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Alfred Kantorowicz, Exil en France - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Alfred Kantorowicz, Exil en France

La France, patrie des Droits de l’Homme, un pays décevant.
vendredi 5 juin 2020

Alfred Kantorowicz, communiste, opposant à Hitler, juif, écrivain, réfugié en France, combattant en Espagne, exilé aux États-Unis.

Après la guerre de 1914-1918, l’indifférence à la vie humaine se répand. Les dissensions politiques sous la République de Weimar conduisent l’Allemagne à sa perte.

 Chronologie

Alfred Kantorowicz, né en 1899 à Berlin, jeune soldat pendant la Première guerre mondiale, devient docteur en droit, puis critique de théâtre.

Colonie d’artistes à Berlin. Photo Uli Schmoll
Le 15 mars 1933, une opération à grande échelle est menée par les SA et la police contre la colonie d’artistes.

Künstlerkolonie Breitenbachplatz, Berlin
Avec la crise de 1929, le nombre de chômeurs s’envole et les votes nazis aussi.

Plaque Künstlerkolonie Breitenbachplatz, photo U.S.
Plaque Kreuznacher Straße 48.

En 1933, Alfred Kantorowicz, journaliste, écrivain, communiste et juif, émigre en France. En 1934, il est dénaturalisé par le gouvernement allemand, il fait donc partie des Ausgebürgerten.

  • Collaboration au Braunbuch. Du matériel antinazi est passé en contrebande en Allemagne, des textes écrits par des émigrés, comme le Braunbuch über Reichstagsbrand und Hitlerterror [1], édité par Willi Münzenberg dès 1933, camouflé par exemple sous le titre "Wallenstein", une pièce de Schiller, avec une couverture originale d’un "Reclamheft" [2]. Le livre est traduit en de nombreuses langues.
  • Suite à l’autodafé de livres du 10 mai 1933, Alfred Kantorowicz crée une bibliothèque des livres brûlés par les Nazis, la Deutsche Freiheitsbibliothek (Bibliothèque allemande de la liberté), 65 boulevard Arago, avec 11 000 livres.
  • 1936. Guerre d’Espagne. Alfred Kantorowicz part se battre en Espagne contre le fascisme dans les Brigades internationales [3]
  • 1938. Crise des Sudètes. « Capitulation » de Munich. Les conservateurs anglais et français veulent éviter la guerre à tout prix. Les Allemands veulent se venger du Traité de Versailles. Hitler a les mains libres. L’Europe est livrée au fascisme.

 La guerre contre les étrangers

De nombreux intellectuels allemands sont à Paris, d’autres sont repliés sur la Riviera (Sanary, Bandol) ou à Bormes-les-Mimosas. Beaucoup d’Autrichiens se retrouvent au Lavandou. Sanary est la « capitale » de la littérature allemande des exilés.

  • Décret-loi du 12 novembre 1938 relatif à la situation et à la police des étrangers :
    J.O. du 13 novembre 1938.
    Des « centres spéciaux » sont ouverts.

Suite au traité de Rapallo, signé en 1922, entre l’Allemagne de Weimar et la République soviétique fédérative socialiste de Russie, une collaboration militaire secrète se met en place jusqu’en 1933, avec des camps d’entraînement allemands secrets en URSS, des essais d’armement.
Le 23 août 1939, le pacte germano-soviétique est un coup de tonnerre.

  • 3 septembre 1939 internement des étrangers dans des camps pour « triage ».
    Tous les hommes allemands et autrichiens de 18 à 50 ans du sud de la France doivent se retrouver dans un camp de rassemblement du département du Var.

Dans le camp à Toulon où Alfred Kantorowicz est envoyé, il rencontre des légionnaires avec des médailles françaises, un Alsacien qui ne sait pas un seul mot d’allemand, des Allemands qui vivent en France depuis dix ou quinze ans, avec des enfants français. Parmi ces émigrés, « les Lavandins », des juifs, des opposants non-juifs aux nazis, un aryen de la ligue des droits de l’homme, un musicien, un peintre, un architecte, des officiellement « dénaturalisés ». Ils ne sont pas reconnus comme des réfugiés par les Français. Dans les journaux, ils sont décrits comme des nazis.
Ils sont embarqués pour les Milles, lieu de rassemblement pour sujets ennemis, des Allemands et Autrichiens de la Riviera et du sud de la France. 15 h de transport pour 90 km. Ils sont parqués dans une ancienne tuilerie, pleine de poussière et de débris de briques. Parmi les prisonniers « nazis », Lion Feuchtwanger, Franz Hessel, Walter Hasenclever.
Avant d’être libéré, Kantorowicz fait savoir au commandant du camp que parmi les internés aux Milles, il y a « un écrivain de réputation mondiale, qui a été reçu par le roi d’Angleterre, Roosevelt et le président Lebrun ». Lion Feuchtwanger est libéré le 27 septembre 1939. Arthur Koestler est au Vernet. Peu à peu ils sont libérés. Heinrich Mann est à Nice, Feuchtwanger retourne à Sanary.

  • Le 18 mai 1940, Georges Mandel, ministre de l’Intérieur du gouvernement Paul Reynaud, signe le décret d’internement des apatrides, deuxième mesure d’internement malgré la menace allemande de déporter les exilés.
    Pour le département de la Seine, des affiches leur demandent de se rendre au camp de Buffalo pour les hommes et au Vél’ d’Hiv’ pour les femmes [4] pour le 25 mai 1940, internés en tant que "ressortissants de pays ennemis".
    Alfred Kantorowicz se rend en taxi au camp des Milles avec Lion Feuchtwanger. Il retrouve Golo Mann, Max Ernst, de vieilles connaissances.
    Les femmes dont Friedel, sont internées à Gurs début juin. Le Camp du Vernet rassemble des gens de gauche, allemands, italiens, polonais, yougoslaves.
  • L’armée allemande avance. Le chef du camp a mis un train à disposition des menacés pour Marseille, 2500 internés s’entassent dans le train. Puis contre-ordre : le train part dans l’autre sens, devient un train fantôme, il s’arrête tout le temps, arrive à Bayonne. Panique, la rumeur « les Boches arrivent » provoque un demi-tour, mais c’est le train des internés qui provoque la rumeur. Beaucoup s’évadent. Le train retourne ses pas après plusieurs jours d’errance. Ils se retrouvent près de Nîmes, dans une ferme à Saint Nicolas. Kantorowicz s’évade et rejoint Marseille. Il fait parvenir à Hiram Bingham, le vice-consul américain, une liste de personnalités dont Feuchtwanger détenues au camp de Saint Nicolas.
  • La guerre contre les réfugiés s’intensifie.
    Une chasse aux sorcières se déchaîne contre les étrangers et les juifs. La « clique des émigrés » sont rendus responsables de la défaite française.
    Alfred Kantorowicz se retrouve en prison au Brébant quand Pétain visite Marseille en décembre 1940 [5]. Menotté, des gendarmes le conduisent à Toulon comme activiste antinazi ! mais comme ils ne savent pas quoi faire de lui, il est libéré.

Quitter la France. Marseille, dernier espoir vers les USA, l’Amérique latine, l’Afrique du nord. Certains passent par l’Espagne, d’autres vont en Union soviétique, d’autres encore se suicident. Franz Hessel meurt en homme libre quelques jours après le suicide de Walter Benjamin son ami. C’était un Mensch, un brave.

 La course aux papiers

  • La bureaucratie contre les exilés.

Remplir des questionnaires, payer ; nouveau formulaire, encore payer ; faire tamponner ses papiers. Alfred Kantorowicz se marie pour avoir un visa de transit pour Friedel, mais apatride, il n’a pas d’existence, sa femme est aussi sans patrie.

Juif, écrivain, communiste, dénaturalisé, ayant fait la guerre d’Espagne, Kantorowicz est sur la liste de Franco. Il ne peut passer par les Pyrénées pour rejoindre Lisbonne. Il faut passer par Casablanca. Il est aussi sur la liste Auslieferungslisten la liste noire Kundt qui interdit à la demande des nazis, aux ennemis du Reich de quitter le territoire [6]. Les combattants d’Espagne ont une voie de sortie pour le Mexique qui accueille des républicains espagnols et des membres des Brigades internationales. Le consul Gilberto Bosquez à Marseille, délivre des visas d’entrée à des Allemands et à des Autrichiens réfugiés.

Il leur faut : passeports, visas, sauf-conduits, visas de transit, affidavits, visas de sortie du territoire, avec le danger de tomber dans les mains de la Gestapo qui avec l’aide du gouvernement de Vichy écume les camps et rafle les réfugiés.

C’est tellement compliqué, il faut se déplacer avec un permis de circulation, dans plusieurs villes du sud de la France à la recherche d’un tampon, mais entre temps, le visa est périmé, il faut recommencer.
Les gendarmes de Bormes ont compris la situation du couple et ils les ont aidés pour avoir des sauf-conduits pour pouvoir se déplacer. Ils leur conseillent d’aller à Marseille pour avoir une chance. Là, il y a des papiers à tous les prix, mais c’est cher. Sur un tuyau de Balder Olden, il va voir un artiste tchèque qui lui fait cadeau de faux papiers, il fait payer les riches, dit-il.

Alfred Kantorowicz dénonce le « je m’en foutisme français », la réputation usurpée d’hospitalité de la France. Fonctionnaires de tous les pays...

  • Une commission de contrôle
    Il a un visa de transit portugais, un mexicain de Bosquez, un français, un américain de Hiram Bingham, un affidavit de Melwyn Douglas, un acteur américain, de l’argent d’Heminguay, de l’union des écrivains américains, d’Ellen Wilkinson (Cabinet de Churchill), du Hilfskomitee américain [7].

Une dernière formalité, il manque un tampon à aller chercher au service du port. Il se retrouve en état d’arrestation, il est sur la liste noire. Mais grâce à un mot de passe de la pharmacienne Ginette Urbain de Bormes, il a enfin de la main du colonel Riverdi, son dernier tampon de sortie du territoire.

 Exil aux États-Unis

Le « Capitaine Paul Lemerle », un cargo, avec deux cent réfugiés, des juifs et non juifs allemands et autrichiens, des combattants en Espagne, Anna Seghers et son mari Radvanyi, ses deux enfants, André Breton, se met en route pour Casablanca, en fait Oran, puis Lisbonne et la Martinique. Le bateau ressemble à un camp de concentration flottant, écrit-il.
Après trente jours de voyage, la Martinique est visible. Mais le bateau se dirige vers un camp de baraques en bois [8]. Les premiers réfugiés à être dans ce camp étaient des gens du Massilia. Seuls les malades ont droit à des lits de camp, les autres doivent dormir par terre.
À nouveau, pour quitter ce lieu, il faut demander des visas, avoir de l’argent. Hemingway, qu’il a connu en Espagne, lui envoie de l’argent.
Un bateau part pour Saint-Domingue, pays fasciste, mais ils sont libres ! Ils ont un visa pour New York. Le bateau est en transit, ils sont internés à Ellis Island, mais avec des lits, du savon, de quoi manger. Anna Seghers par son mariage, est devenue hongroise, elle doit continuer sur Mexico. Aux États-Unis, la solidarité s’exerce concernant les "victimes de la terreur nazie".

En 1946, il retourne en Allemagne, à Berlin, dans la zone soviétique, enseigne à la Humboldt-Universität à Berlin-est, puis passe à l’ouest en 1957.

Mediagraphie

Fluchtweg nach Marseille, Bilder aus einem Arbeitsjournal, film d’Ingemo Engström et Gerhard Theuring, 1977, Allemagne, 3h30, voyage à travers la France de 1970, sur le chemin de l’exode de 1940, d’après le livre d’Anna Seghers, Transit, sur les traces des émigrés allemands antinazis en fuite vers le Sud de la France dont Walter Benjamin, Ida et Vladimir Pozner, Alfred Kantorowicz, Ernst Erich Noth, Carl Einstein, Ernst Weiss... "Le film est dédié aux paysages de la résistance." (comme le maquis du Vercors).
https://www.videodrome2.fr/les-rendez-vous-du-goethe-institut-presente-fluchtweg-nach-marseille/
Transit : Transit, film de Christian Petzold, 2018

Varian Fry, "l’homme des visas"
Marseille, années 40, Mary Jane Gold
Capitaine-Paul-Lemerle d’Adrien Bosc, fuite vers l’Amérique

BOSC Adrien, Capitaine, Stock, 2018, rééd. Livre de Poche, 2020.
FEUCHTWANGER Lion, Le Diable en France, Belfond 2010, 312 p.
paru sous le titre The Devil in France, New York, Viking Press, 1941 ; 1ère édit. en allemand, Unholdes Frankreich : Meine Erlebnisse unter der Regierung Pétain, Mexico, éditions El Libro Libre, 1942, 330 p., de nombreuses rééditions
FLÜGGE Manfred, Exil en paradis. Artistes et écrivains sur la Riviera (1933-1945), Paris, édition du Félin - Arte éditions, 1999.
FRY Varian, Livrer sur demande...Quand les artistes, les dissidents et les Juifs fuyaient les nazis (Marseille, 1940-1941), Annexe : « Varian Fry journaliste politique (1935–1943) »  : sur un pogrom à Berlin, la politique américaine à l’égard des réfugiés, le massacre des Juifs d’Europe et l’abolition du décret Crémieux en Algérie. Cahier photos et documents. Agone, collection « Éléments », 2017
GOLD Mary Jayne, Marseille, années 40, Pierre Sauvage (Postface), Edmonde Charles-Roux (Préface), Alice Seelow (Traduction), Editions Phébus libretto, 2006, 473 p., (1er édit. Phébus, 2001)
KANTOROWICZ Alfred, Spanisches Tagebuch, autobiographie, 1948
KANTOROWICZ Alfred, Exil in Frankreich, autobiographie 1971 ; Exil in Frankreich. Merkwürdigkeiten und Denkwürdigkeiten (choses curieuses et pensées), Hambourg, Christians, 1983
REMARQUE Erich Maria, Die Nacht von Lissabon , Kiepenheuer und Witsch, Köln, 1962
SEGHERS Anna, Transit, Autrement, 2018

N.M. U.H. 2019-2020

[1Livre brun, sur l’incendie du Reichstag et la terreur hitlérienne, éditions du Carrefour, 1934

[2Le livre Eine Dokumentation von Mitte 1933 über die Verbrechen der ersten Monate des 3. Reiches, se présente comme un livre de poche classique des éditions Reclam - télécharger le livre :
https://ia800307.us.archive.org/9/items/BraunbuchberReichstagsbrandUndHitlerterror/BraunbuchberReichstagsbrandUndHitlerterror_text.pdf
Les passeurs, s’ils sont pris, sont guillotinés.

[3Spanisches Kriegstagebuch. Dokumente und Briefe. Fischer, Frankfurt am Main 1986.

[4« la première "rafle" du Vél’ d’Hiv’ » provient des témoignages d’internées (Lisa Fittko, Adrienne Thomas, Suzanne Leo-Pollak, Lilo Petersen, Hanna Schramm

[5cf. Mary Jane Gold

[6« Livrer sur demande », article 19 de la convention d’armistice.

[7Un comité Presidential Emergency Advisory Committee s’est mis en place avec Eleonore Roosevelt, Albert Einstein, Thomas Mann, pour aider les intellectuels à fuir, accorder des Affidavits. Des acteurs se sont portés garants. Kantorowicz est sur la liste « Hollywood ».

[8lire Capitaine Paul Lemerle