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Si tu parles Marianne, Bruno Doucey - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Si tu parles Marianne, Bruno Doucey

Je trahirai demain
vendredi 13 février 2015

"Je trahirai demain". On a retrouvé, caché dans la poche d’un petit garçon, un poème écrit par Marianne Cohn avant de mourir.

Bruno Doucey : Si tu parles Marianne, éd. Élytis, 2014

Bruno Doucey, l’auteur de cette « lettre d’amour », s’adresse à Marianne. « On pensera que je t’admire. Ce n’est pas exactement cela. Moi je préfère dire que je t’aime. Par-delà l’espace et le temps. » (68) Marianne Cohn, née en 1922 en Allemagne, jeune fille juive engagée dans la résistance, a sauvé des centaines d’enfants en les faisant passer en Suisse. Le 31 mai, elle est arrêtée près d’Annemasse en voulant franchir la frontière. Marianne assassinée par ses tortionnaires le 8 juillet 1944 en Haute-Savoie, à quelques jours de la Libération. On a retrouvé, caché dans la poche d’un petit garçon, un poème écrit par Marianne avant de mourir. Témoignage des souffrances et des atrocités, ode à la liberté : « Je trahirai demain ».

Ce poème habite Bruno Doucey.
« Les mots de ton poème sont entrés dans ma vie. C’était il y a longtemps. Ce jour-là, je leur ai offert l’hospitalité. Pour toujours. Ils ne sont pas repartis. »(12)

« Maintenant tu le sais, les mots que tu écris sont plus forts que les coups que l’on te porte. » (100)

Mémoire et imaginaire
tissent la toile d’un récit-patchwork, assemblage de 50 textes de longueur variable, de trois lignes à quatre pages. Des mots en lettres capitales introduisent les différents tableaux.
Livre-mémoire, érigé tel une stèle où s’inscrivent les noms des victimes de la barbarie nazie. Bruno Doucey raconte la vie de Marianne. Le récit est une courte tragédie en trois actes : exil, engagement, mort. Une histoire où se mêlent le réel et la fiction. Le réel de la fuite, de l’exil, de la résistance et de la mort. La fiction d’une autre vie où elle est sauvée. « Imagine (...), ferme les yeux, écoute-moi,... »(7)

« Depuis des années, je porte en moi ton poème. Ton unique poème. » (9)
« QUE PUIS-JE FAIRE pour te redonner vie ? Parler de toi. Penser à toi. Laisser mes pensées creuser la terre de l’oubli comme une taupe. Jusqu’à parvenir aux radicelles de ta propre histoire. » (14)
Raconter tout ce qu’il sait d’elle, lui donner la main et la ramener dans la lumière. Il existe un lieu hors de l’espace et du temps où les êtres peuvent se retrouver. Il suffit de suivre un fil invisible, sonder le mystère d’une photo.
« Suis-je ton père ? Le frère que tu n’as pas eu ? Le petit garçon....le jeune résistant fou de poésie, qui t’aimait en secret..... » (45)
Par le pouvoir de l’écriture et des mots, la sortir de l’oubli, de l’obscurité.
« Les mots sont ainsi, ils aiment la vie comme les enfants aiment l ’amour. » (62)
« Les mots viennent gratter à ma porte. (..) Je sais bien que j’ai fermé portes et fenêtres, que je suis seul dans la maison, mais cela ne change rien : je me retourne et tu es là. » (12)
« Ai-je rêvé ta présence ou l’avons-nous vécu, cette scène, au cœur de l’été 1944 ?
Un instant, j’ai cru que tu avais cessé de me suivre, (...)
Oh ! Marianne, pardonne-moi, j’ai eu peur que tu ne sois plus là ! Je me suis retourné, il n’y avait personne. » (p.63)

Marianne, traquée par les nazis. Marianne avec les enfants sur les chemins de la liberté. Marianne celle qui incarne les valeurs de la République ; Cohn, devenu Colin, pseudonyme pour entrer dans l’action clandestine. Son nom signifie « dévoué, dédié » en hébreu. 22 ans, chiffre palindrome, force des symboles, comme le nombre de poètes réunis par Paul Eluard dans « L’ Honneur des poètes », publié dans la clandestinité. Poètes de la Résistance, comme toi Marianne.

Bruno Doucey, éditeur né en 1961, sa mémoire fonctionne comme la bobine endommagée d’un vieux film en noir et blanc qui parfois tourne à vide. Il part à la rencontre de Marianne sur les sentiers perdus de la mémoire, de la déroute, suit sa trace « dans la poussière des lointains ».
Étranger. Exilé. Réfugié. Errance. Toute l’histoire du peuple juif. Marianne a quitté l’Allemagne, elle est devenue espagnole, suisse, européenne.
L’auteur retrace l’enchaînement des circonstances aboutissant à la torture et à la mort. Les mots le poussent à parler d’elle.

Bruno Doucey, écrivain-passeur de la mort à la vie.
« 31 mai. Je ne lâcherai plus jamais ta main, je te le promets. J’irai jusqu’au bout de l’histoire qui te redonne vie. (…) pour que tu puisses entreprendre, lentement, ta remontée vers la lumière. Après, quand tout sera fini, je partirai sans me retourner. (21)
Par le pouvoir des mots, Bruno-Orphée va ramener Marianne à la vie.

« Je ne parviens pas à raconter ta mort. » (97)

Dans la nuit du 31 mai 1944, Marianne est arrêtée avec 28 enfants près d’Annemasse en voulant franchir la frontière.
« Il me faudrait des mots d’une violence inouïe, des phrases d’une barbarie que je peine à imaginer pour dire ce qu’ils ont fait de toi. » (97)
Le quartier général de la Gestapo d’Annemasse, les interrogatoires, la torture, le corps livré aux bourreaux, le massacre à coups de bottes, de pelles, de pioches...
Bestialité, visage et corps suppliciés.
Souffrance de n’avoir pu la protéger. Désir de lui procurer un refuge, un abri, dans les pages du livre écrit pour elle. « Toi, je le sais, tu es sauvée. » (8)
« Ils se sont acharnés sur toi, au-delà même de ce que mon imagination peut supporter. » (103)

Le texte
renvoie au réel et à l’imaginaire. Il dévoile les traits physiques de Marianne, explore sa psychologie, exprime ses émotions avec pudeur et délicatesse. Texte biographique qui fait le récit rétrospectif de la vie de Marianne, dans son contexte historique. Portrait physique, moral et social. Chant élégiaque de l’amour perdu, hymne, oraison funèbre prononcée en l’honneur des enfants assassinés ; panégyrique, poème lyrique qui célèbre les qualités exceptionnelles de son héroïne. Kaddish tellement proche de la poésie.

Construction habile du récit qui assemble la destruction, la perte, la mort autant que l’envie de vivre, d’aimer. Aussi bien le récit atteste un désir de médiation entre les vivants et les morts. Il coud ensemble l’histoire des disparus qu’il espère revenants, enchevêtre vie et mort. Rêve de voir Marianne, de s’unir avec elle, de l’extraire du silence et de lui donner voix. L’amour, la tendresse circulent dans le texte. Il bâtit une fiction qui rêve de la proximité des corps. L’expression du désir se confond avec le corps de Marianne qu’il ressuscite. Ce qui entraîne l’expression du manque : un gouffre. Langue d’amour qui brise le silence qui les sépare et tente de la sortir de son mutisme. Immense silence à quoi sans relâche il ne cesse d’être confronté, tel un monde totalement muet et sourd. Le monde des morts, l’anéantissement. Il nous fait partager la sensation épouvantable de toucher la mort. Chaque fragment de texte surgit comme un mort qui ressuscite et prend la matière du texte. Il lance des appels dans les ténèbres. Marianne s’exprime par lui, elle retrouve la parole, existe. Passionnant dessein pour remédier à la perte. Sa langue, sa parole surgissent au sein de ce silence qu’il rompt inlassablement par l’écriture et ses procédés conjuratoires. Miroir et ombres, êtres qui ne sont plus et qui s’expriment par sa plume.

Admirable scène fictive qui tend à redonner vie à son héroïne.

Dominique Dufourmantelle

DOUCEY Bruno, Si tu parles, Marianne, éd. Élytis, 2014
SEGHERS Pierre, La Résistance et ses poètes, 1975

Je trahirai demain

Je trahirai demain pas aujourd’hui
Aujourd’hui arrachez-moi les ongles,
Je ne trahirai pas.

Vous ne savez pas le bout de mon courage.
Moi je sais.
Vous êtes cinq mains dures avec des bagues.
Vous avez aux pieds des chaussures
Avec des clous.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui,
Demain.
Il me faut Ia nuit pour me résoudre,
Il ne me faut pas moins d’une nuit

Pour renier, pour abjurer, pour trahir.
Pour renier mes amis,
Pour abjurer le pain et le vin,
Pour trahir Ia vie,
Pour mourir.

Je trahirai demain, pas aujourd’hui.
La lime est sous le carreau,
La lime n’est pas pour le barreau,
La lime n’est pas pour le bourreau,
La lime est pour mon poignet.

Aujourd’hui je n’ai rien à dire,
Je trahirai demain.
Marianne Cohn - novembre 1943

Aide aux juifs :
- hébergement de jeunes juifs : Maria Couillens, René Duphil, Pierre François, Fernand Bouteille.
- à Toulouse, l’organisation de la sixième : Lucien Fayman
- maquis de Vabre : Marie-Claire Lautman

Sous la responsabilité de Georges LOINGER, Organisation Juive de Combat : France 1940-1945, Paris, Autrement, coll. « Mémoire/Histoire »,‎ 2006
Le sauvetage des enfants cachés durant la dernière guerre
A propos du sauvetage d’enfants juifs en Haute-Savoie en 1943–44 : Mila Racine, Georges Loinger, l’OSE, Mariane Cohn
Le sort des autres, Le sauvetage des enfants juifs à la frontière franco-suisse, Nancy LEFENFELD - Traduit de l’anglais par Lucienne Latour-Zederman - L’Harmattan, 2016
Le sort des autres, l’Harmattan

The Fate of Others : Rescuing Jewish Children on the French-Swiss Border, Lefenfeld, Nancy, Timbrel Press, Clarksville, Maryland,2013, 456 p.

Février 2015-avril 2016