appel du camp. Alors là on nous comptait. Après, on partait au travail. Cela a duré comme ça, ce régime, jusqu’au mois de janvier 1945.

Il faut que je vous précise qu’en ce mois de janvier 1945, la cloche a sonné comme d’habitude à cinq heures pour partir au travail. Mais on est restés un bon bout de temps et on nous a dit de ne pas sortir des baraques. Effectivement, on nous a consignés dans nos baraquements et ensuite, en fin de matinée, après nous avoir déjà donné le « petit-déjeuner », on nous a donné une deuxième ration de « petit-déjeuner ». On ne savait pas pourquoi sur le coup, et on a avalé ça tout de suite, tellement on était affamés, bien sûr. Puis en fin de matinée, on nous a dit de prendre une couverture et de nous rendre sur la place d’appel.

Mon frère, lui, n’en faisait pas partie, il n’était pas sur la place d’appel parce, comme je l’ai dit, il ne tenait plus debout, il n’avait plus que les os et la peau sur lui, et il était à « l’hôpital » (Revier) du camp. Et ils ont justement décidé de cantonner tous les malades qui ne pouvaient pas marcher, mais qui pourraient remarcher par la suite, ils les avaient mis dans ce fameux « hôpital ». C’était donc le cas de mon frère. Moi, je suis sorti pour aller sur la place d’appel. J’étais allé dire au revoir à mon frère... on s’était embrassés sans savoir ce qui allait se passer par la suite. Mais après l’avoir quitté, malheureusement, je n’allais plus le revoir. J’ai regagné la place d’appel et, en fin de matinée, sur la place d’appel, après nous avoir dit de prendre une couverture avec nous, on a dû sortir. On ne nous a même pas comptés, les Posten ne nous ont pas comptés ! On est sortis du camp en rang par cinq, et là, on a commencé à marcher, à marcher, et la température était entre moins 20 degrés, peut-être moins 25, moins 15 degrés , je n’avais pas de thermomètre, je suis incapable de vous dire exactement la température qu’il faisait, et on a marché tout l’après-midi. Ensuite dès que le jour a commencé à tomber, dès que la nuit a commencé à arriver, automatiquement on a entendu les premiers coups de feu.

On était en rangs par cinq et on avançait, on avançait…, accompagnés par les SS de chaque côté ; et on entendait les coups de feu, sans arrêt, sans arrêt, et tous ceux qui étaient à l’arrière de la file qui faisait plusieurs centaines de mètres – je ne saurais pas vous dire exactement sa longueur –, entendaient les coups de feu, et tous ceux qui ne pouvaient pas marcher ou qui avançaient trop lentement étaient abattus systématiquement. C’est cela, qu’on appelle les Marches de la mort. Ils ont abattu les gars systématiquement, il y avait à peu près 60 à 80 centimètres de neige, et on a marché comme ça. Et, au bout d’un moment, vers peut-être quatre heures ou cinq heures du matin – je n’avais pas de montre, je ne saurais pas vous dire l’heure qu’il était –, il faisait bien nuit, on est arrivés au droit d’un hameau. Avant d’entrer dans ce hameau, il y avait une grande bâtisse en briques qui s’est révélée être une briqueterie désaffectée. On avait déjà plusieurs dizaines de kilomètres dans les pieds et, pour nous reposer, ils nous ont fait entrer dans les sous-sols de cette briqueterie. On y est restés jusqu’au lever du jour où les SS nous ont fait sortir, mais à l’intérieur on étouffait littéralement parce que la surface était insuffisante pour le nombre qu’on était.
Les SS nous ont fait sortir au petit matin de ces sous-sols, de cette briqueterie, et on a de nouveau marché, un certain temps, peut-être une demi-heure, trois quarts d’heure, je ne saurais pas vous dire exactement, et au bout d’un moment on est tombés encore au droit d’un hameau : on arrivait, on est entrés peu après dans la ville de Gleiwitz.

On a traversé la ville de Gleiwitz qui était toute vivante, toute animée, d’ailleurs je me rappelle, les gens nous regardaient passer, on était dans un état pitoyable, il y en avait qui essayaient de nous donner un morceau de pain, les SS les repoussaient à coup de crosse pour ne pas qu’ils nous donnent à manger. On avançait, c’est comme cela qu’on a traversé la ville de Gleiwitz ; après l’avoir traversée, on est arrivés dans un camp de concentration qui existait, mais qui avait été évacué quelques jours avant notre arrivée. Là, ils nous ont fait entrer dans ce camp qui était vide et on nous a laissés 48 heures en quarantaine, sans nourriture et sans boisson. En ce qui concerne la soif, des fois on ramassait un peu de neige qu’on avalait en guise de boisson. On est restés comme cela, 48 heures en quarantaine, et au bout de ces 48 heures, les SS nous ont fait sortir du camp à coup de matraque, avec des grandes matraques en caoutchouc. Et on a marché encore un bon bout de temps en dehors de la ville de Gleiwitz, jusqu’à ce qu’on arrive à une voie ferrée. Ce qu’on a vu alors : tout un convoi de wagons à bestiaux, mais des wagons découverts cette fois ; quand on était partis de Drancy c’étaient des wagons couverts bien-sûr, et fermés. Là, il n’y avait pas de toit, c’étaient des wagons découverts. On est restés un bon bout de temps, la température était toujours dans la même zone, comme je vous ai dit, quasiment moins 20 degrés, et, pour qu’on ne puisse pas s’évader, puisque les wagons étaient découverts, les SS nous ont fait entrer à coups de matraque de façon à ce qu’on ne puisse pas bouger un petit doigt. On est restés comme cela, bloqués dans ce wagon. Une fois bien serrés dans le wagon, pour qu’on ne puisse pas s’évader, ils ont refermé les portes. Je peux vous dire qu’on était tellement serrés dans mon wagon – et cela a dû se produire dans les autres wagons également –, avec le froid il y a deux gars qui sont morts entre nous et qui ne pouvaient même pas tomber. On a roulé comme cela toute une après-midi et toute la nuit. Je peux vous dire qu’avec la vitesse du train, le froid était encore accentué, bien qu’on soit pourtant très serrés.

Le lendemain, en début d’après-midi, le convoi s’est arrêté dans une zone complètement désertique où il n’y avait que des forêts de sapin et de la neige. Le convoi s’est arrêté, on ne savait pas pourquoi. Ils ont ouvert un certain nombre de wagons dont celui dont je faisais partie. Ils ont fait sortir tous les gens de ces wagons et les ont fait mettre en rangs par cinq – j’ai su, après avoir été rapatrié, que les gens qui n’étaient pas descendus des wagons avaient continué jusqu’au camp de Buchen­wald.

Nous, en ce qui nous concerne, en rangs par cinq, on nous fait avancer dans un chemin, la forêt de sapins était à peu près à 15 ou 20 mètres de l’allée où on marchait, et on avançait, on avançait… Au bout d’un moment on s’est dit : « Tiens, il va se passer des choses, ce n’est pas... l’atmosphère est vraiment mauvaise » ; on s’attendait à quelque chose, mais on se savait pas quoi. D’un seul coup, les SS qui nous accompagnaient de chaque côté crient : « Deutsche zurück ! ». C’étaient les droits communs allemands, cela voulait dire : « Les "droits communs" en arrière ». Ils sont tous sortis des rangs et ils sont partis à l’arrière de la file qui faisait également plusieurs centaines de mètres, et nous, on a continué à avancer le long de la forêt. Au bout d’un moment, qu’est-ce qu’on a vu : les SS, avec les droits communs allemands qui sont reve-nus avec des fusils-mitrailleurs sur l’épaule. Quand on a vu ça, on s’est dit : « On sait ce qui nous attend ! »

Effectivement on a continué à marcher un petit peu. Heureusement pour moi, quand on a commencé à entendre les premiers coups de feu, ils les tiraient en début de file. Et dès les premiers coups de feu, la première chose qu’on a faite, autour de moi, c’est de courir vers la forêt, ce que j’ai fait également. Il faut que je vous précise qu’aux pieds, on avait des espèces de godillots, ce n’étaient pas des godillots, c’était une planche en bois, à peu près en forme d’une semelle, sur laquelle était cousue une toile rugueuse avec laquelle on s’esquintait les pieds. Avec cela on pouvait seulement marcher difficilement, on ne pouvait absolument pas courir. Donc, pour pouvoir courir, la première chose que j’ai faite, c’est d’enlever ces fameux godillots. Et j’ai couru nu-pieds dans la neige, j’avais les balles qui me passaient au-dessus de la tête et sur les côtés, j’avais les camarades qui, autour de moi, tombaient comme des mouches ; j’ai échappé à la mitraillade, je ne sais pas comment, et j’ai couru en sens inverse et en biais, dans la forêt. J’ai couru, j’ai couru… jusqu’à ce que je tombe du côté opposé de la forêt, à l’orée du bois. Je suis sorti de la forêt et j’ai continué à marcher. Mais alors je peux vous dire que, d’avoir marché nu-pieds dans la neige, j’ai eu les deux pieds gelés au deuxième degré. Je suis sorti, j’avais les pieds en sang et qui enflaient à vue d’œil. Je suis sorti, j’ai marché un bon bout de temps et je me suis retrouvé devant un hameau.

Et dans ce hameau, qu’est-ce que j’ai vu ? Devant moi, une ferme, dans laquelle il y avait une grande cour. Je suis entré dans la cour de la ferme, et j’y ai vu une caisse en bois, une caisse sur pieds dont les pieds étaient à peu près de 50 centimètres de haut et la caisse faisait à peu près 1,50 mètre de long. La première chose que j’ai faite, c’est d’ouvrir la porte de la caisse : il y avait des poules à l’intérieur ; je me suis aussitôt recroquevillé et je suis entré dedans. Et les poules cavalaient dans la cour. Je suis entré et j’ai attendu. Je suis resté un bon bout de temps. Au bout d’un certain temps j’entends marcher, je me dis, ça y est, les SS m’ont repéré, je suis fichu. Et non, c’était le fermier.

Heureusement, je suis tombé sur une ferme tenue par des Polonais. Parce que dans ce hameau il y avait aussi bien des Polonais que des Allemands. Bon, je suis tombé sur des Polonais. J’entends marcher et le fermier arrive à la caisse, ouvre la porte, et effectivement, il avait vu les poules qui couraient dans la cour, c’est-à-dire quelque chose d’anormal. Il ouvre donc la porte de la caisse et il me voit ; il me fait signe – il parlait polonais, je ne connaissais pas un mot de polonais –, me fait signe de sortir ; je fais celui qui ne comprend pas – et d’ailleurs je ne comprenais pas –, je suis resté, je n’ai pas bougé. Au bout de deux, trois fois, il n’a pas insisté, il a refermé la porte de cette caisse. Je me dis, ça y est, est-ce qu’il va me dénoncer aux SS ? Je n’en savais rien, il a refermé la porte. Je suis resté dans la caisse, me disant : « Tant pis, il arrivera ce qu’il arrivera, ce sera ma destinée ». Je suis resté dans cette caisse, et au bout d’un moment j’entends marcher de nouveau, je me dis : « Ça y est, on m’a dénoncé aux SS, je suis fichu ». Non, le Polo­nais avait vu dans quel état j’étais, avait vu l’état de mes pieds, certainement, et… il est arrivé avec un bol de soupe et un morceau de pain. Depuis Monowitz, on n’avait ni bu ni mangé. Mais je peux vous dire que j’étais tellement stressé que, bien que n’ayant pas mangé ni bu depuis Monowitz, je n’ai rien pu avaler. J’ai laissé le bol de soupe et le morceau de pain à côté de moi, et je suis resté comme ça.

Quand la nuit est tombée, j’entends marcher de nouveau et effecti­vement c’est encore le fermier qui vient me voir, il ouvre la porte et me fait signe de sortir. Comme il m’avait apporté à manger je me suis dit : « Là il ne va pas me dénoncer ». J’ai accepté de sortir de la caisse, et il m’a fait signe de le suivre. Je l’ai suivi, et il m’a emmené dans une grange où il m’a caché sous la paille. Je suis resté toute la nuit sous la paille. Il faut vous dire que la nuit, il faisait des températures de moins 15, moins 20 ou moins 25 et la paille ça ne réchauffe pas du tout ! En plus j’ai passé une nuit blanche tellement mes pieds me faisaient souf­frir, mes pieds qui étaient en sang, comme je vous ai dit. Je suis resté comme cela toute la nuit.

Le lendemain matin, il était assez tôt, j’entends marcher de nouveau, c’était le fermier qui venait me voir. Il a enlevé la paille qu’il y avait sur moi, et m’a demandé de le suivre. Je l’ai suivi, il m’a emmené chez lui, et ils m’ont donné un petit -déjeuner avec du café et du pain. J’ai enfin pu avaler ce petit-déjeuner, ça m’a fait du bien, et après cela, comme les SS étaient toujours dans le coin, il m’a emmené dans un bâtiment en dur dans lequel il y avait deux chèvres. Il m’a fait signe d’entrer, il m’a caché avec ses deux chèvres. Je suis resté deux nuits avec ces chèvres.

Je dois vous préciser qu’après la première nuit, le lendemain matin, il était venu me voir, avait ouvert la porte et m’avait fait comprendre que les SS étaient dans le village et qu’il fallait partir. Comme je ne voulais pas qu’il se fasse fusiller à cause de moi parce qu’il m’avait caché, j’avais accepté de partir. Pour aller où ? Il n’y avait que des forêts de sapins qui se trouvaient à 800 mètres de là, et de la neige, c’est tout ce qu’il y avait. Aucune maison, c’était désertique. Je m’étais demandé quoi faire ? Tant pis, j’étais retourné vers la forêt le lendemain matin, toute la nuit il y avait eu des coups de feu. Et, le lendemain matin, ça s’était calmé. Donc j’étais reparti vers la forêt, mais arrivé à l’orée de la forêt, je m’étais assoupi au pied d’un sapin et j’avais attendu un certain temps. Au bout d’un moment j’en avais eu assez, je m’étais dit : tant pis, je retourne à la ferme. J’avais refait le chemin inverse. Et alors, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dû perdre connaissance. Parce que je me suis réveillé le lendemain matin, chez ces fermiers, dans une chambre et dans un lit. Donc j’ai dû perdre connaissance, avant d’entrer dans la ferme, ou après, ils m’ont ramené chez eux, ils m’ont mis dans un lit et j’ai pu passer la nuit, une nuit blanche, mes pieds me faisant terriblement souffrir. Je suis resté comme cela.

Ensuite le lendemain il m’a à nouveau caché avec les chèvres, j’ai ainsi passé la deuxième nuit avec les chèvres ; enfin, le jour suivant, ils m’ont ramené chez eux. Et j’ai passé trois jours avec eux, ils m’ont donné à manger, comme eux, j’aurais mangé dix fois plus, j’étais tellement affamé, j’aurais mangé dix fois ce qu’ils me donnaient, mais heureusement d’ailleurs qu’ils ne l’ont pas fait, parce qu’il y en avait beaucoup qui, après avoir remangé normalement, en sont morts tellement leur estomac avait rétréci. Si on avait remangé normalement, l’estomac aurait éclaté.

Je suis resté trois jours ainsi. Il faut que je vous précise aussi que j’ai demandé aux paysans polonais de brûler – ils avaient une grande salle au rez-de-chaussée où il y avait une grande cheminée –, je leur ai fait comprendre que je voulais brûler mon pyjama. Bien sûr, je n’avais qu’un millimètre de cheveux sur la tête parce qu’on nous rasait régulièrement mais, pour qu’on ne me repère pas quand-même, même si j’avais le tatouage sur le bras, je leur ai demandé de brûler le pyjama, ce qu’ils ont fait et ils m’ont donné des vieilles loques civiles qui ne m’allaient pas du tout, qui n’étaient pas du tout en correspondance avec la température extérieure non plus. Et je suis resté un certain temps comme cela, ce n’est que deux ou trois jours après, je ne me souviens plus très bien, il était peut-être à peu près onze heures ou minuit, il faisait bien nuit, il était tard, on frappe à la porte. On n’entendait plus les coups de feu, les SS, les troupes allemandes étaient partis, étaient poursuivis par les troupes soviétiques, donc ils fuyaient vers l’Ouest. Les troupes soviétiques sont arrivées. Ils étaient harnachés en blanc, avec leurs kalachnikovs et autres, c’étaient des blindés soviétiques qui sont arrivés en premier. Ils ont demandé à passer la nuit dans les bâti­ments annexes de la ferme. Ce qu’ils ont fait, car bien sûr les fermiers leur ont donné l’hospitalité dans les bâtiments annexes, puis ils sont repartis le lendemain matin. Ils ne se sont pas occupés de moi. J’étais assis sur une chaise, je ne pouvais pas marcher.

Le lendemain matin, les Soviétiques sont repartis comme ils étaient arrivés, en poursuivant les troupes nazies. Moi, en ce qui me concerne, je suis resté, bloqué dans cette ferme. Et deux jours après seulement, c’est l’infanterie soviétique qui est arrivée. Avec elle, il y avait non seulement les soldats, mais aussi tous les services sanitaires, des infirmières et des médecins. Ils ont vu l’état de mes pieds quand ils sont entrés, et comme ils avaient aussi beaucoup de soldats soviétiques avec les pieds gelés – moi j’avais les pieds gelés au deuxième degré – , ils avaient ce qu’il fallait pour soigner ce genre de choses : des pommades, des bains spéciaux… et ils m’en ont donné ; mais je suis resté pas mal de temps avant de pouvoir remarcher. Je me suis donc retrouvé avec les troupes soviétiques, je suis resté d’abord quinze jours avec elles. Je peux vous dire déjà, c’étaient des troupes... !!! Les troupes allemandes fuyaient, mais au-dessus de nos têtes il y avait des batailles aériennes qui se déroulaient, et on ne pouvait pas dormir. Les troupes soviétiques avaient installé autour de la ferme des batteries de DCA et, toute la nuit, cela canardait sans arrêt. Et c’était impossible de dormir.

Quand ils sont arrivés, on se trouvait donc aux premières lignes du front. Les troupes soviétiques ont évacué les paysans polonais à l’arrière. Mais moi, ils m’ont gardé avec eux. D’ailleurs, quand ils ont vu que j’avais des vieilles loques sur moi, ils m’ont fait comprendre de les enlever et m’ont apporté des habits militaires. Ils m’ont donné une veste molletonnée ainsi que le pantalon molletonné et une chapka. Et cela, c’était donc en correspondance avec la température extérieure. La chapka, d’ailleurs, je l’ai ramenée, c’est même le seul souvenir que j’ai ramené de là-bas. Je la garde précieusement. Mais je ne sortais pas dehors, je restais dans cette ferme. Finalement, ils sont venus me chercher pour me rapatrier. »

Dans son témoignage pour Convoi 76, il conclut :
« Je suis revenu d’Auschwitz avec un tatouage, une lésion pulmonaire, un ulcère à l’estomac, les deux pieds gelés et encore maintenant je fais des cauchemars. »

 In : Collectif ( Cercle d’étude, Ciné-Histoire, les Amicales des camps d’Auschwitz (UDA), Bergen-Belsen, Buchenwald-Dora, Langenstein, Dachau, Mauthausen, Neuengamme, Ravensbrück, Sachsenhausen), Les Évasions des Marches de la mort. Janvier-février et avril-mai 1945, 2014

Les Marches de la mort. Les Évasions janvier-avril 1945

WEHRBACH François, André Berkover, matricule A 16 572, Auschwitz III-Monowitz, Champrond-en-Gâtine, Les Éditions du Colombier, 2008, 100 p.

Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah
Maison des Associations 8 rue du Gal Renault 75011 Paris.

[1Commande Petit Cahier (PAF 29 euros. Frais de port 2019, 7 euros) au
Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah Maison des Associations 8 rue du Gal Renault 75011 Paris.

[2L’avant-dernier convoi Drancy-Auschwitz. Le convoi 76 du 30 juin 1944. Paroles de témoins et documents d’archives, Chantal DOSSIN, Jeanine THOMAS, Cercle d’étude-Amicale d’Auschwitz, PC n° 12, 2e série, 2010, 250 p.
Le convoi 76 du 30 juin 1944. Paroles de témoins et documents d’archives