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Histoire et mémoire de la Résistance (Pierre Laborie) - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Histoire et mémoire de la Résistance (Pierre Laborie)

approche critique du livre "Le chagrin et le venin ; Occupation. Résistance. Idées reçues."
samedi 8 juillet 2017

"Une France héroïque, constituée de quarante millions de résistants" ? "La Résistance a vite laissé, en réalité, une mémoire multiforme, fractionnée, dispersée, concurrente et souvent divergente".

Histoire et mémoire de la Résistance : approche critique à partir du livre de Pierre Laborie Le chagrin et le venin ; Occupation. Résistance. Idées reçues , collection Folio-histoire n° 232, Gallimard, 2014 (première édition :  Le chagrin et le venin. La France sous l’Occupation, mémoire et idées reçues , février 2011, éditions Bayard).

Le livre de Pierre Laborie (édition nouvelle, remaniée et mise à jour) est dense. Le propos est riche, pertinent, mais les répétitions sont nombreuses et les faits souvent présentés de façon elliptiques, car considérés comme connus du lecteur ; les notes très nombreuses sont présentées aux pages 306 à 387 et l’index des noms de la page 388 à la page 400 : on ne peut donc pas conseiller ce livre aux élèves. En revanche le contenu que je vais en partie présenter dans cet article est une base de compréhension/réflexion particulièrement utile pour les enseignants et les lycéens.
Le titre du livre est en référence au film « Le Chagrin et la Pitié » qui est le cœur du chapitre III et sert de repère chronologique essentiel pour Pierre Laborie. Je vais donc reprendre dans une première partie cette chronologie de l’histoire de la Résistance analysée par l’auteur. Au fil du livre des définitions très fines sont tentées : ce sera ma deuxième partie. Enfin je reprendrai quelques considérations de Pierre Laborie sur le travail d’historien quand il s’agit du ‘’très contemporain’’.

I. Chronologie de l’histoire et de la mémoire de la Résistance : une succession de « prêts-à-penser » ?

L’auteur insiste à de nombreuses reprises sur la nécessité de ne pas faire une analyse binaire de la position des Français pendant la guerre, par exemple « actifs », « passifs » et donc abolir l’emploi du « ou » pour privilégier l’emploi du « et » (en cet été 2017, on dirait « en même temps »). Il développe l’idée de l’ambivalence (voir définition ci-dessous). J’ajouterais qu’il faudrait proscrire, concernant les Français entre 1939 et 1945, l’article « les » pour n’utiliser que « des », la quantification de ces divers groupes de Français étant par ailleurs très difficile à faire. Pierre Laborie dénonce les « prêts-à-penser » successifs quant à la mémoire de la guerre, tous aussi tendancieux les uns que les autres.
« La date de la sortie du [ Chagrin et de la Pitié, 1971] figure parmi les grands repères qui marquent les mutations décisives de la mémoire collective, entre le transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon en 1964 – présenté comme le sommet de la mythologie héroïco-gaulliste – et le discours du président de la République Jacques Chirac, en 1995, sur la responsabilité de l’État français et de la France dans la persécution et la déportation des juifs. » p. 27
Pour Pierre Laborie, « les représentations dominantes du passé qui se succèdent » sont toutes simplificatrices, schématiques, généralisations laudatives ou dénonciatrices. (p. 51) Ces images, France totalement résistante ou France cyniquement opportuniste, sont « aussi exagérées et manipulatrices l’une que l’autre ». (p. 57)
La « généalogie » de l’histoire de la guerre est retracée p. 234 :
. Désarrois des années troubles
. Été 1944 : rêves du futur
. Agressivité revancharde des premiers détracteurs du résistantialisme (avec un « t » - voir ci-dessous)
. Ruptures iconoclastes de 1968
. Déferlante du Chagrin et de la Pitié, débat autour du livre de Paxton et renouvellement historiographique
. Conscience tardive du génocide des juifs

a. Le premier « prêt-à-penser » : La France héroïque

Depuis les années 70, on répète que durant trois décennies, « on » nous a présenté « la vision d’un peuple refusant tant la botte allemande que le joug vichyste, [… vision] portée par la puissance de conviction des deux forces politiques majeures de l’époque, le gaullisme et le communisme » (p. 55), forces toutes deux totalement audibles du fait de leurs rôles dans la Résistance.
Pierre Laborie conteste cette analyse qui voudrait qu’après 1945 tout le monde souscrive à l’image d’une France héroïque, constituée de quarante millions de résistants :
La vision d’une France entièrement résistante « n’a été véritablement dominante que dans la commémoration officielle, après le retour du général de Gaulle au pouvoir en 1958. » (p. 57) La télévision, alors sous contrôle, a joué un rôle important dans la mise en place de cette mémoire glorifiant la France résistante. Face à cette histoire gaullienne de la Résistance, « les communistes se sont employés à faire confondre leur histoire avec celle de la Résistance intérieure, jusqu’à vouloir identifier l’une à l’autre ». (p. 154)
L’analyse des actes, organisations, motivations des résistants était liée au climat de guerre froide : « climat d’affrontements véhéments, comme lors du vote des lois d’amnistie de 1951 [1] et de 1953 [2], ou de la dénonciation de l’existence d’un système concentrationnaire dans l’URSS stalinienne. » (p. 58) Pierre Laborie analyse longuement les positions des héritiers du vichysme, voire de la collaboration qui juste après guerre développent leurs rancœurs contre la Résistance et le pouvoir qui en est issu, mis en place en 1944 (p. 112 et suivantes). En résumant succinctement cette brillante analyse de Laborie concernant ces « hussards » contestataires [3], « c’est une véritable contre-mémoire de la Résistance qui s’affirme […en disant] : dans sa masse, le pays est resté fidèle au Maréchal et ceux qui l’ont servi avec ferveur n’ont pas trahi ; le refus de l’armistice et de l’occupant incarné par la Résistance n’a concerné qu’une infime minorité de Français ; leur héritage a été volé et détourné à la Libération par l’arrivée massive de pseudo-maquisards de septembre et par les appareils politiques au pouvoir ; même si les vaincus se sont trompés, leur combat exige la même considération que celle des vainqueurs […] ».
De nombreux résistants insistent, dès la fin de la guerre, souvent avec amertume, sur la solitude de leur combat. (p. 65) Par là même, ils se démarquent d’une soi-disant unanimité sur l’image de la France unie dans la Résistance.
Ce qui domine donc dans les années 50-60, c’est l’éclatement des mémoires et les déchirements entre acteurs/responsables : le procès et ses conséquences [4] des acteurs du massacre de la population d’Oradour-sur-Glane parmi lesquels quatorze « malgré nous » en est un exemple très puissant. Les dénonciations des excès de l’épuration (en particulier l’épuration extrajudiciaire souvent qualifiée de « sauvage » - terme jamais utilisé par Laborie) sont aussi cause de conflits mémoriels.
« Au moins jusqu’aux années 1960, une mémoire homogène, univoque […] est introuvable. » (p. 59). « La Résistance a vite laissé, en réalité, une mémoire multiforme, fractionnée, dispersée, concurrente et souvent divergente » (p. 141).

b. Le Chagrin et la Pitié [5]

Pierre Laborie analyse longuement ce qui a été le plus souvent perçu en regardant ce film : la dénonciation d’une France qui se croyait depuis 1945 unanimement résistante, la mise en évidence des comportements lâches, plus ou moins arrangeants avec les nazis, la honte qu’on devrait en ressentir. Marcel Ophuls l’avait indiqué : « il s’agissait bien d’en finir avec le ‘’déferlement d’autosatisfaction qui nous semblait dominer les antennes nationales’’, de ‘’démystifier cette époque par rapport aux versions officielles précédemment promulguées. » (cité p. 71)
La validation des thèses d’Ophuls est liée à son utilisation – nouvelle à l’époque - de témoins alors que les historiens, dont Paxton, s’appuient traditionnellement sur les archives. Même si Ophuls a indiqué qu’il ne s’agissait pas d’une enquête sociologique, qu’il avait constitué une mosaïque de portraits, qu’il ne pensait pas qu’on puisse à partir de témoignages reconstituer la vérité historique (p. 78-79), « ce qui subsiste reste l’idée de la vérité enfin affirmée contre une bonne conscience généralisée. » (p. 77)

P. Laborie pointe, outre l’aspect souvent implicite du film du fait de l’absence de tout commentaire laissant une grande liberté aux interprétations, les oublis de ce film qui affaiblissent sa « démonstration ». En voici quelques uns :
. l’incroyable choc, traumatisme, désarroi suite à la défaite de 1940,
. le général de Gaulle, quasi-absent
. le rôle de l’université de Strasbourg réfugiée à Clermont-Ferrand [6] alors que des heures de tournage avaient été consacrées à la répression contre ses étudiants et professeurs en juin et novembre 1943
. le rôle des Mouvements (le film présente la vision « conventionnelle » de la Résistance « restreinte à la lutte armée menée par les maquis ») ; entre autre le silence sur la Libération
. la diversité des formes de refus
. les sabotages aux usines Michelin
. les chaînes de solidarité : le renseignement, les sauvetages

Pierre Laborie explique que le film conduit implicitement à généraliser ce qui est dit de Clermont-Ferrand (à travers les exemples limités offerts par les divers témoignages), à l’ensemble de la France et à l’ensemble des cinq ans de la guerre. On est ainsi passé, sans que ce soit la volonté du réalisateur, d’un documentaire à une leçon d’histoire, de la chronique d’une ville – Clermont-Ferrand – à un portrait de la France entière. Et dorénavant les médias répètent à l’envi : « Parce qu’il fait voler le mensonge en éclats, Le Chagrin et la Pitié dit vrai ! » (p. 89)
« Le fait d’avoir été immédiatement perçu et classé comme une œuvre iconographique a constitué un facteur décisif de crédibilité. Le film a ‘’bénéficié’’ de surcroît de sa longue absence à la télévision assimilée à une décision de censure [7]. » (p. 104)
Il y eut bien sûr des critiques négatives, comme celle de Simone Veil qui considérait que ce film déculpabilisait les vrais salauds en laissant croire que tous les Français avaient été veules, en banalisant les attitudes les plus lâches ou celle de Jean-Paul Sartre et La Cause du peuple qui ont écrit : « Ce film […] ignore les masses, attaque et déforme la Résistance, blanchit les collabos. » ou encore celle de Germaine Tillion : « De cet ensemble se dégage le profil d’un pays hideux. Ce profil n’est pas ressemblant. » (p. 95 et suivantes)

Concernant l’impact du Chagrin et la Pitié Pierre Laborie écrit : « Une interprétation d’une parcelle de passé […] est élargie à la dimension d’une vision d’ensemble, par glissements successifs. Vulgarisée par des passeurs et des relais d’opinion efficaces, elle devient prépondérante, à la fois parce que la nouveauté de son éclairage marque les esprits, parce qu’elle semble amener une cohérence séduisante, et parce qu’elle répond à des attentes plus ou moins formulées jusque-là. » (p. 35-36)

c. Deuxième « prêt-à-penser » : La France résignée, passive voire complice face à l’occupant

À de nombreuses reprises, Pierre Laborie définit la « vulgate », la « doxa » à partir des années 70 : « Dans un pays divisé, les deux fractions ennemies des résistants et des collaborateurs, minoritaires, marginales, et d’importance à peu près égale, s’affrontent dans une lutte qui, en 1944, porte la menace d’une guerre civile. Elles occupent les extrêmes, de part et d’autre du ventre flasque d’une masse amorphe, extérieure à cette guerre franco-française. Doublement consentante à l’égard du régime de Vichy et de l’ordre allemand, attentiste, parfois complice de l’infamie par lâcheté, elle s’accommode à des degrés divers de l’Occupation. Elle choisit son camp en fonction de l’issue présagée de la guerre, en se retournant avec opportunisme quand, à partir de 1943, la victoire des Alliés devient prévisible. » (p. 46-47)
Une fois cette analyse posée, elle fut « sanctuarisée », conduisant les chercheurs à l’autocensure déplore P. Laborie.
En parallèle, la Résistance est plus ou moins mise en accusation. « Par sédimentation, en accumulant les doutes et les repères perdus devant trop de déceptions ou de contradictions incompréhensibles, l’image banale de la Résistance intérieure continue de s’enfoncer dans la sphère du soupçon. » (p. 245) Quelques temps forts marquent cette remise en cause :
. En 1993, l’accusation selon laquelle Jean Moulin aurait été un agent soviétique
. Le film Un héros très discret de Jacques Audiard [8] en 1996
. La découverte du passé « vichyssois » de François Mitterrand et de sa fidélité à Bousquet
. Les « débats » et soupçons autour du couple Aubrac (suite à la sortie en 1997 du film de Claude Berri)

d. Troisième temps pour les médias : la « découverte » du génocide des juifs ; la reconnaissance des Justes

Il est évident qu’aujourd’hui, les jeunes gens (collégiens, lycéens) méconnaissent totalement les Résistances intérieure et extérieure, ne sont informés et compétents que sur les mesures antisémites du Vichy, la déportation et les camps nazis. Et pour eux ‘’camps nazis’’ n’a en fait qu’une réalité : Auschwitz-Birkenau. La date-clé pour ce troisième temps de l’histoire de la guerre et de l’occupation est d’après P. Laborie le 16 juillet 1995 quand Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de l’État dans la déportation des juifs [9] . L’auteur considère que désormais nous sommes dans le temps des victimes, ne laissant plus de place aux héros. Les remises en cause, les soupçons font qu’on oublie les phases lumineuses de l’histoire de 1940-1945.

II. Définitions de quelques termes-clés

Ambivalence : la période de la guerre, de l’Occupation, du régime de Vichy impose parfois, souvent d’être « double » et des stratégies de contournement peuvent permettre de faire face aux difficultés du temps. La rumeur prête longtemps cette duplicité à Pétain (stratégie du glaive et du bouclier). Beaucoup ont été maréchalistes tout en refusant la collaboration. D’autres soutenaient Pétain mais désavouaient Laval. On vivait dans un « double marché » : cartes de ravitaillement et marché noir. « Beaucoup de Français [ont] pu être longtemps à la fois ceci et cela, pas seulement ceci ou cela. L’ambivalence qualifie une contradiction objective, ni perçue, ni vécue comme telle. » (p. 217). Jean-Paul Sartre a pu dire : « Me comprendra-t-on si je dis que [l’Occupation] était intolérable et que nous nous en accommodions fort bien ? ». Aujourd’hui, chez les historiens, l’ambivalence est devenue péjorative et évoque « deux dispositions contraires, consciemment assumées et calculées ». (p. 218) C’est par exemple la notion de vichysto-résistants, sorte de modèle des comportements ambivalents. « Dans cet emploi, l’ambivalence se rapproche […] du calcul, de l’opportunisme, aux frontières du double-jeu. » (p. 219)

Années noires : « la signification a changé avec le temps : les épisodes douloureux des jours sombres de l’Occupation […] ont fait place aux heures noires de la collaboration, à la noirceur d’un pays soumis, et à l’indignité d’une population décrite comme consentante » (p. 22)

Attentisme : souvent utilisé avec une connotation péjorative, sous-entendant « le refus du choix, la recherche du moindre risque, le repli, l’indifférence, le conformisme frileux, l’accommodation consentante, l’opportunisme parfois poussé jusqu’à la complicité » (p. 204). Mais pour Pierre Laborie « c’est au pluriel qu’il faudrait parler d’attentismes » (p. 205) car ce mot recouvre des attitudes très différentes :
. Indifférence aux mesures xénophobes ou antisémites
. Inertie réprobatrice face aux injonctions de la propagande, conduisant par exemple à l’échec de la Relève
. Attente patiente de la victoire des Alliés
. Silence, expression de la dignité (Le silence de la mer)
. Silence (= non-dénonciation) protégeant les proscrits, les hors-la-loi

Collaborateur fonctionnel  : d’après Robert Paxton « ceux qui ne mettent pas en doute la légitimité du régime et ne font pas d’opposition active, contribuent au climat d’acquiescement. Tous ces groupes, des tièdes aux fervents, sont des ’’collaborateurs’’ au sens fonctionnel du terme. » (cité p. 60)

Démythification : ce que prétendent faire les médias à partir des années 1970 en affirmant que « la France n’a pu se reconstruire qu’au prix de l’imposture de quarante millions de résistants ». (p. 237) « Il y avait bel et bien un mythe de la Résistance qu’il fallait dégonfler, mais cela ne signifie pas que la Résistance elle-même fut un mythe. » (Julian Jackson cité p. 240)

Démystification : ce que tente de faire Pierre Laborie quand il dénonce les « vulgates » successives qui se révèlent les unes après les autres tellement simplificatrices qu’elles en deviennent mensongères.

Résistance organisée et désobéissance sans révolte : (p. 354 + 359 + 385) En allemand, il y a deux mots : Widerstand pour la première et Resistenz pour la deuxième. Certains parlent « d’infra-résistance » pour cette forme de « non-consentement », d’insubordination sociale qu’il faudrait distinguer de la résistance active. Pour P. Laborie, l’acte de Résistance implique la conscience que le sens de la lutte donne à l’action. Être Résistant suppose d’avoir la conscience de participer à une action collective avec les solidarités qui en découlent, avoir conscience d’être en guerre contre un ennemi identifié, avoir la volonté de lui nuire en s’opposant à ses desseins en pleine acceptation des risques, être en transgression par des comportements de rupture.

Résistancialisme (avec un « c ») : vocable crée par Henry Rousso en 1987. Il désigne le « processus mémoriel qui aurait installé, en majesté, la représentation valorisante et rassurantes des années noires […] : la minoration systématique de l’emprise de Vichy […] ; la construction de la Résistance en ‘’objet de mémoire’’ […] ; l’assimilation de cette Résistance à l’ensemble de la nation, caractéristique du ‘’résistancialisme gaullien’’, alors qu’elle ne représente en réalité qu’un phénomène minoritaire. » (p. 163)

Résistantialisme (avec un « t ») : néologisme apparu en 1947 dans le contexte des attaques virulentes contre l’épuration. « C’est l’exploitation d’une épopée sublime par le gang tripartite à direction communiste [10]. » (Abbé Desgranges cité p. 112). Ce terme permet d’ « accuser un pouvoir résistant usurpé de déclencher une répression aveugle et d’organiser de nouveaux massacres de septembre au nom du procès de la collaboration, dans une stratégie voulue de guerre civile. » (p. 112) Le terme « résistantialisme » « désigne ce que serait devenue la Résistance, pervertie et trahie par les abus et les forfaits directement imputables au conformisme doctrinal du ‘’catéchisme résistantialiste’’. » (p. 160)

III. Le travail de l’historien sur une période contemporaine

a. Le problème des sources pour cerner les aspects quantitatifs

Pour la période de la guerre, alors qu’il n’existe pas de sondages et que les médias sont sous contrôle, agents de propagande qu’ils soient autorisés mais censurés ou clandestins, cerner l’opinion publique est compliqué, voire impossible. Comment déterminer « l’immense majorité », les « actifs » minoritaires en nombre (Résistants et collaborateurs) et les non-consentants ? Pierre Laborie rappelle souvent dans son ouvrage qu’on affirme sans aucune preuve que la Résistance était un phénomène minoritaire ne concernant qu’un pourcentage infime de Français.

Mais la première difficulté est de savoir de qui on parle, qui on est censé compter : « Quels critères servent à considérer des hommes et des femmes comme résistants, selon le type d’action menée, le moment, le lieu, le milieu etc. ? » (p. 150) « Mal connue au moment des faits par ses contemporains pour des raisons compréhensibles, tardivement découverte et exagérément perçue à travers le prisme de la Libération, [l’identification de la Résistance reste] incertaine, ses visages multiples, le secret, les rumeurs et la clandestinité lui [conférant] un statut d’étrangeté. (p. 181)

Deuxième difficulté : les Résistants qui vivent dans des contraintes considérables, la menace constante d’une double répression, doivent pour assurer leur sécurité être très mobiles, clandestins et ne laisser aucune trace matérielle de leurs activités. D’autre part beaucoup d’actions résistantes ne sont pas décidées dans le cadre d’organisations solidement structurées.

Troisième point auquel les « statisticiens » devraient être attentifs : la date de leur « comptage ». À la fin de 1940 ? Après les rafles de 1942 ? Au printemps 1944, quand les Alliés fournissent beaucoup plus de matériel ? Par ailleurs Pierre Laborie souligne que « les effectifs sont composés non seulement d’engagés à durée indéterminée et à fidélité absolue, mais d’innombrables intermittents et inorganisés. » (p. 171)

Les auteurs font donc souvent des estimations « à la louche », d’après des analyses subjectives.À plusieurs reprises, Pierre Laborie revient sur les chiffres proposés, très divers et fondés sur aucun travail scientifique. En voici quelques exemples :
. Ophuls généralise ce qu’il a présenté dans son film : la Résistance 20%, la collaboration et Vichy 25%, ni l’une ni l’autre 55% « pour conclure qu’un tel dosage ‘’pourrait bien correspondre à une certaine réalité historique’’ » et il ajoute « pourquoi ne pas rappeler qu’il y a eu ‘’douze mille Français qui se sont engagés dans la Waffen-SS, autant que dans la division Leclerc’’ » (citations p. 82-83)
. « le cliché le plus répandu » compte 10% de résistants, 10% de collaborateurs, 80% d’attentistes, ce qui signifie quatre millions de résistants si le chiffre de référence est la population adulte et deux millions cinq cent mille si le chiffre de référence est la population totale. (p. 172)
. Les auteurs de la série télévisée Un village français [11] évaluent à 95% les Français qui ont été dans le « ni-ni » (ce qui conduit à 600 000 ou un million de résistants - 2,5% - selon le référent adopté)
. Le nombre le plus souvent retenu par les historiens est de 300 000 résistants au printemps 1944 (soit 1% de la population adulte).
. Philippe Burrin (La France à l’heure allemande , 1995) estime que jusqu’en 1942 le courant favorable à la collaboration représentait 20 à 25 % de Français dans la zone "libre", 16 à 20% de l’ensemble du pays. Il précise que les estimations allemandes évaluent à 80% le refus de la collaboration.

Quel que soit le nombre de résistants actifs, « le processus social impulsé par la Résistance et impliqué dans son extension est d’une ampleur sans le moindre rapport avec la somme des seuls acteurs. » (p. 175). Pierre Laborie affirme que les résistants devaient obligatoirement bénéficier d’un soutien diffus constitué d’aides matérielles, de gestes complices, de manifestations de sympathie, de silences face aux autorités.

Par ailleurs, de nombreux actes au quotidien sont des formes d’opposition aux autorités vichystes et d’occupation, de contestation, de désobéissance « grains de sable minuscules qui perturbent ou compliquent l’efficacité des systèmes d’oppression » (p. 177). Il cite de nombreux exemples précis d’actions se révélant être des signes de non-consentement (p. 212 et suivantes) :
. L’absence de zèle voire les sabotages dans les entreprises produisant pour l’occupant
. Les manifestations de rue, protestations contre les contraintes imposées
. Les rassemblements lors de dates symboliques ou lors d’obsèques de victimes de la répression ; le fleurissement des tombes de fusillés ou d’aviateurs abattus
. Les mouvements de grève

Cet enchevêtrement de gestes démontre l’existence d’une société du non-consentement qui n’a pas forcément adhérer inconditionnellement à la Résistance mais qui ne peut être comptabilisée dans le groupe des « passifs », des « ni-ni », des attentistes.

b. Les méthodes d’analyse

La Résistance, pour éviter le « rétrécissement par l’écrasement de la chronologie, par celui de l’espace, du temps et par les prismes qui décident de la lisibilité de son action », ne devrait être étudiée qu’au pluriel et en multipliant les angles d’étude (p.146 et suivantes + p. 198) : - approche chronologique (1940 ; 1942 ; 1944), - analyse géopolitique (les diverses zones en France, évoluant au fil de la guerre ; lieux où les Allemands sont omniprésents et ceux où ils ne sont pas visibles), - aspects régionaux (traditions historiques, particularismes locaux), - axe organisationnel (mouvements, maquis, FFI, grèves et manifestations, filières, actions individuelles, spontanées …), - lecture socioprofessionnelle et culturelle.
La réflexion sur la manière dont les historiens doivent utiliser les témoignages est esquissée dans le livre de P. Laborie. Le Cercle d’étude a longuement déjà développé ce thème [12] .

c. Les enjeux politiques et sociétaux

Il y a eu depuis 1945 plusieurs « bonnes façons de penser ce passé » de la Seconde Guerre imposant successivement des « discours uniformes d’un mémoriellement correct » (p. 12) profondément modifiés à plusieurs reprises comme l’a montré la chronologie ci-dessus. L’historien doit donc sans cesse exercer « une réflexion critique sur la construction, la transmission et les usages de ce savoir » considéré comme « établi » et en fait toujours chercher à approfondir, nuancer … (p. 14). Il lui faut cerner « comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement » (p. 14).
Pierre Laborie rappelle qu’ « il n’y a plus d’histoire quand on ne cherche plus à comprendre, mais seulement à juger ou a stigmatiser. » (p. 43) ajoutant dans une note p. 313 « En redisant qu’il s’agit de comprendre au sens où Marc Bloch l’entendait, celui de chercher à donner de l’intelligibilité au désordre des choses. »
« L’écriture de l’histoire du très contemporain est tiraillée entre des demandes, des attentes, des enjeux et des exigences contradictoires. Elle n’en sort pas toujours intacte. » (p. 71)
Pierre Laborie insiste beaucoup sur les dangers auxquels sont soumis les historiens du très contemporain (p. 255 et suivantes) :
Liens de dépendance entre science et demande sociale ; se croire obligé de ne pas laisser se creuser un écart important entre les préoccupations du chercheur et celles de l’opinion publique, réelles ou supposées ; sensibilité trop grande à « l’air du temps »
Distance entre les acteurs qui témoignent de ce qu’ils ont vécu et les historiens qui pensent pouvoir dire ce qu’est la vérité d’une période qu’ils n’ont pas vécue
Tendance à juger en distribuant des bons et mauvais points aux dépens du doute méthodique, de l’analyse critique « objective »
Oubli des bases méthodologiques exigeant que toute hypothèse soit validée par des preuves scientifiques avant d’être assénée : les recherches doivent permettre de ratifier ou infirmer une interrogation.

En guise de conclusion :
« Rien n’est figé, rien ne permet de mettre un point final au rapport sinueux que les sociétés entretiennent avec leur passé, entre succession de lectures divergentes, ou même contraires, hibernations et réveils soudains de la mémoire longue. » (p. 283).
Les jeunes chercheurs ont donc largement de quoi approfondir la connaissance de la Résistance, de l’Occupation, des comportements collectifs des Français entre 1940 et 1945, des enjeux mémoriels et scientifiques de cette période d’autant que des archives vont être ouvertes au fil des années à venir (comme c’est le cas pour le procès Barbie en ce début juillet 2017) [13]

Juillet 2017, Martine Giboureau

Pierre Laborie (1936-2017) :
http://clioweb.canalblog.com/archives/2017/05/17/35294727.html

[3Pour eux, la France de la Libération vit la période la plus méprisable de son histoire, le pays est à nouveau occupé par des imposteurs qui obligent à pratiquer une « religion d’Etat connue sous le nom de Résistance » (cité p. 113)

[10Nom donné à l’alliance formée par le PCF (Parti Communiste Français), le MRP (Mouvement Républicain Populaire) et la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) lors de l’élection de l’Assemblée nationale constituante en 1945. Le Tripartisme permet le vote de la Constitution de la IVème République en octobre 1946. Cette alliance obtient ensuite la majorité aux élections législatives de novembre 1946 et gouverne jusqu’en mai 1947. À cette date, les ministres communistes, qui soutiennent les grèves contre le gouvernement et qui s’opposent à la répression française en Indochine, sont exclus du gouvernement ce qui marque la fin du Tripartisme.