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Le corps à l'épreuve de la déportation - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Le corps à l’épreuve de la déportation

Colloque international interdisciplinaire, mars 2015
jeudi 23 avril 2015

" On évoque souvent soit les tas de cadavres, soit la torture mais sans jamais se demander vraiment quel rapport le déporté entretient avec son corps."

 Le corps à l’épreuve de la déportation

Colloque international interdisciplinaire qui s’est tenu les 12-13-14 mars 2015 dans les locaux de l’Université catholique de Lille, 60 boulevard Vauban

« Lorsque l’on essaie de comprendre la déportation qui a résulté de la barbarie nazie, on se penche sur les mécanismes par lesquels elle a été rendue possible, on se demande si les bourreaux sont des criminels nés, on essaie de dresser une typographie des différents traumatismes psychiques engendrés chez les victimes. On évoque souvent soit les tas de cadavres, soit la torture mais sans jamais se demander vraiment quel rapport le déporté entretient avec son corps. On pense à tort que cela est évident. Et pourtant il convient de se demander comment le prisonnier interprète les transformations que subit son corps, comment il y résiste, quels sentiments lui inspire ce corps qui lui est propre, le corps des autres ?
La question du corps, c’est aussi celle de conditions de vie, là où le corps devient un vecteur de proximité et de distance : proximité insoutenable avec le corps des autres codétenus, distance insoutenable avec le corps nazi. Comment a donc pu se vivre une si grande proximité et une si grande distance à la fois ? Accepte-t-on de dormir serrés comme des sardines dans une boîte, lorsque le soir venu, on doit se « coucher » dans les châlits ? Éprouve-t-on du mépris à l’égard du corps de l’autre ou de l’autre en son corps ? Finit-on par y trouver quelque chaleur, quelque compensation ?
La question du corps, c’est aussi celle de la sexualité qui se vit à travers et par le corps ? Le soin, l’infinie pitié pour le corps de l’autre n’intensifient-ils pas le sentiment de proximité au point d’amener les âmes à se rapprocher. L’intensité de la souffrance ne conduit-elle pas à franchir des seuils qui, dans la vie courante, posent les jalons de normes naturelles ou sociales ? »

Extrait de la lettre écrite par Cathy Leblanc, professeure à l’Université catholique de Lille, organisatrice du colloque

Je n’ai pu assister qu’aux interventions du vendredi 13 dans l’après-midi et du samedi matin et, parmi celles-ci, trois d’entre elles m’ont particulièrement intéressées : celle de Corinne Benestroff, psychologue, docteur en littérature, intervenant à l’Université de Paris 8, celle de Marie-France Reboul, historienne, membre de l’Association Buchenwald-Dora et Kommandos, enfin celle de Marie-Joseph Bonnet, historienne, présidente de l’AFMD-75

  Le grand voyage ou le corps des voix

L’intervention de Corinne Benestroff sur « Le grand voyage ou le corps des voix » fut, pour moi, fort stimulante car elle a introduit les auditeurs dans le domaine de la psychologie et de la psychiatrie en nous invitant à lire (ou à relire) les ouvrages d’auteurs, anciens résistants-déportés.
En janvier 1944, quatre convois de déportés partent de Compiègne vers l’Allemagne. Dans celui du 20 janvier, se trouve Jacques Lusseyran [1], résistant aveugle, membre du mouvement « Défense de la France », qui, en 1953, publiera un ouvrage rappelant son parcours intitulé : « Et la lumière fut ».
Mais le propos de la conférencière va surtout consister en un regard croisé sur les récits de deux résistants-déportés qui se sont trouvés dans le même convoi, celui du 27 janvier 1944 composé de 1580 résistants, au départ de Compiègne vers Buchenwald : Jorge Semprun et David Rousset. Le premier faisait partie du maquis de Bourgogne et avait été emprisonné à la prison d’Auxerre. Le second, membre du Parti ouvrier internationaliste clandestin, arrêté et torturé rue des Saussaies en octobre 1943, avait ensuite été emprisonné à Fresnes. À leur retour, chacun des deux va écrire des ouvrages sur la déportation mais Corinne Benestroff s’est servie, pour sa démonstration, de l’ouvrage de David Rousset, paru en 1947 :  Les jours de notre mort et de celui de Jorge Semprun, paru en 1963 : Le grand voyage.
Pour C. Benestroff, le choix du roman est une voie d’accès privilégiée au vécu de ces hommes qui vont connaître la souffrance de l’entassement dans des wagons de marchandises durant les quatre jours et cinq nuits que dure le voyage vers Buchenwald. L’enfer de la promiscuité, alors que « la distance sociale » entre les individus est comprise entre un mètre vint et deux mètres dix. Progressivement, on passe de l’individu, encore maître de son corps, à une masse inerte d’ombres, une sorte de « gelée épaisse » (Semprun). Le corps devient une enveloppe de douleur pour les 120 hommes d’un wagon. La soif devient torturante : on boit son urine et souvent on s’ouvre les veines pour boire son sang. Progressivement, on perd la notion du temps et les sens commencent à se dérégler, la vue ne sert plus à grand chose car les hommes sont plongés dans « la nuit utérine du train », ce « corps-animal-machine ». Mais l’ouïe devient prépondérante : le déporté se trouve dans un « bain sonore » : crissements des freins lors des arrêts, voix extérieures, voix dans le wagon qui se désarticulent, hurlements, sortes de vagissement. Chacun commence à ressentir le vécu archaïque d’être abandonné de tous et subit des hallucinations. J.Semprun, dans son roman où les personnages sont réels, utilise beaucoup de digressions quand le récit devient trop douloureux : « le style peut sauver », les digressions ont une fonction défensive et réparatrice, c’est un véritable « sas de sécurité ».
Corinne Benestroff, pour tenter de mieux nous faire saisir la lente dégradation des consciences durant l’enfer du voyage, a recours aux travaux de Victor Tausk, disciple de Freud et pionnier de la psychanalyse des traumatismes crâniens, qui a publié un article en 1919 intitulé : « De la genèse de l’ « appareil à influencer » au cours de la schizophrénie », qui est une « machine diabolique » située hors des schizophrènes et qui leur transmet ou dérobe pensées et sentiments. Le déporté assiste à la transformation des assises profondes de sa personnalité. Il peut découvrir qu’on peut se souvenir de quelque chose que l’on n’a pas vécu...Le délire qui s’installe est une vérité d’un autre monde mais qui peut être aussi perçu comme une tentative de guérison face à quelque chose que l’ont ne peut maîtriser.
Mais certains de ces hommes enfermés dans le wagon, vu sans doute leur passé de résistants, tentent de réagir, de ne pas sombrer. Corinne Benestroff parle de « voix tutrices » qui ramènent vers la socialisation, des « voix calmes, thérapeutiques pour écraser les délires ». Certains de ces hommes, proches des ouvertures, décrivent le paysage, indiquent le nom des gares et arrivent parfois à lire les heures sur les horloges. Même les désaccords, les bagarres pour accéder à la tinette, le simple fait d’essayer de bouger servent de protection psychique. Dans le convoi de Rousset et Semprun, il y eut trois évasions qui ont entraîné des représailles : 99 déportés ont dû se déshabiller et poursuivre le voyage entièrement nus... Mais tout cela permet à de nombreux déportés de ne pas sombrer dans le néant de la folie à leur arrivée le 29 janvier à Buchenwald où un autre enfer les attend...

  Le déporté en son image

La seconde intervention, celle de Marie-France Reboul, avait pour thème : « Le déporté en son image ». Elle s’enchaînait bien avec la précédente puisque, une fois arrivé dans le camp de concentration après « le grand voyage », certains déportés ont utilisé le dessin comme forme de résistance. Dans les camps de Buchenwald et de Dora, 38 dessinateurs ont été identifiés et le but de M.F. Reboul était de nous en présenter quelques uns, chacun dans sa singularité. Le résistant belge René Salme considérait qu’avec les autres résistants-déportés, José Fosty, Léon Delarbre, Boris Taslitzky et Paul Goyard, « nous formions comme une académie ».

Je vous invite à consulter le blog de Cathy Leblanc http://www.cathyleblanc.fr/page/4sur lequel vous trouverez l’article de M.F.Reboul de 2011 intitulé : « Résister par l’art dans le complexe concentrationnaire de Buchenwald-Mittelbau, Dora et Kommandos », puisque son intervention reprend, en partie, le contenu de cet article qui est de plus accompagné de nombreuses reproductions des œuvres des déportés.
Cf. Parce que j’étais peintre, L’art rescapé des camps nazis, Christophe Cognet

 Approche de la question de la sexualité concentrationnaire

La dernière intervention, qui me paraît intéressant de rapporter, est celle de Marie-Josephe Bonnet intitulée : « « Ce ne sont plus des seins, ce sont des martyres ! » Approche de la question de la sexualité concentrationnaire.

La présentation de cette thématique repose intégralement sur l’analyse d’une partie de l’opérette écrite dans le camp de concentration de Ravensbrück, en octobre 1944, par Germaine Tillion, intitulé « Le Verfügbar [2] aux enfers ». Cette ethnologue s’engage dès 1940 dans la Résistance. Elle est arrêtée en 1942 et déportée à Ravensbrück d’où elle ne sortira qu’en avril 1945 lors de la libération du camp. Le soir, dans les baraques étouffantes du camp, Germaine Tillion récite à ses camarades de captivité les scènes désopilantes dans lesquelles un « naturaliste » décrit l’étrange « espèce » des Verfügbar, ces détenues qui, comme elle-même, refusent de travailler pour les Allemands. Cette opérette-satyre et les rires qu’elle provoque permettent à toutes de prendre leur distance par rapport à l’affreuse réalité et constituent même une arme contre la barbarie. Comme l’écrit elle-même Germaine Tillion, «  survivre est notre ultime sabotage ».
Mais l’intervention de M-J. Bonnet est avant tout centrée sur le problème de la sexualité entre femmes dans le camp. Elle explique d’abord le jeu de mots de son titre : en effet, une des manifestations physiques de l’affaiblissement des corps, face au manque de nourriture et aux conditions de vie déplorables, est « l’effondrement » des seins des détenues devenus des « martyres » face aux poitrines « arrogantes » du « chœur des julots ».
Dans l’opérette, G. Tillion, toujours très discrète sur sa vie sexuelle, introduit le thème de l’homosexualité. Dans la publication aux éditions de la Martinière, collection « Points », de l’opérette, à la page 51, elle présente ainsi ces « julots » par l’intermédiaire du « naturaliste » : « ...Pour être complet nous devons citer des velléités de virilisation dans la variété des triangles noirs germaniconus. L’animal tend alors à prendre les formes extérieures du mâle, il perd ses incisives, et répond au nom de julot ». Les Allemandes, ainsi décrites, portent le triangle noir des « asociales », terme qui qualifie chez les nazis des femmes internées pour atteinte à la « qualité de la race » (sic). Elles pouvaient être des marginales, des ivrognes, des mauvaises mères, des prostituées et aussi des lesbiennes [3]. Elles appartiennent, pour la plupart, à des milieux défavorisé et les nazis les envoyaient souvent au bordel "pouf" (Puff), en leur faisant miroiter l’espoir d’une libération. La perte des incisives est une des séquelles de la syphilis.
M-J Bonnet met ainsi en évidence le rejet par Germaine Tillion de l’homosexualité d’autant plus qu’elle est incarnée ici par des Allemandes qui bénéficient d’un statut privilégié dans le camp. Elles sont mieux nourries, mieux habillées et cherchent à acheter les « faveurs » des détenues politiques françaises avec de la nourriture. Dans cette opérette, pour M-J Bonnet, G.Tillion utilise, sans doute involontairement, un syllogisme : l’homosexualité est le seul fait des Allemandes, l’Allemagne est l’ennemie des Françaises, donc celles-ci refusent l’homosexualité considérée comme de la prostitution...Le patriotisme exacerbé de l’ethnologue-résistante se focalise ici sur la sexualité, en utilisant en particulier le discours stéréotypé homophobe, discours d’une jeune femme conditionnée par son milieu bourgeois, d’autant plus que ces « julots » (terme qui appartient à l’argot parisien) sont issus de milieux défavorisés.

Dessin de Dorothée de Rippert Mopse d’Odette Fabius née Schmoll, déportée à Ravensbrück, fait à sa sortie du bloc disciplinaire où elle a été enfermée suite à son évasion :
http://catalogue.mahj.org/collec.php?q=col&o=39o25hS9639Yk918

Le prochain colloque aura lieu en mars 2016. Il sera consacré à «  L’écriture à l’épreuve de la déportation ». Vous pouvez contactez Cathy Leblanc sur son blog : http://www.cathyleblanc.fr

Jacqueline Duhem, avril 2015

- colloque portant sur religion et spiritualité dans les camps de concentration nazis, du 9 au 11 mars 2017 à l’Université catholique de Lille http://www.cathyleblanc.fr/

Bibliographie
Odette ABADI, Terre de détresse, éd. La Découverte, coll. Témoins, 1992
AMICALE de Ravensbrück et ADIR (Association des déportées et internées de la Résistance), Les Françaises à Ravensbrück, Gallimard, 1965
Margarete BUBER-NEUMANN, Prisonnière de Staline et d’Hitler et Déportée à Ravensbrück, Paris, Seuil, 1988
Odette FABIUS-SCHMOLL, Un lever de soleil sur le Mecklembourg. Mémoires, Paris, A. Michel, 1986
Geneviève de GAULLE-ANTHONIOZ, La Traversée de la nuit, Paris, Seuil, 1998
Guylaine GUIDEZ, Femmes combattantes ou le temps du courage, Perrin, 1989
Mechtild GILZMER, Christine LEVISSE-TOUZÉ, Stefan MARTENS (dir.), Les femmes dans la résistance en France, Paris, Tallandier, 2003
Sarah HELM, Ravensbrück : Life and Death in Hitler’s Concentration Camp for Women, New York, éd. Nan A. Talese-Doubleday, 2015
Liliane KANDEL "Une pensée empêchée", Les Temps Modernes, mars-mai 1996, n° 587 Liliane KANDEL (dir.), Féminismes et nazisme, Paris, Publications de l’université de Paris 7-Denis Diderot, 1997 ; réédition chez Odile Jacob, 2004
Hermann LANGBEIN, Hommes et femmes à Auschwitz, Paris, Fayard, 1975, rééd. Poche, Talandier, 2011
Françoise MAFFRE CASTELLANI, Femmes déportées. Histoires de résilience, préface de Boris Cyrulnik, Paris, Des femmes / Antoinette Fouque, 2005
David ROUSSET, L’Univers concentrationnaire, Paris, Minuit, 1965
Anne-Lise STERN, Le Savoir-déporté. Camps, histoire, psychanalyse, Paris, Seuil, 2004
Bernhard STREBEL, Ravensbrück. Un complexe concentrationnaire, Paris, Fayard, 2005
Françoise THÉBAUD, Écrire l’histoire des femmes, Fontenay, ENS Éditions, 1998
Germaine TILLION, Ravensbrück, Paris, Le Seuil, 1973
Germaine TILLION, Le Verfügbar aux Enfers. Une opérette à Ravensbrück, Paris, La Martinière, 2005
Dominique VEILLON, « L’Association nationale des Anciennes déportées et internées de la Résistance », dans Alfred WAHL, Mémoire de la Seconde Guerre mondiale, Metz, Centre de recherches Histoire et civilisation, 1984

Rolande TREMPÉ, Camps de femmes, documentaire par Claude Aubach, université de Toulouse Le Mirail, 1994, 62 min. (Rieucros, Brenz et Gurs).
Femmes en résistance à Ravensbrück, Coordination : Claire Andrieu et Christine Bard
http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=05&rub=dossier&item=54
Germaine Tillion, résistante, déportée, ethnologue

NM,avril 2015

[1GARCIN Jérôme, Le voyant, Gallimard, 2015. Histoire de Jacques Lusseyrand, aveugle, résistant au Mouvement des volontaires de la liberté qui rallie fin 1942 " Défense de la France", déporté à Buchenwald, survivant grâce à l’aide de ses camarades.

[2 Verfügbar : disponible

[3LL : Lesbiche Liebe amour lesbien


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