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Camille Kahn-Charvet. Besançon 1881 – Birkenau 1943 - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Camille Kahn-Charvet. Besançon 1881 – Birkenau 1943

le parcours d’une femme engagée, résistante et franc-maçon
mardi 18 avril 2017

Résistante très active dès le début du conflit, elle est arrêtée le 25 février 1943, par la Gestapo.

Camille Kahn-Charvet. Besançon 1881 – Birkenau 1943.
De Besançon à Birkenau, le parcours d’une femme engagée, résistante et franc-maçon du Droit Humain.

D’une enfance pauvre à Besançon, à l’agrégation
Camille Kahn est née le 16 mars 1881 à Besançon (Doubs), fille de Jacques Kahn et de Rosalie Lévy. Ses parents sont d’origine modeste. Tous deux sont alsaciens, israélites et suite à la défaite de la France en 1871, s’installent par patriotisme à Besançon. La famille ne vit pas dans l’aisance matérielle mais Camille fréquente assidument l’école de la République. Elle aime l’étude et est bonne élève.
Au terme de sa scolarité élémentaire, elle rejoint le lycée Pasteur. A l’issue de ses études secondaires, elle intègre en 1902 l’École Normale Supérieure de Sèvres qu’elle quitte en obtenant l’agrégation de sciences physiques et naturelles. Petite fille juive dont les parents vendent des «  schmatess  » [1] sur les marchés, Camille est l’illustration parfaite de la méritocratie républicaine.

Parcours professionnel
Sa première affectation est le lycée du Puy, où elle rencontre Antoine Charvet, normalien et professeur dans cette même ville. Ils se marient en 1909 et une petite Jeanne-Hélène naît en 1910. Antoine meurt au début de la Grande Guerre. Camille se retrouve veuve et jeune mère de famille. Elle parle couramment allemand et se met à la disposition des autorités militaires, elle devient donc traductrice assermentée et censeur de la correspondance des prisonniers austro-hongrois détenus à la Chartreuse du Puy et ce jusqu’en 1918 [2].
En 1918 elle peut rejoindre sa région d’origine et est affectée au lycée Louis Pasteur à Besançon, elle y effectue toute sa carrière jusqu’à sa mise à la retraite en 1940. D’après les témoins de l’époque [3] le professeur Charvet était une pédagogue hors-norme et originale. Tout en respectant le programme scolaire elle n’hésite pas à sortir ses élèves du Lycée, les emmenant en excursion géologique ou en visite d’usines [4]. Elle aime les initier à l’art et à la beauté en leur proposant de visiter les musées de Bâle et de Colmar. Cela n’a rien de surprenant car Camille est sensible à toutes formes d’art ; peinture, musique (qu’elle pratiquait), littérature, lors des Décades de Pontigny (Yonne) dans les années trente, elle y côtoie des écrivains, journalistes et des universitaires.

Elle est un professeur atypique, aux idées modernes, loin des cours magistraux de l’époque. Mais sa pédagogie ne s’arrête pas à ses élèves. Elle donne, gracieusement, des cours de français et d’hygiène aux ouvriers, dans le cadre du collège du travail crée à Besançon. La transmission du savoir est pour elle un devoir impérieux.

Engagements dans la cité
Son engagement dans la vie civile et citoyenne avait commence tôt lorsque, très jeune, elle milita pour la réhabilitation du capitaine Dreyfus. Elle s’inscrit d’ailleurs, à cette occasion, au parti socialiste à Besançon. Elle est adhérente à la Libre-Pensée, dont elle fait le compte-rendu d’un congrès dans une conférence maçonnique en 1909. Plus tard elle milite à la CGT, à la Ligue internationale contre l’antisémitisme, à la Ligue des Droits de l’homme, au groupe socialiste féminin [5].
Camille Charvet est plus syndicaliste et militante que politique, néanmoins, elle fait partie, en 1937, de la commission exécutive de la SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière).

Ses combats, contre l’injustice sociale, l’antisémitisme, pour les droits des femmes et des ouvriers etc… ont sans doute leur origine dans la pauvreté relative de son enfance, peut-être aussi de ses origines juives ? Quoi que nous n’ayons pas trace d’un antisémitisme dont elle aurait souffert, mais l’époque ne manquait pas de motifs d’indignation et Camille avec sa sensibilité a en horreur toute forme d’injustice.

Engagement maçonnique
Outre ses engagements associatifs un autre, plus spirituel, l’attire : la Franc-maçonnerie. En l’occurrence le Droit Humain, seule obédience qui, à l’époque, accepte les femmes. Il est tout à fait vraisemblable qu’au cours de ses divers engagements, elle ait connu des Francs-maçons et que l’envie de les rejoindre lui soit venue afin de partager cette connaissance spirituelle et symbolique, qui ne pouvait que trouver écho à la sensibilité si fine de Camille Charvet. De plus, la mixité sociale, la fraternité affichée et pratiquée, l’égalité entre tous les maçons ne pouvaient que la séduire. Elle est donc initiée le 2 mars 1907 à Rouen, passe ses grades de compagnon et maître en mai 1909 à Clermont-Ferrand où elle fréquente la loge locale.

Lors de son retour définitif en 1918 à Besançon elle ne peut s’affilier à un atelier maçonnique car le Droit Humain n’est pas implanté dans cette région. Malgré la distance, elle s’inscrit à la loge Lyonnaise « Évolution-Concorde ». Elle respecte ainsi le serment d’assiduité qu’elle a prêté. Enfin, en 1928 elle créé un atelier du Droit humain à Besançon qui s’intitule « Déméter ». Elle y prend des responsabilités puisqu’elle la préside en 1938. Sa fille Jeanne-Hélène y est initiée en 1932.

Dans l’entre deux-guerres le Droit Humain est une jeune obédience qui a besoin de se développer. Camille Charvet s’investit pour le rayonnement de l’Ordre. Elle donne des conférences ici et là, crée un atelier à Lyon. Lors de la Xe rencontre maçonnique internationale fin juin 1930 à Besançon, rencontre qui réunit des maçons français et allemands, pour beaucoup anciens combattants de la Grande guerre, elle met ses talents d’oratrice au service du congrès, d’oratrice et de traductrice car elle prononce un discours aussi habilement dans les deux langues, étant parfaitement bilingue.

Son parcours maçonnique personnel indique qu’elle travaille beaucoup dans ses ateliers. Elle présente des « planches » [6] sur des sujets divers, tant sociétaux que symboliques. Elle accepte des postes de responsabilités au sein de la fédération française du Droit Humain. Elle n’est pas femme à prendre ses engagements à la légère !

Puis vint la guerre, la résistance, la déportation…
Camille Charvet, par inclinaison intellectuelle et par choix politique, est profondément pacifiste mais, ayant côtoyé et aidé des réfugiés juifs et communistes allemands dans l’immédiat avant-guerre, elle connaissait le danger du nazisme.
Entre la débâcle et 1942 nous ne savons comment elle vécut ? Porta-t-elle l’étoile ? A-t-elle été recensée comme juive ? Nous savons qu’elle était connue comme franc-maçon depuis 1933 [7]. C’est peu dire qu’elle pouvait tout redouter des lois de Vichy.

Ce qui ne l’arrête pas lorsque Mr Mermet, responsable pour la région de « Combat-nord » la sollicite en septembre 1942. Ce dernier dans son témoignage indique que Camille fut chef du service de renseignements et du SRP (service de réorganisation politique). Elle accomplit également d’autres missions telles que fabrication de fausses cartes d’identité, agent de liaison et de propagande. Son chef de groupe précise qu’elle est en constante activité jusqu’au 25 février 1943 date à laquelle elle est arrêtée ainsi que tout l’état-major de l’organisation. La dernière action de Camille est de faire prévenir Mr Mermet par sa petite fille lui permettant ainsi d’échapper à une arrestation. Action qu’elle récidive lorsque en prison elle réussit encore à transmettre quelques messages à des rescapés de son organisation. Mr Mermet la qualifie de patriote d’élite.
Pour ces faits la fille de Camille a obtenu pour sa mère le titre de Déporté-résistant et le grade de Lieutenant dans la résistance intérieure française [8].

Camille Charvet s’appelle Camille Kahn. Parce que Juive, elle est transférée à Drancy où elle arrive le 19 juin 1943. Elle y reste un peu plus de deux mois pendant lesquel le commandant-détenu Robert Blum, en charge de l’administration du camp, lui demande superviser la vie scolaire des enfants. Vie scolaire est un bien grand mot car il n’y avait aucune structure ni matériel de ce nom pour assurer une scolarité à des enfants qui, sauf exception, ne restaient que peu de temps avant d’être déportés eux aussi.
Camille partit, sans doute en compagnie de ses petits élèves [9], le 2 septembre 1943 par le convoi n° 59. Elle avait 62 ans et portait des lunettes...

Nul ne revit Camille Charvet, esprit éclairé, ardente patriote, âme généreuse, pédagogue hors-norme.

Catherine Monjanel.

"Des Francs-maçons ont élaboré des idées fondées sur la philosophie des Lumières et un humanisme social." :
http://expositions.bnf.fr/franc-maconnerie/

[1Terme yiddish désignant des vêtements de qualité moyenne. Les parents de Camille étaient commerçants forains.

[2Documents fournis par Mme Nathalie Vidal. Archives du Doubs.

[3Mme Denise Lorach, citée par Mme Guinchard. Musée de la résistance et de la déportation à Besançon.

[4Archives Nationales. Dossier Charvet, F/17/24787.

[5Sources : Mme Nathalie Vidal, déjà citée.

[6« Planche » : terme maçonnique indiquant un travail présenté en loge par un franc-maçon.

[7La franc-maçonnerie féminine, N.Switkow, Les nouvelles éditions nationales.1933. Il s’agit d’un annuaire dénonçant 2400 noms de membres du Droit Humain, Le nom de Camille Charvet y figure page 45.

[8Archives de la Défense. Château de Vincennes. GR 16 P 315775.

[9130 enfants de moins de 18 ans ont été déportés par ce convoi.