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Archéologie de l'Holocauste à Auschwiz-Birkenau. Histoire d'une redécouverte - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Archéologie de l’Holocauste à Auschwiz-Birkenau. Histoire d’une redécouverte

par Andreas Kilian, Amicale d’Auschwitz, Allemagne
jeudi 26 janvier 2017

16 000 objets, trouvés lors de fouilles en 1967, près d’un crématoire à Birkenau, avaient disparu suite à une négligence. 48 cartons ont été rendus au Musée d’État d’Auschwitz en 2016.
Exposition à l’UNESCO Archeologia, présentée par le Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau du 26 janvier au 10 février 2017.

Archéologie autour d’un Krematorium à Auschwitz-Birkenau. Histoire d’une redécouverte d’objets qui avaient disparu.

Dans un point presse du 7 juin 2016, Piotr Cywiński, le Directeur du Musée d’État d’Auschwitz, a expliqué qu’après des mois de recherches, plus de 16 000 objets disparus, déterrés sur le territoire du Krematorium II [1] lors de fouilles à l’été 1967, ont été rendus au Mémorial.

Cette annonce suit la découverte en mai d’un anneau en or et d’une chaîne dans un double fond d’un gobelet émaillé. Les deux objets de valeur ont été trouvés quand des spécialistes ont soumis le gobelet à une analyse avec des rayons X.

En 1967, 400 objets seulement avaient été enregistrés dans la collection historique du Mémorial. « Quelques mois plus tard, en 1968, il y a eu un tournant politique et les autorités communistes ont pris une direction clairement antisémite et ils n’avaient pas envie de terminer le projet. L’époque était difficile pour des thèmes en rapport avec l’Holocauste. » explique Piotr Cywiński.

Les objets, conservés dans des enveloppes en papier avec des inscriptions, ont été découverts dans un entrepôt de l’Académie polonaise des sciences. 48 cartons ont été transférés le 3 juin 2016 au Musée d’État d’Auschwitz-Birkenau. Il s’agit d’objets de la vie quotidienne qui ont appartenu personnellement aux déportés, comme des thermomètres, des bocaux de verre, des tubes de rouge à lèvres, des couverts, des montres, des brosses, des rasoirs, des peignes, des pipes, des briquets, des jouets, des débris d’assiettes et de chaussures, des boutons, des lunettes, des couteaux de poche, et des clefs. Certains objets, par exemple, des tickets de pain, des porcelaines ou des fermetures de bouteilles, révèlent leur provenance par des inscriptions : Łódź , Hongrie ou Hollande, (« AJ Bakker, fabricant de verre »).

Les prospecteurs ont trouvé des bijoux et des pièces de monnaie, mais la plupart des objets trouvés étaient cassés ou sans valeur. Il peut s’agir du contenu de poubelles qui n’avaient pas été détruites dans les fours d’incinération. Ces objets de faible valeur ont pu être cachés à cet endroit, sous les ordures, avec des dents humaines, par des membres des Sonderkommandos, comme un acte de résistance.

Le chroniqueur clandestin du Sonderkommando, Salmen Gradowki [2] écrit dans sa chronique, à propos des dents, en l’année 1944 : « Nous travailleurs de ce Kommando, nous avons répandu les [dents] exprès sur tout le territoire pour que le monde puisse repérer des indices rappelant l’assassinat de millions de personnes. » Ont ainsi été cachés, à titre de preuve, des restes d’os et de cheveux, mais aussi des journaux intimes, des lettres, des photos... Filip Müller disait en 1979, dans une interview, à Claude Lanzmann, « Nous avons enterré de nombreuses photos à Auschwitz, car nous avions prévu que le monde, un jour, allait creuser ce terrain. Elles doivent être encore là . » Henryk Tauber autre survivant du Sonderkommando a confirmé cela dans sa déposition de mai 1945.

À l’emplacement de la fouille (10 mètres sur 10 mètres) se trouvait en 1967, le terrain d’une fosse de 5 sur 8 mètres, qu’on pouvait déjà reconnaître sur des vues aériennes, le 31 mai 1944. Cette fosse était encore visible, même après qu’on a effacé les traces, et la fermeture d’autres fosses étaient visibles sur l’espace du Krematorium II, encore le 19 février 1945, comme étant une seule fosse.

Il n’est pas à exclure que peu après la Libération d’Auschwitz par l’Armée soviétique, le 27 janvier 1945, on ait déjà enlevé des objets de cette fosse ou qu’on ait déjà fouillé la fosse. L’historien Pavel Polian dans son livre In the midst of Hell, Moscou 2016, part du principe qu’en février, le terrain du camp a été laissé aux chercheurs de trésor [3] issus de la population locale.

Par la suite, un camp d’internement a été installé pour détenir des Allemands. Shlomo Dragon, Henryk Trauben et Henrick Mandelbaum, les anciens déportés du Sonderkommando, se trouvaient, après leur fuite, déjà en février 1945, sur le terrain du camp et déposaient devant une commission d’enquête soviétique. Début mars 1945, Dragon a trouvé des notes secrètes de Salmen Gradowski dans une fosse de cendres du Krematorium II.

Mandelbaum se souvient d’orpailleurs de cette époque. « J’ai vu des gens fouiller la terre dans le petit bois du Krematorium. » En vérité le terrain a été systématiquement fouillé avant la Libération. Le survivant du Sonderkommando Shlomo Venezia a écrit dans ses Mémoires : «  J’avais trouvé les dents en scrutant la cour du Krematorium. Nous savions que des hommes du Sonderkommando cachaient des objets de valeur en les enterrant. Tout ce que nous trouvions, nous le partagions aussitôt entre nous. Pendant que l’un cherchait, l’autre faisait le guet. »

À côté de cette fosse dépotoir, il se trouvait une douzaine d’autres fosses jusqu’à l’été 1944 dans lesquelles on enterrait principalement les cendres des assassinés. En automne 1944, on a réouvert la plupart de ces vieilles fosses et on a dispersé les cendres des victimes dans la Vistule.

Les objets cachés dans les fosses par les Sonderkommandos devaient servir plus tard comme preuve des crimes. Il se peut que le grand nombre de fosses sur le terrain du Krematorium II soit en relation directe avec le fait qu’on cachait de plus en plus de notes secrètes et de preuves à cet endroit. C’est là que l’on avait trouvé, après guerre, les manuscrits cachés par les Sonderkommandos.

En ce qui concerne le Krematorium I, il n’y a aucun survivant parmi les détenus qui puisse donner des indications concernant les cachettes. D’après Polian, à cause de l’ « archéologie noire » [4], beaucoup de notes prises, cachées, ont été détruites. Dans A Retrospective Analysis of the Auschwitz-Birkenau Extermination Complex , le rapport de la CIA rédigé par Brugioni et Poirier, on a mal interprété cette fosse dépotoir en février 1979 en affirmant qu’il était possible que cela ait été une fosse de crémation de cadavres. En plus, prétendre reconnaître le comblement de cette fosse à partir d’une photo aérienne du 21 décembre 1944, est une erreur.

On ne peut plus reconstituer à quel moment cette fosse a été remplie de terre après février 1945. On peut reconstituer son ouverture d’après Ania Szczepanska. Le déterrement avait été initié par le metteur en scène polonais Andrzej Brzozowski (1932- 2005) : l’auteur du scénario s’est inspiré du livre Szukajcie w popiołach (« Cherchez dans les cendres »), 1965, et des écrits : Briefe aus Lizmannstadt (« Lettres de Łódź », 1967), qui ont été enterrés par Salmen Lewenthal, le détenu du Sonderkommando et découverts le 28 juillet 1961.

Cette trouvaille en trois parties : un bracelet, un rapport du ghetto de Łódź , un commentaire de Lewenthal est due à l’engagement tenace d’Henryk Poebski, un ancien déporté d’Auschwitz : il connaissait la cachette de Lewenthal et depuis août 1945, il avait essayé de déclencher des fouilles officielles avec le soutien de la Haute Commission pour la recherche des crimes hitlériens en Pologne. Il n’a obtenu qu’en mars 1961 l’autorisation de fouiller.

En 1961, à la suite de cette autorisation, derrière le Krematorium II, on a retourné la terre sur plus de 80 m². Le livre « Cherchez dans les cendres », informe que lors de ces fouilles, « on trouva sous une épaisse couche de gazon ces détritus : des centaines de petits flacons de médicaments, des boutons, des flacons de parfum, des cuillères et des objets de manucure cassés, des petits miroirs brisés et des poudriers, et de la monnaie hongroise, tchèque, allemande et polonaise ». Brzozowski avait trouvé le thème pour son prochain court métrage et il avait un lieu de trouvailles sûr car toutes les ordures étaient restées dans la terre en dehors des trouvailles de Lewenthal. Avant que cette ouverture de fosse ne soit filmée, on a entrepris d’autres analyses dans l’arrière cour du Krematorium II. Au cours d’autres fouilles autorisées par cette Haute Commission, on a trouvé aussi un manuscrit de Lewenthal, le 17 octobre 1962.

Le 17 octobre 1963, Dov Paisikovic, le seul survivant connu du Sonderkommando des dits « transports de Hongrie », a fait une déposition à Vienne. Il affirmait qu’il avait lui même enterré un journal de Léon, son camarade polonais déporté de France, « le mercredi avant l’insurrection » du Sonderkommando, dans la cour du Krematorium II. En plus «  on avait à la même occasion, caché des documents, des passeports et aussi des cheveux de cadavres, des dents, etc. Aucun objet de valeur n’avait été mis en terre : il fallait éviter que quelqu’un qui trouverait plus tard cette caisse ne la dévalise à cause des objets de valeur. » Ces objets destinés à servir de preuve avaient été enfermés dans un grand récipient de verre qui lui même était protégé par une caisse en béton. Cette déposition a été publiée déjà au printemps 1964 alors que l’ouvrage Auschwitz rédigé par Léon Poliakov [5] suscitait un regain d’intérêt pour cette histoire.

Le 8 octobre 1964, Paisikovic a témoigné au procès de Francfort. En août, il est allé en Pologne pour essayer de trouver le journal qui aurait pu servir de preuve supplémentaire. La recherche de Paisikovic a été documentée par un journaliste israélien et un journaliste allemand, avec un photographe. Dans le périodique Revue du 13 septembre 1964, le journaliste Paul Trunk résume : « Paisikovic n’arrive plus à retrouver la cachette. Les premières fouilles restent sans résultat. Finalement Paisikovic pense qu’il manque au moins un bout de terrain dans lequel, d’après sa mémoire, devait se trouver ce journal, à environ un mètre de profondeur.  » Le journal israélien Yediot Ahromot écrit le 28 août 1964, que le directeur à l’époque du Musée d’Auschwitz, Kazimierz Smolen, après cet insuccès, a dit : «  Nous allons le trouver, utiliser un groupe de soldats, puis chercher dans chaque recoin du sol ».

Mais jamais on n’a réalisé cette recherche. Au lieu de cela, les employés de l’entreprise minière spécialisée en hydrocarbures de Cracovie, ont réalisé dans les années 1965-1966 une documentation géologique thermique dans laquelle il est question aussi de ces fosses de cendres de Birkenau. Mais jusqu’au projet de film de Brzozowski, on n’a plus rien cherché, ni rien trouvé.

Archeologia, le court métrage de 14 minutes, réalisé par Brzozowski a été projeté pour la première fois en mai 1968. C’est un document scientifique qui a reçu huit prix jusqu’en 1973. Grâce aux trouvailles documentées dans ce film, la recherche de nouveaux objets perdus qui puissent être présentés dans une exposition a été relancée il y a quelques mois.

Simon Lewenthal avait écrit le 15 août 1944 : « Continuez à chercher ! Vous allez trouver bien davantage ! ». On devrait, même 72 ans après, prendre au mot cet encouragement. De nouvelles méthodes d’analyse technique permettent de reconstituer des passages illisibles comme le prouve le déchiffrage il y a quelques mois, d’une lettre de Marcel Nadjaris, qui avait été trouvée en 1980 par un groupe de Aktion Sühnezeichen [6].

On a des raisons d’espérer, que sous la direction de Piotr Cywinski, les dernières volontés des chroniqueurs secrets d’Auschwitz soient exaucées afin que leurs efforts courageux portent leurs fruits et que les indices qu’ils nous ont légués, ne disparaissent pas une deuxième fois, et cette fois définitivement.

Andreas Kilian, Lagergemeinschaft Auschwitz – Freundeskreis der Auschwitzer e.V ( Amicale d’Auschwitz - Cercle des amis des déportés d’Auschwitz- en Allemagne. Bulletin septembre 2016.
traduction Ulrich Hermann

Des photos d’objets trouvés lors des fouilles
http://wiadomosci.dziennik.pl/historia/aktualnosci/zdjecia/galeria/522990,9,przedmioty-ofiar-obozu-koncentracyjnego-auschwitz-odkopane-przy-krematorium-zdjecia.html
http://www.auschwitz.info/de/aktuelles/meldungen/artikel/lesen/oswiecim-letzte-habe-spuren-aus-auschwitz-672.html

Médiagraphie
GRADOWSKI Zalmen, Au coeur de l’enfer : Témoignage d’un Sonderkommando d’Auschwitz, 1944, (Pierre-Emmanuel Dauzat, Batia Baum), Tallandier, 2009
Des voix sous la cendre. Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau, Le Livre de poche, 2006, 601 p.
MÜLLER Filip, Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz, Pygmalion, 1980
VENEZIA Shlomo, Sonderkommando. Dans l’enfer des chambres à gaz, Albin Michel, 2007.
KILIAN Andreas, FRIEDLER Eric et SIEBERT Barbara, Zeugen aus der Todeszone : Das jüdische Sonderkommando in Auschwitz, (Les Témoins de la zone de mort, le Sonderkommando juif à Auschwitz) Lünebourg, 2002, rééd. poche, 2005

Shoah, un film de Claude Lanzmann, 1985
Sonderkommando Auschwitz-Birkenau, documentaire d’Emile Weiss, Zalmen Gradowski, Leib Langfus, Zalmen Lewental, Miklos Yiszli, Szlama Dragon, Alter Feinsilber, Henryk Tauber.
dossier pédagogique :
http://www2.cndp.fr/TICE/teledoc/mire/teledoc_sonderkommando.pdf
DVD-Rom de l’Union des déportés d’Auschwitz : Mémoire Demain, DVD-Rom avec le témoignage d’Henryk Mandelbaum
Dow Paisikovic témoigne au procès Auschwitz à Francfort :
http://d-d.natanson.pagesperso-orange.fr/sonderkommando.htm
Peter Weiss, Die Ermittlung ( L’instruction), 1965

http://lagergemeinschaft-auschwitz.de/
http://www.cercleshoah.org/spip.php?article235

Le Musée d’Auschwitz-Birkenau et le problème de sa conservation

[1La numérotation ancienne des Krematoriums a été conservée. Le Musée d’Auschwitz désigne le Krematorium II comme étant le III. La numérotation authentique des Krematoriums à Birkenau I à IV, se retrouve dans les souvenirs de tous les survivants du Sonderkommando, dans les manuscrits des chroniques du Sonderkommando, dans les actes administratifs allemands contemporains et dans les souvenirs d’anciens membres des SS à Birkenau.

[2Au coeur de l’enfer : Témoignage d’un Sonderkommando d’Auschwitz, 1944

[3s Lire : Thierry Jonquet, Les Orpailleurs, Paris, Gallimard, coll. Folio Policier, 1998, 399 p.

[4Il s’agit de « fouilles » sauvages à la source de pillages.

[5Léon Poliakov, Auschwitz, Paris, Julliard, « Archives », 1964.

[6Action réconciliation pour la paix.