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Paul Le Goupil, résistant et survivant d’Auschwitz et de Buchenwald - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Paul Le Goupil, résistant et survivant d’Auschwitz et de Buchenwald

par Henning Fauser
vendredi 9 mars 2018

Comme beaucoup d’autres survivants, il ressent ainsi douloureusement la difficulté de communiquer l’expérience concentrationnaire ainsi que le décalage avec son entourage qui en résulte.

Paul Le Goupil, résistant et survivant d’Auschwitz et de Buchenwald

Paul Le Goupil, 1995, H.F.

Il y a maintenant six mois, Paul Le Goupil nous a quitté. En dehors de deux hommages publiés par ses amis de l’Association Buchenwald-Dora et Kommandos [1] et de trois articles parus dans la presse locale en Allemagne, il y a eu peu de réactions. C’est donc le moment de revenir sur la vie de ce déporté résistant.

 Instituteur et résistant

Né le 12 décembre 1922 à Connéré (Sarthe), Paul Le Goupil grandit dans la région rouennaise. Après avoir terminé l’École normale d’instituteurs à Rouen en 1942, il commence à enseigner à l’école Jean-Jaurès au Grand-Quevilly. En février 1943, il intègre le Front patriotique de la jeunesse (FPJ) dont le premier but est de s’opposer au départ des jeunes requis pour le Service du travail obligatoire (STO). Lui-même souligne l’impact de l’instauration du STO sur son choix d’entrer en résistance : « Je n’aurais, pour ma part, jamais été autant impliqué dans la Résistance, s’il n’y avait pas eu ces problèmes [les réquisitions de main d’œuvre et d’aliments, les prises d’otages] et si je n’avais pas reçu, un jour, ma feuille pour partir à Dortmund. » [2] Par la suite, Paul Le Goupil distribue des faux papiers et des cartes d’alimentation aux réfractaires du STO. En octobre 1943, il devient le responsable régional du FPJ, ayant 400 jeunes résistants sous ses ordres.

 Prisonnier et déporté

Arrêté le 13 octobre 1943, Paul Le Goupil est torturé par la Gestapo, puis incarcéré à la prison Bonne Nouvelle de Rouen. Après six mois d’isolement, il est transféré au camp de Royallieu à Compiègne. Le 27 avril 1944, il est déporté à Auschwitz-Birkenau dans un convoi de 1655 résistants dont Marcel Paul et Robert Desnos. À l’arrivée, le matricule 185899 est tatoué sur son avant-bras gauche. Deux semaines plus tard, le gros de son convoi, appelé plus tard celui « des tatoués », est transféré à Buchenwald. Certains déportés restent à Buchenwald, d’autres partent à Flossenbürg ou dans les kommandos de Buchenwald. C’est le cas de Paul Le Goupil qui est transféré le 12 septembre 1944 au camp extérieur d’Halberstadt, installé six semaines plus tôt près d’une usine qui produit des ailes d’avion du Junkers JU 88. Lorsque, au début de l’année 1945, le travail ralentit suite au manque de matériaux, deux transports de détenus sont envoyés au camp de Langenstein-Zwieberge. Paul Le Goupil fait partie de celui du 22 février 1945.

À Langenstein, les détenus creusent des galeries souterraines censées abriter un site de production de guerre contre les bombardements alliés. Lors de ce travail, Paul Le Goupil se blesse au coude. Cette blessure et le plâtre confectionné par un détenu infirmer allemand lui évitent de retourner au tunnel. Étant néanmoins réquisitionné pour la « corvée des morts », le transport des détenus décédés dans les fosses communes du camp, il découvre alors les horreurs du camp de Langenstein-Zwieberge. Le contraste par rapport au camp d’Halberstadt est particulièrement fort : durant l’existence de ce camp d’environ mille hommes, il y a eu 17 morts ; à l’époque où Paul Le Goupil connaît Langenstein, c’est le nombre d’hommes qui y meurent dans une demi-journée.

stèle marches de la mort

Lorsque l’armée américaine approche, 3 000 détenus sont envoyés sur une « marche d’évacuation » à laquelle la majorité d’entre eux ne survivra pas. Parti le 9 avril 1945 de Langenstein-Zwieberge, Paul Le Goupil réussit à s’évader douze jours plus tard dans la région de Wittenberg, la ville de Luther. Avec son camarade Serge Saudmont, qui avait connu le même itinéraire depuis Compiègne, il doit se cacher encore quelques jours avant l’arrivée de l’armée américaine.

carte évasion Le Goupil

Les Marches de la mort. Les Évasions janvier-avril 1945

 Survivant et instituteur

À son retour en France, Paul Le Goupil connaît une grande attention de la part de son entourage. Or, intriguées par les récits et photos parus après la découverte des camps de concentration, certaines personnes font preuve d’une curiosité morbide qui agace Paul Le Goupil : « Le public était avide d’entendre des histoires sur la déportation racontées par un témoin. Ces tas de cadavres décharnés photographiés dans les journaux, ces fours qui brûlaient jour et nuit, avaient enflammé les imaginations et lorsque quelqu’un apprenait que j’avais été déporté, les questions fusaient. J’avais été invité chez les voisins et les amis de mes parents. Il m’était difficile de refuser, toutes ces personnes les ayant soutenus moralement mais je souffrais d’être invité pour avoir à raconter. A un moment du repas venait toujours la question : « Alors, vous devez en avoir vu de belles, là-bas ! Racontez-nous ! » Et, comme un comédien qui paie son écot, il fallait que je m’exécute. Surtout je ne devais pas oublier les fours car, inévitablement on m’aurait dit : « Et les fours ? Avez-vous vu les fours ? », comme si brûler les corps avait représenté le sommet de la barbarie nazie. [3] »

Comme beaucoup d’autres survivants, il ressent ainsi douloureusement la difficulté de communiquer l’expérience concentrationnaire ainsi que le décalage avec son entourage qui en résulte : « Comment expliquer à ces braves gens la vraie faim, non celle de l’estomac, mais celle qui vous ronge le cerveau ; la route et ces bras qui s’accrochaient et que nous arrachions pour ne pas sombrer avec eux dans la mort ? Ces déportés lynchés par leurs camarades pour un bout de pain ! Comment expliquer à ces gens emmitouflés dans la civilisation cette dégradation de l’homme revenant à l’état primitif ? Souvent, je m’arrêtais au milieu de mon récit, je revoyais quelques images ramenées d’au-delà de la frontière humaine et je disais : « Parlons d’autre chose…  [4] »
Rapidement, Paul Le Goupil recherche le contact avec ses camarades de déportation, à cette époque les seuls à parler le « langage des camps » et à connaître les horreurs qui se cachaient derrière des mots anodins tels que «  Muselmann », «  Sonderkommando » ou « Transport  ». L’écriture constituait un autre chemin pour faire face à ce traumatisme. Paul Le Goupil s’y met dès 1945. Lors de la réédition de son livre en 1983, il explique ses motifs : « Mes récits racontaient les moments les plus pénibles de ma déportation, ceux qui hantaient mes nuits de cauchemar et pourrissaient ma liberté retrouvée. J’avais surtout écrit ces souvenirs pour m’en libérer, pour les extirper de ma conscience, afin de pouvoir refermer le couvercle et vivre normalement [5]. » Enfin, la famille et le travail jouent également un rôle pour tourner le regard vers l’avenir. Paul Le Goupil se marie en 1947 et aura trois enfants avec son épouse Évelyne. Dans cette même année, il reprend son métier d’instituteur, d’abord à Brévands, puis à Valcanville où il travaille également comme secrétaire de mairie.

 Témoin et historien

Après avoir pris sa retraite en 1978, Paul Le Goupil entame de vastes recherches sur l’univers concentrationnaire, notamment les camps qu’il avait connus lui-même : Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Langenstein et Halberstadt. En 1991 paraît d’abord son livre Un Normand dans… Itinéraire d’une guerre 1939-1945 dans lequel il retrace son parcours de résistant et de déporté. Ce livre a été réédité peu avant sa disparition dans une version augmentée sous le titre Résistance et marche de la mort. Un Normand dans la tourmente [6].
Au cours des années suivantes, Paul Le Goupil poursuit de longues recherches aux archives du Service Historique de la Défense à Caen. Le fruit de ce travail de long haleine est la publication de deux livres mémoriaux : d’abord le Mémorial des Français déportés au camp de Langenstein-Zwieberge. Kommando de Buchenwald, consacré aux détenus français de ce camp, rédigé avec son camarade Roger Leroyer et paru en 1996. Trois ans plus tard, il publie le Mémorial des Français non-juifs déportés à Auschwitz, Birkenau et Monowitz. Ces 4 500 Tatoués oubliés de l’Histoire avec son camarade Henry Clogenson. Enfin, il est également co-auteur du livre Autopsie d’un Kommando de Buchenwald : Bad Gandersheim qui fait l’histoire du camp décrit par Robert Antelme dans L’Espèce humaine [7]. Au-delà de ces recherches, il contribue à de nombreux projets collectifs tels que le Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression et dans certains cas par mesure de persécution. 1940-1945, publié par la Fondation pour la Mémoire de la Déportation, et le Livre-Mémorial de Buchenwald.

Dans tous ces textes de Paul Le Goupil transparaît l’exigence d’une grande rigueur, autant vers soi-même que vers les autres. Témoin des évolutions mémorielles qu’ont connu la Résistance et la Déportation depuis 1945, il était fort méfiant vis-à-vis des mythes entourant ces deux phénomènes et très critique de leur instrumentalisation. Attaché profondément à la vérité historique, il se retrouva au cœur de plusieurs conflits mémoriels au sein des cercles des survivants.

À côté de son activité d’historien, Paul Le Goupil s’impliquait également dans le travail des associations d’anciens déportés. Adhérent à l’Association française Buchenwald-Dora et Kommandos depuis sa création, il était membre de la Présidence dans les années 90. À cette même période, il était également membre du comité national de la FNDIRP, tout en étant adhérent à l’UNADIF-FNDIR et à l’Amicale des Déportés Tatoués du convoi du 27 avril 1944. Enfin, les liens d’amitié les plus étroits étaient ceux avec ses camarades de Langenstein. Depuis 1982, ceux-ci se retrouvaient annuellement au mois de septembre pour une rencontre quelque part en France, organisée par un survivant ou sa famille. Paul Le Goupil participait à toutes ces réunions marquées par une profonde fraternité et des « liens d’amitié solide, tissés au fil des ans », selon ses propres mots. En 1988, il organisa un voyage à Langenstein et sur l’itinéraire de la « marche de la mort ». Après la réunification allemande et jusqu’en 2005, il revenait tous les ans à Langenstein pour rappeler aux autorités régionales le devoir de pérenniser la mémoire des victimes, notamment en ouvrant le tunnel, creusé par les détenus, au grand public. En outre, il témoignait devant de jeunes allemands, relatant son expérience personnelle d’Auschwitz, Buchenwald et Langenstein sans hargne ou reproche envers les jeunes générations.

C’est là que je l’ai connu à la fin des années 90. Depuis le début de mes recherches sur les représentations de l’Allemagne et des Allemands chez les anciens concentrationnaires en France, Paul Le Goupil m’a soutenu par ses profondes connaissances, ses nombreuses sources et les contacts qu’il avait tissés avec des chercheurs. Il en résultait une amitié profonde ainsi qu’une correspondance abondante qui a pris fin en 2017.

Henning Fauser, docteur en histoire

Représentations de l’Allemagne et des Allemands par Henning Fauser

LE GOUPIL Paul, La route des crématoires, Labergement, L’Amitié par le livre, 1983 [première parution en 1962], 357 p.
LE GOUPIL Paul, Un Normand... Itinéraire d’une guerre 1939-1945, Paris, Éditions Tirésias, Michel Reynaud, 1991, 273 p.

[1https://asso-buchenwald-dora.com/disparition-de-paul-le-goupil-1922-2017 et Le Serment, n° 367 (décembre 2017-février 2018), p. 17-19.

[2Lettre à l’auteur, 12 août 2005.

[3LE Goupil 1991, p. 269.

[4Le Goupil 1991, p. 270.

[5LE Goupil, La route des crématoires, 1983, p. 8.

[7ANTELME Robert, L’Espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957.