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KL : une histoire des camps de concentration nazis, Nikolaus Wachsmann - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

KL : une histoire des camps de concentration nazis, Nikolaus Wachsmann

Fiche de lecture par Martine Giboureau
jeudi 8 mars 2018

KL : une histoire des camps de concentration nazis entre 1933 et 1945, instruments de terreur d’une extrême diversité de situations selon les lieux, les dates, les personnes.

Fiche de lecture
KL : une histoire des camps de concentration nazis, de Nikolaus Wachsmann ; nrf essais Gallimard, 2015 pour l’édition originale, 2017 pour la traduction française.

Ce très gros livre (1127 pages dont 844 de texte, le reste étant constitué des annexes, remerciements, sources, signification des abréviations, notes et index des noms) est facile à lire. Mais il est évident que seules des personnes voulant approfondir leurs connaissances prendront le temps de lire l’ensemble des pages qui constituent cet ouvrage de référence irremplaçable.

« Les camps de concentration incarnaient l’esprit du nazisme comme nulle autre institution du IIIème Reich. Ils formaient un système de domination distinct avec sa propre organisation, ses règles et son personnel. » (p. 12) Toutefois, « il n’y avait pas plus de garde type que de prisonnier type. » (p. 29) et ce livre s’attache à montrer l’extrême diversité des situations selon les lieux, les dates des cas analysés, la personnalité des personnes concernées.
Ce système n’est pas une création ex-nihilo des nazis : il y eu des camps de concentration anglais pendant la guerre des Boers et « le ‘’camp’’ comme lieu de détention était vraiment un vaste phénomène international » en Europe dans les décennies qui précédèrent la prise du pouvoir nazie (p. 14). L’auteur parle de « l’ère des camps [qui] commença vraiment avec la Première Guerre mondiale » (p. 15).

Cette étude permet d’affiner la chronologie du système concentrationnaire nazi, remet en cause des lieux-communs. Elle multiplie les nuances et souligne l’impossibilité de réduire ce système à quelques caractéristiques communes. Les « zones grises » sont particulièrement bien expliquées. Wachsmann démontre qu’aucune généralisation n’est possible, car il y a toujours des situations, des cas d’exception liés au pragmatisme des nazis d’une part et aux réalités purement « humaines », individuelles d’autre part. Il insiste sur les prises de décision locales dans un cadre idéologique général : les bourreaux croient pouvoir/devoir agir comme ils le font même s’ils n’ont pas reçu d’ordres formels.

L’auteur s’appuie entre autres sur de nombreux témoignages : « Cette étude recourt à des centaines de mémoires publiés ou non et d’entretiens de survivants venus de nombreux horizons différents. » (p. 33) mais nous n’y retrouvons pas les écrits ou enregistrements des personnalités déportées françaises que nous avons l’habitude de consulter. 

Il est facile de reconstituer les monographies de tel ou tel camp et les biographies de détenus, de gardiens, de responsables nazis grâce à l’index des noms : cette fiche de lecture ne prend pas ces sujets en compte. Je ne reprendrai pas non plus toutes les descriptions concernant le quotidien dans les camps car ces aspects sont bien documentés sur le site du Cercle d’étude.

La grosseur du livre est due à l’extension considérable du système concentrationnaire nazi : « En tout, les SS établirent vingt-sept camps principaux et plus de mille cent camps satellites rattachés au cours du IIIème Reich, quoique les nombres varièrent beaucoup car des camps anciens étaient fermés et de nouveaux ouvraient. » (p. 12) « On peut estimer que deux millions trois cent mille hommes, femmes et enfants furent traînés dans les camps de concentration SS entre 1933 et 1945 et que plus d’un million sept cent mille d’entre eux, soit l’immense majorité, moururent. » (p. 13)

Il n’est pas pensable de rendre compte de toute la richesse de cet ouvrage. Je choisis donc ci-dessous quelques thèmes particuliers, ne développant pas des aspects déjà largement abordés dans divers articles de notre site.

 I. La chronologie

Le livre offre à plusieurs reprises des cartes très utiles permettant de situer les différents camps.

a) Avant 1939 :
Les premières victimes de la terreur furent des politiques : « près de deux cent mille prisonniers politiques se trouvèrent à un moment ou un autre détenus en 1933. Ils étaient presque tous de nationalité allemande, avec une grande majorité de communistes, en particulier dans les premiers mois du régime nazi. » (p. 47)
Le début du système concentrationnaire nazi se fit dans une improvisation certaine. « La diversité [des] camps nazis [dont certains sont installés dans des prisons et des asiles de pauvres] instaurés au printemps et à l’été de 1933 n’aurait pas pu être plus grande. […] Plusieurs de ces sites furent qualifiés de camps de concentration, mais […] bien d’autres noms circulent aussi – entre autres, foyer de détention, camp de service du travail et camp de transit – reflet du caractère improvisé de la terreur nazie à son origine. » (p. 49-50) La complexité des premiers camps est due aussi aux décisions des responsables locaux au sein des différentes régions administratives (par exemple le système de « détention préventive » en Prusse analysé p. 67 et suivantes).
- La Nuit des Longs Couteaux fut un moment décisif pour l’histoire des KL. Cette épuration « contribua à ouvrir la voie à un système permanent d’emprisonnement illégal dans les camps de concentration SS et accéléra la création d’un corps professionnel de gardes SS soudés dans leurs crimes partagés. » (p. 116) « La prise d’Oranienburg, le plus ancien et le plus éminent des camps SA, symbolisa la nouvelle hégémonie des SS. » (p. 119)
À la fin 1934 […] il existait un petit réseau de cinq KL dirigés selon des critères semblables, employant des Troupes de gardes SS, et placés sous l’égide du nouveau service d’Inspection de Berlin. » (p. 120)
- Himmler a toujours prétendu espérer que les camps pourraient rééduquer les détenus (en particulier grâce au travail forcé) pour leur permettre à leur sortie d’intégrer la communauté nationale, de suivre le ‘’droit chemin’’. Il y eut donc des libérations jusqu’en 1939.
En public Hitler resta toujours sur la réserve quant aux KL, il n’en visita aucun et fit rarement allusion à leur existence. Mais en privé « Hitler discuta dès le début de la question avec ses lieutenants les plus proches et il deviendrait un des plus grands défenseurs des KL. » (p. 128) « A partir du printemps 1938, les camps et les troupes SS se virent allouer des fonds inscrits dans le budget du ministère de l’Intérieur du Reich » alors que depuis 1935, les SS étaient financés par le Reich mais que les autres coûts des KL restaient à charge des Etats allemands. (p. 129)
« Un système concentrationnaire plus normalisé était apparu au milieu des années 1930 » (p. 163)
- Les rafles du printemps 1937 « contre les criminels professionnels et récidivistes » et la baisse des libérations changèrent la composition des populations carcérales de Sachsenhausen et Buchenwald (p. 196-197).
En juin 1938, ce sont des rafles d’ « asociaux » qui gonflèrent les effectifs des camps. « Dans ses ordres pour les rafles de juin 1938, Heydrich visaient spécifiquement les juifs ‘’criminels’’. En outre, il sélectionnait ceux décrits comme Tziganes qui avaient un casier judiciaire ou n’avaient ‘’montré aucun goût pour un travail régulier’’. » (p. 201)
« Grâce aux rafles à grande échelle de la police, le nombre de prisonniers s’éleva rapidement » (p. 189) « La première hausse du taux de mortalité survint à l’été de 1938 […] : de janvier à mai, 90 hommes moururent, à ce que l’on sait, dans l’ensemble des KL. De juin à octobre, pas moins de 493 hommes périrent, ‘’asociaux’’ pour presque quatre-vingts pour cent d’entre eux. » (p. 205)
C’est aussi en 1938 qu’Himmler supervisa la création de plusieurs entreprises SS majeures comme des carrières, briqueteries pour satisfaire les projets urbanistiques d’Hitler : à ses yeux, « le travail dans les camps deviendrait le capital principal de l’économie SS naissante. » (p. 220) En conséquence, en 1938-1939, il y eut une « période frénétique qui vit la fondation des trois camps de Flossenbürg, Mauthausen et Ravensbrück. » (p. 189) Les causes de détention se diversifièrent : étrangers venues des régions annexées, marginaux sociaux dans un souci d’épuration, ‘’criminels’’ (plus nombreux du fait de changement dans la loi), prostituées …
- Les pogroms de novembre 1938 modifièrent radicalement les KL : la population carcérale doubla en quelques jours. « Au début de 1938 [les juifs] ne représentaient qu’environ cinq pour cent de la population carcérale ; au lendemain de la "Kristallnacht", ils constituaient soudain la majorité » (p. 246)

b) 1939 – 1942 :
- Le 27 septembre 1939, il y eut la fusion de la police de sécurité et du SD (Service de la sécurité) pour créer le RSHA (Office central de la sécurité du Reich) qui « devint le centre de la répression nazie et, au cours des années suivantes, cette institution d’un type nouveau, sans limites ni contraintes et dirigée par de jeunes fanatiques, ambitieux et instruits, coordonna toutes les mesures les plus radicales. ». (p. 271)
L’automne 1939 apporta de nouveaux détenus, ennemis de l’intérieur et ressortissants étrangers ce qui nécessita de créer de nouveaux camps, et ce jusqu’en 1943 : Neuengamme, Gross-Rosen, Struthof-Natzweiler, Niederhagen, Auschwitz
Le nombre croissant de décès conduisit au développement des crématoires à partir de la fin 1939 « en coopération avec deux entreprises privées (Heinrich Kori GmbH et Topf und Söhne). » (p. 307)
- Le printemps 1941 marqua le passage de la mort de masse à l’extermination systématique. Le premier camp d’extermination, Chelmno, fut ouvert le 8 décembre 1941. Les sélections par des « médecins » de détenus qualifiés de « vie indigne de la vie » conduisirent à des exécutions, d’abord de dizaines de milliers de prisonniers soviétiques. (p. 329-330) L’Aktion 14f14, à savoir l’extermination systématique des « commissaires » soviétiques fut un épisode ‘’cataclysmique’’. « Pendant une période de folie furieuse de deux mois, en septembre et octobre 1941, les SS exécutèrent environ neuf mille prisonniers de guerre soviétiques [à Sachsenhausen], bien plus que dans tout autre KL. » (p. 356) Fin janvier 1941 « Himmler opta pour une solution radicale : les prisonniers malades seraient systématiquement exterminés. » (p. 333) et il se tourna vers les spécialistes de l’Aktion T4. Ce fut l’Aktion 14f13 qui dura jusqu’au printemps 1942. Tout le processus génocidaire était en place dès 1941 mais ne concernait pas alors spécifiquement les juifs. (p. 391)

c) 1942 :
- Au début 1942, il existait treize camps principaux, où étaient détenues environ quatre-vingt mille personnes, soumises à toutes les formes de meurtres imaginables : passages à tabac, pendaisons, fusillades, famines, noyades, gazages, empoisonnements …
Ont été créés les camps d’extermination, Sobibor, Belzec, Treblinka, les « camps Reinhard » désignés par l’auteur comme ‘’camps de la mort Globocnik’’. Les débuts de leur construction datent de novembre 1941, les premières exécutions de mars 1942. (p. 398 et suivantes)
À la mi-1942, les convois vers les quatre centres d’euthanasie cessèrent : il y avait besoin de plus de détenus pour contribuer à l’effort de guerre ; les assassinats des détenus épuisés par les SS sur place dans les camps de concentration augmentaient, car tolérés voire encouragés …
- C’est au cours de 1942 (printemps-été) que le génocide des juifs a été systématiquement mis en place (p. 395) par des initiatives de plus en plus radicales du sommet et de la base. Suite à la conférence de Wannsee (20 janvier 1942), ‘’l’annihilation par le travail’’ devint un élément important de l’extermination des juifs : il était devenu évident que les grandioses programmes de peuplement à l’est ne pourraient pas être réalisés en ‘’utilisant’’ les prisonniers de guerre soviétiques. « Le 26 janvier 1942 […] Himmler envoya un télex […] ‘’Prenez les dispositions nécessaires pour loger 100 000 juifs de sexe masculin et jusqu’à 50 000 juives dans les KL au cours des quatre prochaines semaines. » (p. 401). Cela conduisit à des transformations du camp d’Auschwitz-Birkenau : construction d’un grand crématoire à Birkenau et nouveau complexe pour femmes. (p. 403)
- « Fin 1942, se mit en place une coopération croissante entre l’industrie et la SS. [Jusqu’à lors] la SS préférait employer ses détenus pour ses propres projets. […] La SS créa tout un ensemble de nouveaux camps, pour l’essentiel à proximité d’usines ; à l’été de 1943, il existait déjà 150 satellites environ (contre quelque 80 au début de l’année). Si certains détenus travaillaient pour la SS, bien plus encore travaillaient pour l’industrie de guerre, souvent dans la fabrication. » (p. 549)
À partir du printemps 1943, les besoins croissants de ‘’travailleurs forcés’’ conduisirent aussi à la création de nouveaux camps : « En quelques mois, le WVHA [Bureau principal de l’administration et des affaires SS] avait ouvert quatre camps principaux en Europe de l’Est (Varsovie, Riga, Vaivara et Kovno). » (p. 441)

d) 1943 - 1944
- Le système concentrationnaire connut de nouvelles caractéristiques en 1942-1943 quant à sa géographie : à l’ouest il ne restait quasiment aucun détenu juif alors que dans les KL de l’est, les juifs constituaient désormais le groupe le plus nombreux. « La SS des camps entra dans une période majeure de flux, un personnel nouveau arrivant et des hommes d’expérience se déplaçant. » (p. 541) Toutefois « à l’été de 1943, selon les estimations, pas plus de trente mille détenus sur deux cent mille travaillaient dans des camps satellites ; l’immense majorité des prisonniers demeurait à la disposition de la SS dans les camps principaux. » (p. 551)
- Pour augmenter la production, comme la productivité restait faible, les nazis augmentèrent le nombre de détenus en raflant les juifs, les Tsiganes, les opposants politiques allemands et résistants étrangers, les femmes accusées de relations sexuelles avec des étrangers, les ouvriers étrangers ‘’fauteurs de troubles’’ etc. (p. 562-563) et en envoyant des directives pour baisser le taux de mortalité tout en exigeant l’exploitation maximale des détenus ! On put en effet noter pour certains détenus l’accès à des colis, une baisse des sélections et la diminution des cruautés gratuites. « Dans l’ensemble, les prisonniers avaient de meilleures chances de survivre à l’automne de 1943 que dix-huit mois plus tôt. » (p. 575) Mais la surpopulation des camps, les pénuries et le manque d’hygiène ne permirent pas une réelle amélioration généralisée. (p. 568 ; 571 et suivantes)
- Une nouvelle phase commença vers l’automne de 1943 (p. 600 et suivantes) avec la création de Dora puis d’autres camps souterrains très sommairement installés et donc très mortifères (Zement camp satellite d’Ebensee, Redl-Zipf, Farge, satellite de Neuengamme, Melk, satellite de Mauthausen). « En tout, des centaines de milliers de détenus des KL furent transférés de force vers ces nouveaux camps […qui] mettaient tous les détenus en danger mortel. » (p. 609) « Le système concentrationnaire changeait si rapidement, avec des satellites créés aussi vite qu’ils étaient abandonnés, que le WVHA lui-même ne pouvait en tenir le décompte ; en janvier 1945, les responsables supposaient qu’il existait 500 camps satellites alors que le chiffre réel était plus proche de 560. » (p. 626)
« Les pressions économiques commencèrent à réduire l’impact global de la politique raciale nazie, temporairement du moins, alors que la mobilisation du système carcéral pour la guerre totale prenait de l’ampleur. [ …] Dans le complexe de Dora, le taux de survie des prisonniers français et belges [arrivés plus tardivement donc sans accès aux postes ‘’salvateurs’’ déjà occupés et d’autre part souvent issus de l’intelligentsia] étaient de loin inférieurs à ceux des Tziganes, des Polonais et des Soviétiques, en dépit du fait que ces derniers groupes occupaient un échelon plus bas dans la hiérarchie raciale nazie. […] Mais il y avait des bornes à la souplesse idéologique de la SS. […] Les détenus allemands restèrent proches du sommet de la classification, les juifs incarcérés demeurant pour l’essentiel en bas. » (p. 639)

e) La fin de la guerre
- L’équilibre géographique fut de nouveau modifié en 1944-1945 du fait des transferts vers l’ouest pour échapper à l’avance de l’Armée rouge. (p. 614) Les « marches de la mort » sont analysées à partir de la page 735 : « au début de 1945, le système concentrationnaire était en perpétuel mouvement. » (p. 750). N. Wachsmann évoque la ‘’routine de l’abandon des camps’’ : fermeture des satellites, regroupement dans un camp d’ « accueil », choix de ceux qui vont être évacués et de ceux qui restent, tentatives pour guider les convois dans une situation de désordre total et de dislocation du WVHA, espérance de pouvoir se retrouver dans des camps-refuges mythiques, qui auraient été installés au Nord et au Sud.
«  Le but principal des évacuations des KL n’était pas le meurtre de masse […] des prisonniers. […] Néanmoins, les transports s’avérèrent mortifères et des dizaines de milliers de prisonniers décédèrent sur les routes, dans les trains et les bateaux allemands en avril et au début de mai 1945, dont certains tués involontairement par les forces alliées [… du fait] de l’extension des raids de bombardiers. » (p. 789)

L’épilogue de l’ouvrage est consacré à l’après-’’libération’’, tant pour les survivants que pour les tortionnaires : décès, quarantaines imposées par les Alliés, rapatriements, justice (vengeances immédiates, exécutions sommaires par des soldats alliés, enquêtes, procès, condamnations, amnisties, réparations …).

carte des camps

 II. Les détenus

a) Évolution des effectifs (annexe p. 847)
Nombre des détenus (en moyenne quotidienne) dans les camps (les chiffres pour 1935, 1938, 1940, 1941, décembre 1942, décembre 1943, et avril 1945 sont des estimations)
Octobre 1934 : 2 400
Été 1935 : 3 800
1er novembre 1936 : 4 761
31 décembre 1937 : 7 746
30 juin 1938 : 24 000
Mi-novembre 1938 : 50 000
31 décembre 1938 : 31 600
1er septembre 1939 : 21 400
31 décembre 1940 : 53 000
31 décembre 1941 : 80 000
Septembre 1942 : 110 000
31 décembre 1942 : 115 000
Août 1943 : 224 000
31 décembre 1943 : 315 000
Août 1944 : 542 286
15 janvier 1945 : 714 211
1er avril 1945 : 550 000

« Au cours des cinq dernières semaines du IIIème Reich, les Alliés libérèrent cent soixante mille prisonniers, selon les estimations, dans les camps principaux [… et] découvrirent quelque quatre-vingt-dix mille prisonniers dans plus d’une centaine de satellites. » (p. 797)

b) En 1933, comme après, « la violence s’exerçait dès l’arrivée au camp. Briser les nouveaux arrivants – les priver de leur dignité et affirmer la domination des autorités […] fut poussé à l’extrême dans les premiers camps SA et SS. Dès le début, les gardes usèrent de violence pour faire passer un message simple : les prisonniers ne valaient rien et étaient à leur merci. » (p. 57).
Le travail forcé quant à lui devait théoriquement permettre de produire pour l’économie allemande (et en tout premier lieu pour assurer la construction des camps), réduire les coûts de la détention, rééduquer mais dans les faits imposait surtout la terreur et la mort. (p. 214) En 1933, il y a des libérations, « en conséquence, on observe dans les premiers camps un renouvellement rapide des détenus. » (p. 95) Dès le début il y eut des tâches inutiles : « au camp de Heuberg, les prisonniers politiques éminents devaient remplir des paniers de cailloux simplement pour les vider et les remplir de nouveau. » (p. 216)

c) « Au milieu des années 1930 « la SS imposa une plus grande uniformité aux détenus au point qu’ils en vinrent à paraître semblables : en 1936 la plupart des prisonniers de sexe masculin avaient les cheveux rasés dès leur arrivée […] ; vers 1938, ils portèrent également des uniformes identiques […], l’uniforme dit zébré, bleu et blanc en été, bleu et gris en hiver, avec un matricule cousu sur la veste et le pantalon. » (p. 163) « Les triangles, de huit couleurs distinctes avec des marquages divers, devinrent les signes visuels principaux pour différencier la population concentrationnaire. » (p. 171)

d) Le cas des femmes suit un rythme différent de celui des détenus masculins. « A la fin de 1940, les prisonnières ne représentaient environ qu’un détenu sur douze et le sort de ces 4300 femmes était encore très différent de celui de leurs homologues hommes. » (p. 307 et suivantes)
« Pendant des années les prisonnières étaient restées en marge, mais la décision en 1942 d’employer […] des détenus juifs sans distinction de sexe changea tout. » (p. 477) La séparation hommes-femmes entre les camps (en 1939, les femmes étaient confinées dans le seul camp de Ravensbrück) puis dans les camps était quasiment totale mais dans les camps satellites hâtivement construits en Europe de l’Est en 1943-44 l’isolement strict fut plus difficile (p. 479).
L’augmentation du nombre de femmes continua en 1944 : « à la fin de 1944, on comptait presque 200 000 prisonnières dans les KL (contre 12 500 à la fin d’avril 1942), ce qui représentait vingt-huit pour cent de la population carcérale totale. […] Elles étaient enregistrées [dorénavant] dans chaque complexe de camps, à l’exception de Dora. » (p. 614) « Les prisonniers mâles dans les camps satellites couraient plus le risque de mourir que les femmes [du fait d’une brutalité mortifère des Kapos et gardiennes moindre, du travail à la production moins destructeur …] » (p. 643) « Les juives avaient souvent plus de chances de survivre que les hommes non juifs » (p. 644)

e) N. Wachsmann développe sur de nombreuses pages les exemples de solidarité, compagnonnage « entre soi » aux côtés des divisions et discordes. Avant 1939, ce sont surtout des divisions politiques (y compris entre militants de gauche issus du SPD et KPD). (p. 177-179) La hiérarchie des triangles compte aussi : les ‘’verts’’ étaient méprisés par leurs codétenus et ne parvenaient pas en général à obtenir des postes de Kapos. (p. 204) Puis ce furent aussi des divisions liées aux origines géographiques (langues, nations).

f) Si « avant 1938, peu de juifs furent amenés aux KL […] les prisonniers des KL furent les premiers juifs sous contrôle nazi à être marqués de l’étoile jaune de David. » (p. 235)

Avant la "Nuit de Cristal", des libérations de détenus juifs eurent lieu à condition d’émigrer, de préférence pour la Palestine ou plus loin. (p. 235). Les juifs détenus dans les camps subissaient les pires maltraitances, devant accomplir les tâches les plus épuisantes et les plus méprisées. (p. 236). « Mais, même dans ces conditions, la plupart des détenus juifs survécurent aux camps de concentration » avant 1938.
À partir de la" Nuit de Cristal", « comme la terreur nazie contre les juifs s’aggravait, les KL commencèrent à jouer un rôle important dans leur persécution. » (p. 240). Un nombre de morts sans précédent fut alors compté : 469 juifs au moins moururent dans les KL en novembre et décembre 1938. (p. 250)
L’entrée en guerre, la conquête de territoires, la lutte contre tous les ennemis, la volonté de terroriser les peuples occupés, les besoins en matériaux pour les nouveaux camps créés, conduisirent à une surpopulation des KL et une dégradation des conditions de ‘’survie’’. (p. 280 et suivantes) « Certains groupes étaient beaucoup plus en danger que d’autres. […] Les hiérarchies politiques et raciales imposées par les dirigeants nazis étaient cruciales ; en général, les Polonais risquaient plus de mourir que les Allemands, et les juifs plus encore que les Polonais. (p. 307) « En 1941, les camps de concentration étaient devenus des pièges mortels pour les détenus juifs. […] Le passage au meurtre systématique survint particulièrement tôt dans les KL, bien avant que la politique nazie dans son ensemble ne prît cette orientation » (p. 319) car les gardes étaient imprégnés de la propagande antisémite et laissés à leur initiative personnelle.
« Même lorsque le IIIème Reich commença à s’orienter vers l’extermination systématique des juifs, aucun signe encore n’indiquait que les KL deviendraient bientôt plus prééminents. […] Au début de 1942, les juifs représentaient moins de cinq mille des quatre-vingt mille prisonniers des KL. » (p. 400)
C’est à partir de 1942 que les camps devinrent l’instrument principal du génocide des juifs. « Au cours de 1944, les autorités allemandes envoyèrent plus de juifs, hommes, femmes et enfants, dans les camps que par le passé. Selon une estimation, presque les deux tiers de tous les nouveaux arrivants entre le printemps et l’automne de 1944 durent porter l’étoile jaune. A la fin de l’année, plus de deux cent mille furent enregistrés comme détenus dans les KL. » (p. 616)

g) Wachsmann présente des exemples de « bravades », sursaut de défense, rébellions, et autres actes de résistance pages 713 et suivantes : sauvetage de quelques détenus (presque toujours aux dépens de la ‘’condamnation’’ d’autres), collecte des preuves des agissements des SS, sabotages, agressions verbales envers les gardiens, mise à feu des paillasses, protestations écrites (sic), évasions, défis avant d’être exécutés, soulèvements à Sobibor, Treblinka et du Sonderkommando d’Auschwitz.

 III. Le personnel

« Plusieurs dizaines de milliers d’hommes et de femmes –peut-être soixante mille ou plus – servirent dans les camps SS à un moment ou à un autre. » (p. 29)
a) En 1933, « Les autorités n’avaient nul besoin de choisir des gardes particulièrement brutaux parce que les SA et les SS étaient supposés l’être de toute façon. Pour la plupart c’étaient de jeunes hommes d’une vingtaine d’années ou d’une petite trentaine, issus de la classe ouvrière ou de la classe moyenne inférieure. (…] La férocité des sévices des gardes contre les prisonniers doit également beaucoup à l’état d’esprit particulier des paramilitaires nazis en 1933, qui alliait en un mélange explosif euphorie et paranoïa » (p. 59-60)
« Les maîtres des premiers camps copièrent les horaires et les règles rigides des prisons » existant auparavant, ainsi que les sanctions, punitions corporelles et travail forcé. (p. 87)

b) « Bien qu’il y eut de nombreux points de contact entre les hommes de garde et l’Etat-major du commandement, les SS tentèrent de maintenir une division des tâches […] Cette séparation entre l’administration du camp et sa garde, déjà en place dans les premiers camps comme Dachau, devint la caractéristique organisationnelle fondamentale des KL. « (p. 149) Les « camarades SS » étaient inscrits dans de nombreuses hiérarchies formelles et informelles (chefs, sous-officiers, simple soldats ...), des groupes rivaux existaient, les conditions de vie différaient (villas spacieuses pour les uns, baraquements parfois proches des blocks des détenus pour les autres).
La corruption était endémique : « peu de SS pouvaient résister aux tentations d’un pouvoir quasi absolu. » (p. 250)

c) Après l’attaque sur la Pologne, il exista une forte continuité au sommet de la SS des camps mais de profonds changements aux échelons inférieurs : des sentinelles furent incorporées dans l’armée, et il faut donc trouver de nouvelles recrues. La SS des camps va de plus en plus se diversifier au fil des années, l’âge moyen augmentant, la fidélité idéologique devenant moindre. (p. 267) De même au cours de l’année 1942, du fait de la prise de responsabilité de Pohl puis de la multiplication des camps et des satellites, la SS des camps connut des changements profonds (nouvelles recrues et mutations des anciens) : « bien que tous les grades eussent été touchés, ce fut son remaniement au sommet des KL à l’été de 1942 qui causa le plus grand bouleversement. Des quatorze commandants, cinq furent démis de la SS pour de bon. […] Des huit commandants restants, quatre conservèrent leur ancien poste [commandant de Buchenwald, Mauthausen, Auschwitz, Niederhagen], alors que quatre furent transférés dans des KL différents […]. Finalement cinq nouveaux officiers SS furent nommés comme commandants de camp. » (p. 541-542) La multiplication des camps en 1944 conduit à un besoin croissant de gardes. Des dizaines de milliers de nouveaux gardes rejoignirent les KL : ceux-ci vinrent en partie de l’armée (donc plus âgés, ayant 40-50 ans), se révélèrent moins idéologues, moins fanatisés, plus nombreux en tant que femmes, souvent d’origine étrangère, plus revendicateurs, moins brutaux avec les détenus, même s’ils subirent un processus d’endurcissement aux côtés des SS. (p. 630 et suivantes)
A la toute fin de la guerre, Himmler « donna un ultime ordre : les cadres devaient se déguiser et se cacher, tout comme il projetait de le faire lui-même » (p. 795). Certains en effet réussirent à s’enfuir, d’autres se suicidèrent ou furent exécutés sans jugement, d’autres enfin furent arrêtés par les Alliés.

d) « Un des secrets de la réussite des KL, déclara Himmler aux généraux allemands à l’été 1944, fut le déploiement de prisonniers comme gardes auxiliaires. […] Ces détenus surveillants, précisa-t-il, étaient connus ‘’sous le nom de Kapos’’. […] Ce système fut fermement implanté au milieu des années 1930. […] A la fin de 1938 quand Buchenwald comptait environ onze mille prisonniers au total, il y avait plus de cinq cents Kapos. » (p. 168-169)

Ces Kapos se divisaient en trois grands groupes : surveillants des travaux (= chef d’équipe), surveillants dans les quartiers (= chef de baraque/block), travailleurs dans des secteurs administratifs du camp (infirmerie, cuisine…). « Au sommet de la hiérarchie se trouvait le doyen du camp (souvent avec deux adjoints) qui supervisait les autres Kapos et rendait compte à la SS » (p. 170).
Si les Kapos jouissaient de ‘’privilèges’’ et pouvoirs, ils étaient à tout moment passible de châtiments et de révocation et leurs existences étaient donc très précaires. L’auteur reprend la description de la hiérarchie au sein des Kapos page 701 et suivantes, insistant sur la très grande diversité des comportements individuels, montrant que certains Kapos avaient su respecter des limites morales et soulignant que les ‘’choix’’ étaient de fait quasi impossibles puisque leur propre survie était en jeu même si quelques uns purent sauver des codétenus.

 IV. La population civile allemande

« En 1933, il existait encore de nombreuses manières d’apprendre la vérité et un grand nombre d’Allemands ordinaires eurent une perception étonnamment exacte de ce qui se passait réellement. » (p. 91) La propagande avait deux objectifs : faire valider la répression contre l’extrême-gauche et dissuader les éventuels opposants [d’]agir : « ‘’il reste encore de la place au camp de concentration’’ déclara sinistrement un journal régional en août 1933. » (p. 91)

« La SS ne parvint jamais à cacher complètement le meurtre des prisonniers de guerre soviétiques et d’autres victimes des nazis car les colonnes des prisonniers affamés marchaient vers les camps, suivies de la fumée révélatrice venue de l’intérieur. » (p. 647). En effet l’odeur des chairs brûlées, la présence de détenus hors des KL, les lettres de ceux qui eurent le droit d’écrire, les libérations jusqu’en septembre 1939 (et encore au compte-goutte entre 1940 et 1942), la cohabitation d’ouvriers ‘’libres’’ et de détenus, les récits de quelques évadés firent que bien des informations sortirent sur les conditions de ‘’vie’’ dans les KL. (p. 646 et suivantes) Parmi les Allemands, il y eut de multiples attitudes : compassion et tentatives d’aide, indifférence et refus de voir, satisfaction de constater que ces personnes ennemies de la nation allemande étaient enfermées. La propagande insistait sur la dangerosité des prisonniers !

Face aux transferts de détenus (été 44 – printemps 45) « les réactions des simples Allemands varièrent comme elles l’avaient fait lors de rencontres précédentes » : atterrement et aide (apport de nourriture, secours aux évadés …), mutisme ou détournement du regard, hostilité démonstrative (allant jusqu’au meurtre organisé parfois par les dignitaires nazis locaux), peurs diverses (de la SS qui menaçait ceux qui apportaient un soutien, peur d’être associés aux nazis et punis par les Alliés qui arrivaient, peur des prisonniers, considérés par beaucoup comme de dangereux criminels) … (p. 791)

 En conclusion 

« Les camps de concentration signifièrent des choses différentes à divers moments du régime nazi.[…] Les KL furent manifestement des produits de la modernité avec leur recours à la bureaucratie, aux transports, à la communication de masse et à la technologie, avec des baraques, des barbelés, des mitrailleuses et des bonbonnes de gaz fabriqués de façon industrielle. […] Bien sûr, les KL furent les produits de l’histoire allemande ; ils émergèrent et se développèrent dans les conditions politiques nationales et culturelles spécifiques. […] Les hommes derrière le système concentrationnaire étaient bien plus investis dans l’idéologie nazie radicale que la plupart des Allemands ordinaires qui avaient des sentiments ambivalents à l’égard des camps. […] La trajectoire des KL n’était en rien inévitable. […] Ils perdurèrent parce que les dirigeants nazis, et avant tout Adolf Hitler lui-même, en vinrent à les estimer être des instruments souples de répression illégale qui pouvaient facilement s’adapter aux exigences changeantes du régime. Le caractère spécifique des camps individuels dut beaucoup à l’initiative de la SS locale. Mais ces responsables agissaient dans le cadre de paramètres plus larges établit par leurs supérieurs. [… L’histoire du système concentrationnaire nazi] est celle de ces mutations qui normalisèrent la violence, la torture et le meurtre extrêmes. » (p. 842-843-844)

Martine Giboureau

KL. Une histoire des camps de concentration nazis (KL. A History of The Nazi Concentration Camps), de Nikolaus Wachsmann, traduit de l’anglais par Jean-François Sené, Gallimard, « NRF Essais », 1 160 p.

Le nazisme, une société de camps Daniel Letouzey :
KL - A History of the Nazi Concentration Camps, Nikolaus Wachsmann - Farrar, Straus and Giroux 2015

Nikolaus Wachsmann is a professor of modern European history at Birkbeck College, University of London. He is the author of the prizewinning Hitler’s Prisons and a coeditor of Concentration Camps in Nazi Germany : The New Histories.
http://clioweb.canalblog.com/archives/2017/12/01/35917158.html

Les différents types de camps (Lager)
Camps de concentration et d’extermination