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Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel, libraire à Berlin - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel, libraire à Berlin

Un compte rendu de Martine Giboureau
lundi 16 novembre 2015

Un témoignage sur la vie à Berlin d’une libraire sous le nazisme, sa fuite en 1939 en France jusqu’à son passage réussi en Suisse en 1943.

Compte-rendu de lecture, Rien où poser sa tête, de Françoise Frenkel,
L’arbalète Gallimard, préface de Patrick Modiano

Françoise Frenkel a écrit ce livre « en Suisse, sur les bords du lac des Quatre-Cantons, [en] 1943-1944 ». Il a été oublié pendant des décennies, retrouvé dans un déballage des Compagnons d’Emmaüs, et grâce à l’obstination de diverses personnes, republié en 2015 avec un dossier historique présentant entre autres une chronologie biographique de l’auteure, La Maison du Livre, sa librairie consacrée à la littérature française fondée à Berlin en 1921 par Françoise et son mari (dont F. Frenkel ne parle jamais dans son récit [1] ).

Ce livre raconte le périple compliqué, dangereux, de Frymeta Idesa Frenkel, dite Françoise Frenkel, née dans la région de Lodz en 1889, qui quitte Berlin en juillet 1939, séjourne successivement à Paris, Avignon, Vichy, Nice (à plusieurs reprises), qui tente de passer en Suisse, est arrêtée lors de la première tentative, se retrouve en prison à Annecy pour être jugée et acquittée, et réussit à franchir clandestinement la frontière en juin 1943. C’est là que s’achève son livre : « Discrètement, le soldat suisse marchait devant moi, portant le lamentable baluchon, compagnon de mes fuites successives, qui contenait tout ce que j’avais emporté de France, hormis un cœur désolé et fatigué à mort … ».

Les premières pages présentent une description de la vie à Berlin avant et après 1933. C’est une très vivante photographie de l’escalade des contraintes, limitations des libertés, terreurs d’Etat. Nous sommes ensuite entrainés en France, dans l’exode et le dérèglement total qui s’en suivit de toute administration, de tout service public, puis dans la survie en zone « libre » malgré les obligations de plus en plus contraignantes imposées par le régime de Vichy puis les troupes d’occupation. F. Frenkel reste toujours au niveau de son regard, de son ressenti, ce qui permet de cerner une part de réalité au travers d’anecdotes significatives : nous lisons un témoignage à la première personne, partiel forcément, d’autant plus que l’auteure omet, volontairement ou non, bien des précisions. Outre son mari, dont elle ne parle jamais, sa famille et ses amis ne sont cités que comme tels sans qu’on ne sache jamais précisément à qui elle pense, et ses ressources financières ne sont guère explicitées, alors qu’elle loue divers appartements, finance des « asiles » ou des passeurs.

Ce qui m’a frappée dans ce récit, c’est la multiplication des personnes ayant contribué à son sauvetage, les uns par conviction, les autres par intérêt. Dans son avant-propos, elle « dédie ce livre aux hommes de bonne volonté qui généreusement, avec une vaillance infatigable, ont opposé la volonté à la violence et ont résisté jusqu’au bout. » Elle rencontre de farouches opposants au régime en place qui lui permettent de bénéficier de filières organisées de résistance : évitant de justesse l’arrestation à son hôtel à Nice, elle cherche « instinctivement un abri » et se retrouve chez un couple de coiffeurs, les Marius, qui lui offrent une aide de tous les instants jusqu’à son départ réussi en Suisse. Elle peut obtenir des papiers, entre autres grâce à une de ses logeuses qui, volontairement, « allait perdre ses papiers » afin de les laisser à F. Frenkel. Elle est sous la protection de plusieurs « hôtes » successifs, certes pas toujours bénévoles, mais qui prennent des risques, et le savent, en l’hébergeant. Elle est accompagnée dans le train par un homme décidé à la guider, la protéger jusqu’au passeur ; elle est recueillie par un abbé, dont le nom circulait parmi les fugitifs, puis par des sœurs à Annecy. Un douanier lui est indiqué par des résistants. Mais c’est le hasard qui la fait croiser une vieille dame à sa sortie de prison, qui paie discrètement son restaurant et sa communication téléphonique.

Ce livre, comme tout témoignage, a l’immense valeur de la sincérité. Il offre un angle personnel et étroit de ce qu’était une situation parmi des millions d’autres avant et pendant la guerre. C’est sa limite mais aussi tout son intérêt. Jérôme Garcin, dans le compte-rendu publié dans L’Obs du 8 octobre 2015, écrit entre autres : « Il n’y a pas de place, dans son récit, pour l’effroi, la colère ou la haine. Pas de larmes non plus. […] Elle ne baisse jamais la tête. Elle semble n’avoir pas le souci de soi. Elle ne demande pas des comptes, elle rend compte. Et son témoignage est précieux. Sur l’Allemagne hitlérienne des années 1930, sur le marché noir et les mariages blancs dans le Vaucluse de l’hiver 1940, sur la ruée des réfugiés vers les consulats étrangers dans les Alpes-Maritimes, sur l’humanité des troupes italiennes d’occupation ou la Résistance des Savoyards. »

Patrick Modiano, dans sa préface, précise : « Son livre demeurera toujours pour moi la lettre d’une inconnue, oubliée poste restante depuis une éternité et que vous recevez par erreur, semble-t-il, mais qui vous était peut-être destinée. »

Martine Giboureau, 16 novembre 2015

Françoise FRENKEL, Rien où poser sa tête, préface de Patrick Modiano. Dossier réuni par Frédéric Maria, Collection L’arbalète, Gallimard, 2015, 304 p.

[1Françoise Frenkel (Frymeta, Idesa Raichenstein-Frenkel) est en 1889. Son mari a été déporté de Drancy en 1942.