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Dora Bruder de Patrick Modiano, analyse - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Dora Bruder de Patrick Modiano, analyse

par Jean-François Hervieu
lundi 1er décembre 2014

« En écrivant ce livre, je lance des appels, comme des signaux de phare dont je doute malheureusement qu’ils puissent éclairer la nuit. Mais j’espère toujours. »

À propos de Dora Bruder, de Patrick MODIANO, Éditions Gallimard, 1997

« En écrivant ce livre, je lance des appels, comme des signaux de phare dont je doute malheureusement qu’ils puissent éclairer la nuit. Mais j’espère toujours. »
(Dora Bruder, Gallimard, 1997, p 43 )

« Je suis né le 30 juillet 1945, à Boulogne-Billancourt, 11 allée Marguerite, d’un juif et d’une Flamande qui s’étaient connus à Paris sous l’Occupation. » Dés l’incipit d’Un pedigree, Patrick Modiano inscrit la connaissance des êtres humains dans l’espace-temps un peu froid de l’état-civil et de la généalogie, et s’applique à lui-même les modes d’investigation auxquels l’auront contraint la disparition de Dora Bruder. De ces années émerge en lui la quête des origines, la fascination exercée par un père qui, au terme d’errements multiples, a évolué aux marges de la clandestinité et du marché noir, dans le déni de sa judéïté. Quant à sa mère, sans doute l’enfant souffre-t-il de la déshérence dont elle l’a gratifié…

« Drôle d’époque entre chien et loup…mais je n’y peux rien, c’est le terreau –ou le fumier– d’où je suis issu. » (Un pedigree, Gallimard, 2005, folio n ° 4377, p 19 )

Dès lors s’impose la thématique des premiers romans, inexorable, de  La Place de l’étoile (1968), dont le titre est emprunté involontairement à Robert Desnos, mort au camp de Terezin l’année de la naissance de l’écrivain, à La Ronde de nuit (1969), pour aboutir à l’écriture du film alors controversé de Louis Malle,  Lacombe Lucien(1974).

Apaisé, Patrick Modiano se consacre dès lors pour un temps à la confection d’ouvrages centrés sur les interstices de la mémoire d’un narrateur dont il emprunte constamment le masque, gammes improvisées qui lui valent la flatteuse réputation d’écrivain proustien.

En décembre 1988, la consultation d’un vieux numéro de Paris Soir, daté du 31 décembre 1941, va durablement bouleverser l’écrivain. Des parents éplorés ont lancé l’avis de recherche de leur fille, Dora Bruder, qui a fugué. Le domicile de la famille est familier à l’écrivain, qui transforme ce hasard objectif en mission à accomplir. C’est qu’en 1965, ses propres pas l’auront guidé vers les lieux où la jeune fille et ses parents ont résidé, sinon vécu ; ainsi note-t-il : « Peut-être, sans que j’en éprouve encore une claire conscience, étais-je sur la trace de Dora Bruder et de ses parents. Ils étaient là, déjà, en filigrane. (Dora Bruder, Gallimard op. cit., p. 13 ) À partir de là il n’aura de cesse d’enquêter, et de consigner les vestiges d’une existence disparue. De la patience, il en a. « Il faut longtemps pour que resurgisse à la lumière ce qui a été effacé…mais je suis patient. Je peux attendre des heures sous la pluie. » (Dora Bruder, Gallimard, op. cit., p. 15-16. )

De Dora Bruder à Pedigree, via Livret de famille, Patrick Modiano va jalonner ses traversées de Paris d’un questionnement que viendront saturer les indices muets de découvertes aléatoires.

La copie intégrale de l’acte de naissance de Dora Bruder figure in extenso dans le corps d’un récit dont elle authentifie conjectures et supputations ; les pages que l’auteur consacre à ses origines dans Pedigree sont empreintes du même souci, obsessionnel, de précision. » Que l’on me pardonne – écrit-il – , tous ces noms et d’autres qui suivront. Je suis un chien qui fait semblant d’avoir un pedigree. »( Un pedigree, Gallimard, op. cit., p 11). La jeune Dora devient alors à ses yeux une sœur d’élection, partageant avec Rudy, le frère disparu, toute la mansuétude de l’écrivain. Et, dans un élan de tendresse, sans aucune afféterie littéraire, il s’imagine en compagnie de Dora, sous les traits de Jean Valjean, veillant sur Cosette, « dans le quartier d’un Paris imaginaire que Victor Hugo nomme le Petit Picpus.. . ; et, ajoute-t –il – voici ce qui me trouble : au terme de leur fuite, à travers ce quartier dont Victor Hugo a inventé la topographie et les noms de rue, Cosette et Jean Valjean échappent de justesse à une patrouille de police en se laissant glisser derrière un mur. » Ce jardin où se dissimuleront les deux héros se situe exactement au 62 de la rue du Petit-Picpus, là justement où a séjourné Dora Bruder, le pensionnat du Saint-Cœur-de-Marie …De toutes ces coïncidences, promptes à l’établissement de vaines prémonitions, Patrick Modiano extrait plutôt la chair virtuelle de ce qui aurait pu advenir, restituant ainsi à Dora les fragments d’une vie dérobée. A ses trousses, le commissaire Schweblin, dernier avatar de l’infâme Javert…

D’une seconde fugue de la jeune fille, l’écrivain ne saura rien, malgré sa volonté de s’identifier à elle . « Qu’est-ce qui nous décide à faire une fugue ? Je me souviens de la mienne, le 18 janvier 1960, à une époque qui n’avait pas la noirceur de décembre 1941…mais, la fugue –paraît-il – est un appel au secours et quelquefois une forme de suicide. » (Dora Bruder, Gallimard, op. cit., p 79-80)

C’est de cette ellipse narrative que provient ou persiste la liberté de Dora Bruder, comme finit par en convenir son biographe impuissant : « J’ignorerai toujours à quoi elle passait ses journées, où elle se cachait, en compagnie de qui elle se trouvait pendant les mois d’hiver de sa première fugue et au cours des semaines de printemps où elle s’est échappée à nouveau. C’est là son secret. Un pauvre et précieux secret que les bourreaux, les ordonnances, les autorités dites d’occupation, le Dépôt, les casernes, les camps, l’Histoire, le temps – tout ce qui vous souille et vous détruit – n’auront pas pu lui voler. » (Dora Bruder, Gallimard, op. cit., p 146-147 )

Au centre d’internement des Tourelles, boulevard Mortier, à la porte des Lilas, Dora Bruder fut un temps retenue en juin 1942 ; elle aurait pu croiser, entre ces murs, Jean Genet, incarcéré en qualité de droit commun quelques mois plus tard … Le 13 août 1942, on la mena au camp de Drancy, où elle rejoignit son père interné là depuis mars.

Dora et son père partirent pour Auschwitz le 18 septembre 1942 ; cinq mois après, le 11 février 1943, Cécile Bruder, sa mère, fut à son tour déportée.

On peut donc comprendre que l’écriture de ce récit mémoriel ait dû s’émanciper des ressources pourtant vivaces de la nouvelle histoire ; la résurrection d’un savetier d’ancien régime entreprise au même moment par Alain Corbin ( Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, Flammarion, 1998) offre de ce point de vue l ’exemple d’une autre démarche. Cependant, au-delà de l’exhumation – si respectable soit-elle – de la ruralité d ’ancien régime, les enjeux contemporains de l’œuvre de Patrick Modiano sont de toute autre nature. En rendant son statut de personne à la jeune femme qui aurait pu n’être qu’un personnage, l’écrivain redonne vie et dignité à tous les oubliés de l’histoire, et n’endosse pour ce faire que le profil d’un modeste héraut.

Au terme de ces quelques remarques, se détache, même anodine, l’empathie sans emphase de Patrick Modiano, à la fois universelle et personnelle : « Beaucoup d’amis que je n’ai pas connus, ont disparu en 1945, l’année de ma naissance. » (Dora Bruder, Gallimard, op. cit., p. 100). Et sans doute sa préface au Journal d’Hélène Berr, morte en avril 1945 à Bergen-Belsen, vient-elle confirmer ces dires :

« Au seuil de ce livre, il faut se taire maintenant, écouter la voix d’Hélène et marcher à ses côtés. Une voix et une présence qui nous accompagneront toute notre vie. »

Jean-François Hervieu, professeur de lettres

Le discours de réception du prix Nobel de Patrick Modiano, 7 décembre 2014
http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-reception-du-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html
Décembre 2014

"On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1m55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris".

Une plaque," promenade Dora Bruder" a été inaugurée le 1er juin 2015, sur le terre-plein situé dans le 18e arrondissement, entre la rue Leibniz et la rue Belliard.
Une promenade nommée Dora Bruder, Paris XVIIIe


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