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Libération de Bergen-Belsen par Isabelle Choko - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Libération de Bergen-Belsen par Isabelle Choko

un témoignage
lundi 20 avril 2015

"Vous êtes libérées, nous sommes l’Armée Britannique", 15 avril 1945.

Libération de Bergen-Belsen

Allongée par terre, seule, les yeux fermés, immobile, ne pouvant plus bouger j’attends la mort. Quand tout d’un coup les haut-parleurs se mettent à hurler « Attention, attention, vous êtes libres. Nous sommes l’Armée Britannique, nous venons de vous libérer. À cause de l’épidémie de typhus nous ne pouvons pas entrer immédiatement, mais vous êtes libres, tenez bon ».

Après plus de quatre années au ghetto de Lodz, la déportation, la sélection au camp d’Auschwitz-Birkenau, six mois de travaux forcés au Kommando de Celle, souffrant du froid, de la faim, des coups, des blessures, mais miraculeusement, les derniers temps, profitant d’une lueur d’espoir apportée par les prisonniers de guerre français, j’arrive avec ma mère au camp de Bergen-Belsen au mois de février 1945. À cette époque, le camp de Bergen-Belsen était déjà devenu un véritable « Camp de la Mort ».

Dès notre arrivée, ma mère toujours vigilante, recherche encore quelques connaissances qui pourraient nous aider à survivre. Elle remarque dans le voisinage une baraque où se trouvent les Françaises. Aussitôt, nous devons leur rendre visite pour communiquer avec elles. Je me souviens d’une baraque, des êtres décharnés, où personne n’avaient vraiment envie de s’occuper d’une petite Polonaise qui désirait parler le français.

Nous sommes donc retournées dans notre baraque, où nous étions entassés par dizaines, couchées par terre, sans nourriture et sans eau potable. Dans ce lieu, d’une saleté indescriptible, un lieu de prédilection seulement pour les poux, nous vivions nos dernières heures. L’épidémie de typhus sévissait, provoquant des milliers de morts que l’on n’enterrait même plus et que l’on jetait sur les montagnes des cadavres qui jonchaient le sol devant les baraques. Un véritable spectacle d’horreur digne de figurer sur les fameux tableaux de Jérôme Bosch. Seul « avantage » de cette situation était, que les survivantes avaient enfin la possibilité d’allonger leurs jambes. Au milieu de ce désastre, c’est là que nous nous sommes promises, entre quelques femmes encore lucides, de témoigner après la guerre, afin qu’une telle horreur ne puisse plus jamais se reproduire. Malheureusement, toutes celles qui m’entouraient sont mortes avec cet espoir, et mon unique consolation réside dans le fait qu’elles n’assistent pas aux tragédies du monde actuel. À ce moment, j’ai également attrapé le typhus. Ma mère toujours présente, me soigne, me console.

Mais un jour, reprenant conscience, je constate que son visage et son corps sont enflés à un tel point qu’elle devient méconnaissable, j’ai peur pour elle. La nuit, alors que je vais un peu mieux grâce à un nouveau miracle, mais surtout aux soins de ma mère, j’entends qu’elle me parle. Elle me réveille en me demandant « Izia, je t’en prie, fais-moi cuire un peu de Kacha » (sarrasin) Et moi, je lui réponds, à moitié consciente, « il fait nuit, demain je vais te faire cuire la Kacha » Le lendemain au réveil, allongée contre son corps, j’ai essayé de lui parler, de la serrer dans mes bras. Mais ma mère ne répondait plus, ne bougeait plus, son corps était complètement inerte. Elle était décédée dans la nuit.

J’étais obligée de me rendre à l’évidence. J’étais à présent toute seule, malade, couchée par terre au milieu des cadavres, dans un monde sans espoir. J’ai fermé les yeux et j’ai décidé que c’était fini. Je ne pouvais plus et je ne voulais plus vivre. Partie déjà au-delà, j’entendis tout d’un coup des voix toutes proches. À ma gauche et à ma droite, deux jeunes femmes se sont rapprochées de moi en me disant : « Lève-toi et va nous chercher quelque chose à manger ». J’ai à peine ouvert les yeux et j’ai répondu tout doucement : « Je ne peux plus me lever et je ne veux plus me lever. » Après quelques instants je les ai entendues à nouveau : « Si tu ne te lèves pas, nous allons mourir ». Alors là, tout d’un coup j’ai réalisé que si je ne me levais pas, elles allaient mourir, elles me demandaient du secours. J’ai ouvert les yeux et j’ai regardé mes deux amies. L’une souffrait d’un écoulement aux couleurs bizarres du nez et des oreilles et l’autre avait des difficultés respiratoires très évidentes. Je n’avais plus le choix il fallait que je me lève. J’ai bien essayé de redresser mes jambes pliées depuis longtemps et me mettre debout mais elles ont refusé d’obéir. Je n’arrivais qu’à pivoter d’un côté à l’autre. Après de nombreux efforts, je me suis retrouvée sur les genoux, avançant à quatre pattes. J’atteins enfin la porte. Toujours dans la même posture, j’attrape la poignée de la porte et j’essaie de me lever. La porte s’ouvre, l’air frais ranime mes forces. Tout mon être est concentré sur l’effort que je dois accomplir pour me mettre debout. Enfin me voilà sur mes deux jambes. À pas hésitants, j’arrive à avancer. Le chemin me paraît interminable.

Encore quelques pas et j’aperçois un véritable « mirage ». Sur une grande place, une femme est assise devant une énorme marmite de soupe. Mais cela s’avère réel, elle est vraiment là, je ne rêve pas. Je cherche fébrilement un récipient. Je trouve à proximité, par terre, une boîte de conserve. Je la tends à cette femme qui la remplit immédiatement. J’avale assez vite le liquide tiède qu’elle m’a versé. Je tends à nouveau ma boîte et j’explique tant bien que mal, dans un charabia international, qu’il me faut une autre soupe pour mes amies restées dans la baraque. Je rentre ensuite tout doucement pour ne pas renverser le précieux liquide. L’accueil de mes compagnes récompense largement mes efforts. Je continue ainsi tous les jours et petit à petit mes pas se font plus sûrs. Malheureusement, la soupe ne doit pas être assez riche en vitamines et un jour mes forces m’abandonnent à nouveau. Je ne vois plus rien, je ne bouge plus à nouveau.

Soudain, les hauts parleurs se mettent à hurler et j’entends comme dans un rêve : « Vous êtes libérées, nous sommes l’Armée Britannique, vous êtes libres », paroles répétées à plusieurs reprises. La voix par les hauts parleurs continue : « Nous ne pouvons pas rentrer tout de suite à cause de l’épidémie de typhus qui sévit dans le camp, mais nous serons là dès que la désinfection sera terminée. » Entre temps, les hommes en combinaison jaune, portant des masques, rentrent dans la baraque et vaporisent sur nous un nuage de poudre blanche. Le lendemain, la porte s’ouvre et la tête d’un jeune soldat apparaît ; le visage inondé de larmes elle se retire aussitôt. Quelques minutes passent durant lesquelles sans doute le soldat prévient ses amis du « spectacle » qu’ils vont trouver à l’intérieur de la baraque. La porte s’ouvre à nouveau et cette fois, plusieurs soldats rentrent ensemble. Ils se mettent à explorer le lieu à la recherche des vivants. Les derniers temps, on ne sortait plus les cadavres qui se décomposaient au milieu de ceux qui respiraient encore. Auparavant, on enlevait les corps et on les empilait dehors les uns sur les autres, ce qui formait de grands monticules. Dans de nombreux films et reportages, lorsqu’on veut illustrer la libération des camps nazis ce sont ces images qui sont projetées, les images du camp de Bergen-Belsen. Bien que ne pouvant plus me lever, je bouge encore un peu. Un soldat coiffé d’une casquette différente des autres s’approche de moi, c’est un médecin. Il me tourne et me retourne avec précaution. Il finit par me demander, « Est-ce que je peux t’opérer sans anesthésie ? » Je comprends ses paroles et je lui donne mon consentement en hochant la tête.

Ce que je ne peux lui expliquer, c’est qu’il peut me découper en morceaux car de toute façon je ne sens plus rien. Mon anesthésie cérébrale volontaire et ma faiblesse se sont transformées en une totale insensibilité de mon corps. Le soldat-médecin démonte la porte de la baraque et trouve deux supports pour la placer par-dessus. Il me pose délicatement sur cette table d’opération improvisée. Maintenant je vois de quoi il s’agit. Sur ma cuisse droite apparaît une grosseur de la dimension d’une orange. Il faut évidemment intervenir, car je risque une infection plus grave. Je n’ai le souvenir d’aucune douleur. Mais le soldat-médecin a dû souffrir pour moi. Il s’absente un bon moment et revient avec un morceau de chocolat pour me consoler. Je dis merci en le goûtant, mais je ne sens aucune saveur, le chocolat a un goût de sciure de bois. Je ne peux plus rien avaler, même pas boire. Je suis insensible à la saleté qui m’entoure, mais l’odeur de la mort remplit mes narines, me remplit complètement. Elle me hantera durant des mois. Toutes les odeurs seront recouvertes par cette odeur unique, lancinante, celle de la décomposition des cadavres. Je commence à avoir la diarrhée. Nous sommes nombreuses dans ce cas. Moi, ce qui me sauve, c’est que je ne peux plus manger.

La nourriture que les Anglais nous donnent ne nous réussit pas. Je me demande ce qui aurait pu nous convenir. Évidemment, les Anglais n’avaient aucune expérience en la matière. L’Armée Anglaise qui nous a libérées le 15 avril 1945 ne s’attendait pas à trouver « le camp-mouroir de Bergen-Belsen ». Tant de femmes et d’homme malades, des morts-vivants. Tous les organes des déportées, et plus particulièrement les intestins, ont été complètement perturbés. L’intervention que j’ai subie n’a pas dû m’arranger. Je suis à peine consciente. Le lendemain matin, un homme vient me chercher. Sans doute envoyé par le soldat-médecin. Il m’emporte dans ses bras, me pose à l’intérieur d’une camionnette et me conduit dans un bâtiment, un hôpital improvisé. Il n’y a plus de place libre dans les salles. On m’installe sur un lit dans le couloir. Je suis toujours vivante, mais ni mon corps ni ma tête ne m’obéissent. Seuls mes yeux regardent encore l’entourage. On essaie de me nourrir mais aucun aliment ne passe. Ma bouche ne sent plus rien et ma gorge est complètement serrée. Je ne parviens même pas à avaler du liquide. On m’installe sous perfusion. Plusieurs médecins se succèdent à mon chevet. J’entends que l’on me désigne par « la fille aux yeux bleus ».

C’est la seule chose que l’on remarque dans mon visage. Mes yeux brillent d’autant plus que j’ai de la fièvre. Une pleurésie se déclare, mais maintenant je suis entourée par des médecins qui disposent de médicaments. Mon état s’améliore tout doucement. Je vois mon corps qui n’est qu’os et plaies. Celles du typhus à peine cicatrisées ont été remplacées par un eczéma qui recouvre mon corps. Trop faible, je ne suis toujours pas consciente de mon état.

La dernière image que j’aperçois de Bergen-Belsen est celle d’un camion dans lequel montent des femmes-soldats allemandes. Le soldat britannique, éducation oblige, leur tend la main pour les aider. Tout mon être se révolte, mais je suis si faible. Les Anglais qui nous ont libérées ont été renvoyés à l’arrière. On craignait, sans doute, leur réaction envers les « pauvres Allemands ». Surtout des Allemandes. Les soldats britanniques qui les ont remplacés ne se sont pas occupés de nous les déportés, mais seulement de leur victoire.

Par chance, l’armée anglaise qui a libéré le camp était accompagnée par des religieuses de la Mission Vaticane, dont une Française, Sœur Suzanne Spender, « Sœurs de la Charité » de la rue du Bac à Paris, ainsi que par des nonnes polonaises. Elles avaient pour mission de soigner les soldats blessés, mais arrivées au camp de Bergen-Belsen un autre travail les attendait. Je ne me rappelle plus dans quelles circonstances Sœur Suzanne Spender a appris que je comprenais un peu le français. Elle est tout de suite venue vers moi, me tendant un crucifix. Je lui ai expliqué qu’étant juive et je ne pouvais le porter. Elle a souri et m’a répondu : « Tu peux le garder en souvenir », ce que j’ai accepté immédiatement. Sœur Suzanne s’est beaucoup occupée de moi. C’est elle qui m’a fait transporter dans une salle dès qu’une place s’est libérée. C’est elle qui me nettoyait, me faisait manger. C’est avec son aide que j’ai fait mes premiers pas. Je vacillais comme un bébé. Soutenue par des bras solides, il a fallu que je réapprenne à marcher. Après plusieurs jours d’efforts, l’objectif a été d’atteindre la balance, car il fallait me peser. Une fois immobilisée sur le plateau, je vois l’aiguille s’arrêter sur le chiffre 25, vingt-cinq kilos.

Je regarde à nouveau, mais elle ne bouge pas. Je me rappelle alors que la dernière fois que je me suis pesée, tout au début de la guerre, mon poids était de quarante kilos. A l’âge de onze ans j’étais plutôt ronde. Je n’ai pas beaucoup grandi, mais j’ai quand même cinq ans de plus. Pas très vaillante, mais vivante. Épuisée par la marche, je me suis recouchée, toujours aidée par des mains secourables. À l’instant même, arrive une sœur polonaise qui me lance en pleine figure : « Ty sie nie wstydzisz ze Siostra Suzanne Ci myje nogi ?  » (Tu n’as pas honte de te faire laver les pieds par Sœur Suzanne). J’aurais préféré ne pas comprendre le polonais. J’étais interloquée. Comment était-ce possible ? Elle voyait bien mon état. Une gamine arrivée à l’hôpital mourante et maintenant à peine capable de se lever…J’étais revenue dans la triste période des persécutions. Comment pouvait-elle me parler ainsi ? Que faisait-elle de ses convictions religieuses ? Sa vocation était pourtant d’aider son prochain. Mais il faut croire que la même religion n’a pas le même visage en Pologne qu’en France. Les comportements si différents de ces deux nonnes donnent l’image, bien sûr un peu simpliste, mais combien fidèle, de deux expressions de la même Église. Cet incident a dû jouer un rôle primordial dans mon refus de retour en Pologne et dans le choix de ma future patrie, la France.

Mon état continue à s’améliorer. Un jour, je demande un miroir, car je ne me suis pas vue depuis des mois. Je ne me reconnais pas du tout. Ce qui apparaît ne peut être moi. Un visage au teint blafard, des joues creuses, je suis plus proche d’un squelette que d’un être vivant. De plus, j’avais complètement oublié un détail important ; mes cheveux, à peine repoussés, sont retombés à la suite du typhus, dernier cadeau de cette terrible maladie. Constatant un tel désastre, une telle horreur, j’ai éliminé le miroir de mon univers. Sœur Suzanne me conseille d’accepter une proposition faite par les autorités suédoises. Les Suédois envisagent de prendre un certain nombre de déportés pour les soigner en Suède. Je serai donc du voyage. J’apprendrai plus tard que les Suédois souhaitaient se dédouaner un peu, après avoir fourni de l’acier aux nazis pendant la guerre.

Avant le départ, Sœur Suzanne me demande si j’ai de la famille à l’étranger. Je l’informe que le frère de mon père, Zygmunt Sztrauch, se trouvait avant la guerre en France, à Paris. Je n’ai pas d’autres détails à lui transmettre. La feuille sur laquelle ma mère a soigneusement inscrit les adresses de la famille et des amis, a disparu. Je ne sais ni où ni comment. Je laisse Sœur Suzanne en Suède avec regret. J’essaye encore de savoir ce que sont devenues mes deux voisines de la baraque. Il semble qu’elles n’ont pas tenu le coup. Je suis la seule vivante.

Je n’ai donc réussi à sauver personne, je me suis juste sauvée moi-même. De toute ma famille restée à Lodz, en Pologne, les seules survivantes des camps sont Sabine Mann, ma cousine et moi. Cette dernière a été définitivement marquée par les souffrances subies, d’autant plus qu’elle était bien plus âgée que moi. Sabine n’a jamais retrouvé l’énergie qui la caractérisait avant la guerre. Seule sa bonté naturelle a résisté aux événements. Les dernières années de sa vie ont hélas été une vive réminiscence de la guerre. Elle est retombée dans l’angoisse de l’arrivée des Allemands, de leur menace. Toutes les nuits, les nazis venaient la chercher. Elle n’a pas réussi à leur échapper complètement. Les petits-enfants n’ont connu que le spectre de leur grand-mère souffrante. Sabine Mann-Korbman est décédée à Melbourne et son fils Bernard vit toujours là-bas. Soudain, je me rends compte du sacrifice de mes parents. La première fois, lorsque j’ai guéri de la typhoïde, mon père est décédé. La deuxième fois, j’ai survécu au typhus et ma mère a quitté ce monde. Dans mon esprit, il n’y avait plus de doute : mes parents sont morts pour que je vive.

Isabelle Choko-Sztrauch-Galewska, le 11.09.12
CHOKO Isabelle, Mes deux vies, Paris, Éditions Caractères, 2004, 225 p.
CHOKO Isabelle, La Jeune Fille aux yeux bleus, collection Témoignages de la Shoah, FMS-Le Manuscrit, 2014
Biographie d’Isabelle Choko à travers son témoignage :
Isabelle Choko, ghetto de Lodz, Auschwitz, Bergen-Belsen
Mes deux vies et La jeune fille aux yeux bleus, Isabelle Choko, 2004