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Isabelle Choko, ghetto de Lodz, Auschwitz, Bergen-Belsen - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Isabelle Choko, ghetto de Lodz, Auschwitz, Bergen-Belsen

jeudi 2 décembre 2010

Isabelle doit aller vivre dans le ghetto de Lodz avec ses parents.

Témoignage d’Isabelle Choko sur le ghetto de Lodz

Izabella Choko-Sztrauch-Galewska, née en 1928, a 11 ans quand elle est enfermée avec sa famille dans le ghetto de Lodz, le premier grand ghetto mis en place par les nazis

En ce qui me concerne, j’étais une petite fille quand je suis entrée dans le ghetto. J’étais une fille unique. Mes parents étaient pharmaciens, et je menais une vie de fille unique. C’est à dire que je fréquentais une école pilote [1]. J’avais envie d’apprendre beaucoup de choses et mes parents étaient très heureux que j’apprenne tout ce que je souhaitais. J’apprenais, en dehors de l’école, le français parce que je voulais continuer mes études en France, la danse rythmique, le patin à glace, le piano et la natation.
Juste avant la guerre, j’étais en vacances avec mes amis, dans une pension d’enfants, à côté de Lodz lorsque sont arrivées des rumeurs de guerre.
Je me souviens que ma mère m’avait raconté que pendant la guerre 1914-18, les balles lui sifflaient au-dessus de la tête quand elle allait à l’école. Il y avait peu de nourriture. On mangeait surtout des pommes de terre. Alors, ne voyant pas mes parents arriver me chercher, les autres enfants étaient presque tous partis, je les ai appelés pour qu’ils viennent. En Pologne, tout le monde n’avait pas le téléphone privé à cette époque, mais à la pharmacie, il y avait le téléphone. Mes parents m’ont tranquillisée, ils m’ont dit « On va venir te chercher. On arrive dimanche ».
Quand, enfin, nous sommes partis pour rentrer à Lodz, je me souviens que ma mère a dit, à la gare : « Il ne faudrait pas défaire les valises, il aurait fallu partir plus loin ». Mais ma mère était l’aînée de la famille. Il y avait la grand-mère, les frères, les sœurs, et la pharmacie dans laquelle ma mère a travaillé depuis qu’elle était jeune fille. Ensuite, lorsqu’elle s’est mariée, mon père a travaillé avec elle.

Nous sommes arrivés en ville, dans l’appartement, nous habitions à côté de la pharmacie. Nous avions une pièce, une salle à manger, une chambre pour mes parents, une petite chambre pour moi. Dans ma chambre, j’avais un lit, un petit bureau. Je devais recevoir une bibliothèque, parce que dans « notre école », l’essentiel, c’était les livres. Nous avions même dans notre école, un journal. Nous devions avoir des leçons de sexualité. Imaginez cela en Pologne à l’âge de 11 ans –12 ans ! des leçons de sexualité.

Mais d’abord, on avait déjà des leçons de civisme. C’était très important. Tous les jours les élèves devaient apporter un petit déjeuner à l’école pour les enfants des écoles pauvres, des enfants qui n’avaient les mêmes moyens que nous. Si quelqu’un avait oublié, il était renvoyé à la maison. Il fallait penser aux plus démunis et apporter pour eux, tous les jours, ce petit déjeuner.

L’occupation
A ce moment là j’ai su que la guerre était arrivée parce que les Allemands ont très vite occupé la ville. Ils sont rentrés, et ils ont été très bien reçus par une partie des habitants de Lodz parce que nous avions à Lodz une partie de Volksdeutsche, des Polonais d’origine allemande. Les Allemands ont été assez bien reçus par ces gens-là, bien entendu.

Dès que les Allemands sont rentrés, ils ont pris, très vite, des mesures anti_juives. D’abord, le port de deux étoiles est devenu obligatoire, une devant, une derrière pour qu’on puisse distinguer un juif des autres. On n’avait pas le droit de traverser la rue principale [2], elle traversait la ville de part en part. Nous étions ainsi coupés de notre famille, de nos amis qui habitaient de l’autre coté de cette rue.

Ensuite, ils ont commencé à spolier les biens juifs. Les Allemands rentraient dans les appartements, ils frappaient à la porte, si on n’ouvrait pas, ils cassaient la porte et s’appropriaient des biens qui leur plaisaient, à n’importe quel moment.

En Pologne, c’était très différent de la France parce qu’en France, il fallait que les juifs se déclarent. En Pologne, il n’y avait pas besoin de se déclarer juif, parce que la religion, l’appartenance étaient marquées automatiquement sur tous les papiers et dans toutes les instances administratives. Ainsi les Allemands savaient parfaitement où habitaient les juifs. Donc ils rentraient dans les appartements des juifs et prenaient ce qui leur plaisait.

Un jour, les Allemands sont entrés à la maison. J’avais justement une leçon de français. J’avais un vieux professeur qui était la fille d’un général russe. Je ne sais comment elle m’apprenait le français, mais j’avais des leçons de français deux fois par semaine. Cette femme était très gentille parce que chaque fois que j’apprenais bien mes leçons, elle jouait avec moi aux cartes, à 66 [3].

Les Allemands sont rentrés pendant mon cours de français. Mademoiselle était morte de peur quand elle a vu les Allemands entrer. Elle me disait « On va ranger les livres. - Mais non, on va continuer notre leçon, disais-je ». J’avais une seule peur, c’était qu’ils me prennent ma plaque de chocolat qui était dans mon sac à dos que ma mère avait préparé. Il y avait toujours une valise et un sac à dos prêts, au cas où nous serions obligés de quitter en vitesse l’appartement. Mais ce jour-là, ils sont rentrés seulement dans la chambre de mes parents. Quand ils ont vu les meubles en bois de rose de mes parents.- Ma mère s’était payé un grand luxe. C’était des meubles en bois de rose qu’elle avait fait copier sur ceux du château du Wawel à Cracovie. Ils ont simplement poussé la porte, ils ont mis les scellés sur la porte de la chambre à coucher de mes parents. Quand mes parents sont rentrés du travail le soir, ils n’avaient plus de chambre, plus de lit, plus rien. Ils ont été obligés d’aller chercher un matelas pour improviser un lit dans la pièce à côté.
Ainsi ont commencé les incursions dans les appartements.

Aryanisation de la pharmacie
Un jour, mes parents me prennent par la main et m’emmènent à la pharmacie. J’étais très étonnée. En principe je n’avais pas le droit d’aller à la pharmacie parce que je dérangeais mes parents. Je voulais sentir ce qu’il y avait dans les jolies fioles de toutes les couleurs, parce que mes parents avaient non seulement des médicaments, mais aussi des produits de beauté importés de France. Je voulais savoir si cela sentait bon, ce qui se passait.Évidemment, mes parents ne pouvaient être dérangés constamment, donc je n’avais pas le droit d’aller à la pharmacie.

Ce jour-là, j’étais avec eux. Mon père, ma mère, ont remis les clefs de la pharmacie, ont donné des explications, où se trouvaient les médicaments, les produits parce que tout simplement les deux personnes qui étaient là, sans autre procédé, ont pris possession de la pharmacie, des clefs.
Et mes parents se sont retrouvés avec moi, dehors. Nous nous tenions tous les trois par la main. Pour la première fois, j’ai vu mes parents pleurer.

Le ghetto
Nous sommes arrivés à la maison et à ce moment- là, nous avons appris que nous étions obligés d’aller vivre dans un ghetto. Le ghetto, c’était l’endroit le plus triste de la ville, le plus pauvre, Baluty. Dans ce périmètre, l’espace est fermé avec des barbelés, avec des miradors et avec des soldats en armes qui nous surveillaient jour et nuit. Nous n’avions plus le droit ni d’entrer ni de sortir, nous n’avions plus de contact avec l’extérieur.
Mais auparavant, dès que mes parents ont su que nous devions aller dans ce périmètre, ma mère est vite partie pour voir ce qu’elle pourrait organiser pour la famille, ce qu’elle pourrait faire pour qu’on puisse vivre d’une façon ou d’une autre dans ce ghetto.

Ma mère a trouvé une maison où il y avait plein de chambres sur plusieurs étages. Comme nous avions droit à une chambre par famille, il se trouve que dans chaque chambre il y avait mes oncles, mes tantes, ma grand-mère, mes parents et moi. Quand ensuite, il restait deux ou trois chambres, il y avait des amis. C’était rue Zawisza, n° 22. Nous nous sommes retrouvés là, tous en famille, avec des amis. Et c’était très, très important, bien entendu.
Parce que dans ce ghetto, au moment où nous avons aménagé dans notre chambre de 15m2, il n’y avait plus qu’un grand lit pour mes parents, un petit lit pour moi, une table, 3 chaises, un petit poêle sur lequel nous faisions la cuisine, un évier dans lequel nous prenions l’eau, dans lequel on se lavait. Évidemment en hiver, il fallait casser la glace pour pouvoir avoir de l’eau, parce que les appartements n’étaient pas chauffés. Heureusement nous avions des couvertures en Pologne, pour nous protéger un peu du froid.

L’école
A ce moment, dans le ghetto, il y avait encore l’école. Au début de l’année 1940, il y avait une organisation encore dans le ghetto. Il y avait l’école, un hôpital, une bibliothèque, une salle de concert. Nous allions de temps en temps, mes parents et moi, au concert écouter de la musique classique. Je pouvais avoir un livre tous les jours. C’était très important pour moi. Dès que j’avais un grand chagrin, je lisais. Je lisais énormément.
Ma mère pour que je puisse continuer à étudier, m’a tout de suite inscrite à l’école. À ce moment-là, j’allais tous les jours à l’école. J’apprenais l’allemand. C’était mes premières mauvaises notes, j’étais un peu allergique à l’allemand.

J’ai eu de la chance. De notre classe, sur une quarantaine d’élèves, il est resté six survivants. Nous nous sommes rencontrés tous les six après la guerre, et j’ai pu avoir la photo de cette période, prise depuis notre maison, dans le petit jardin.

La radio
Nous étions, dans notre maison, parents et amis, et j’ai su, j’étais trop jeune pour qu’on me mette dans le secret, qu’il y avait un poste émetteur- récepteur caché dans la maison. La possession d’un poste de radio était punie de mort. Je savais qu’il était dans la maison, on ne m’a pas dit où.

De la résistance en question
Le soir, quand on rentrait, on faisait des petites soirées. Les jeunes chantaient, récitaient des poèmes, on se racontait des nouvelles, de ce que nous pouvions savoir de l’extérieur, vu que nous n’avions pas de grandes ondes, mais des ondes courtes [4], notamment du ghetto de Varsovie. Nous avons appris tout ce qui s’était passé sur l’insurrection du ghetto de Varsovie. Je pense, j’en suis presque certaine, j’ai su ensuite que c’était vrai, les jeunes qui étaient dans notre maison, et d’autres gens, pensaient évidemment à faire quelque chose, un soulèvement, quelque chose, au ghetto de Lodz [5]. Mais quand on a appris ce qui s’était passé à Varsovie, je pense qu’ils ont été obligés de renoncer. Ils ont dû penser qu’en laissant vivre tout le monde comme cela, qu’en essayant de maintenir le ghetto, peut être nous avions plus de chance de survivre. Probablement, avaient-ils raison parce qu’il y a beaucoup plus de survivants du ghetto de Lodz que de survivants du ghetto de Varsovie.

Quand les Allemands se sont aperçus que les juifs continuaient à se cultiver, qu’il y avait des écoles, des bibliothèques, des concerts de musique classique, ils ont tout fermé. Les enfants à partir de 12 ans, sont allés travailler. Et c’était mon cas. J’ai commencé à travailler à ce moment là. Ma mère travaillait dans une boutique d’alimentation. C’était une chance. Elle n’avait pas le droit de sortir de la nourriture. Elle pouvait manger sur place. Par conséquent, elle pouvait laisser un peu sa ration mensuelle pour mon père et pour moi.

Il y avait également une tante qui travaillait à la pharmacie. Elle nous ramenait de l’huile de foie de morue. Alors ma mère avait persuadé tous les enfants que c’était délicieux et tous les jours, les enfants avaient droit à une grande cuillère d’huile de foie de morue. Nous léchions les cuillères.

C’est à ce moment là que mon père est devenu de plus en plus faible. C’était un homme qui était un peu souffrant, cela ne se voyait pas, quand on ne le savait pas. Et c’est pourquoi, après avoir voulu être danseuse à l’âge de trois ans, à l’âge de 7-8 ans 9-10 ans, j’avais décidé de faire de la recherche en chimie pour trouver des médicaments pour les gens qui étaient malades. Je suis venue en France après, mais je n’ai pas eu le temps de faire des études de chimie. Un jour, mon père ne pouvait plus se lever. Ma mère quand je suis rentrée du travail -le soir, m’a dit « Va vite à la pharmacie, je vais te donner un papier, va vite chercher des piqûres pour ton père ». Je me suis précipitée, j’ai trouvé des piqûres à la pharmacie. On a fait des piqûres à mon père, qui malheureusement, n’ont prolongé sa vie de quelques heures. Il est mort dans la nuit.
C’était en 1942. J’avais déjà deux années de ghetto, et plus beaucoup de larmes. Je ne pleurais presque plus. J’ai pris un livre, et toute la nuit, j’ai lu, ma seule consolation.
Le lendemain, on a enlevé mon père et nous sommes allés, toute la famille, au cimetière. Quand nous sommes rentrées, dans le grand lit, il n’y avait plus que ma mère, j’étais à côté, dans un petit lit. Nous sommes restées toutes les deux, heureusement encore entourées de toute la famille, les frères et les sœurs de ma mère.
J’étais l’aînée des enfants. Il y avait une petite cousine, un petit garçon et un tout petit de 3 ans, mignon comme tout, dont je m’occupais souvent.
A partir de ce jour-là, nous étions toutes les deux. Nous travaillons. Ma mère travaillait de son côté, moi du mien. Nous nous voyions le soir. Bien sûr, toutes les deux, nous nous soutenions autant qu’on pouvait.
A un moment donné, moi aussi je suis tombée malade. J’avais la typhoïde. Ma mère qui me soignait toujours, savait tout de suite ce que j’avais. Elle a quand même appelé le médecin, comme d’habitude. J’avais énormément de fièvre. Il m’a regardée. "C’est la typhoïde" a dit le médecin. Alors, je lui ai souri. Il m’a dit : « C’est la première fois que quelqu’un me sourit quand je lui annonce qu’il a la typhoïde ». Je ne savais pas ce que c’était.
Il fallait avoir de la chaleur. La seule pièce chauffée était celle de ma grand-mère. Elle m’a cédé sa pièce chauffée. Elle est venue avec ma mère. Et puis j’ai guéri, je ne sais pas comment. Il n’y avait pas de médicament. Je n’avais pas le droit de manger, j’étais à la diète.
A ce moment-là, la famille de mon père a reçu un colis de la Croix Rouge. On pouvait encore recevoir des colis de la Croix Rouge au début des années de ghetto. On m’a donné le café et le chocolat pur qui étaient dans ce colis. Ce colis est arrivé de Paris du frère de mon père. Ainsi je me rappelais que mon père avait un frère à Paris. On a observé strictement la diète.Évidement, je ne pouvais pas manger non plus. Au bout de quelques jours, la fièvre a cédé, j’ai pris des forces et j’ai pu à nouveau travailler et mener la vie du ghetto.

Rafles
Tout le temps, il y avait des rafles. Tout le temps des camions arrivaient, ils faisaient descendre les gens dans la cour. Les Allemands sélectionnaient les enfants, les gens âgés, les gens inaptes au travail, les malades. Ils les enlevaient en disant : « Ils vont être mieux à l’extérieur. Ils vont être mieux soignés. Ici, au ghetto, c’est la famine, cela va mal ». Au bout d’un certain temps, on n’y croyait pas. Mais on ne savait pas du tout ce qui se passait à l’extérieur.
Pour vous dire, à quel point on ne savait pas, c’est qu’au moment où il a eu de grandes affiches [6] qui appelaient à se rendre à la gare pour aller travailler en Allemagne. « Rien ne vous arrivera, vous travaillerez en famille. Il faut que vous vous rendiez à la gare. ». A ce moment là, ma mère qui était une femme intelligente, a mis dans sa petite valise mes notes de classe en pensant qu’à Auschwitz Birkenau, j’allais pouvoir aller à l’école. Pour vous dire qu’on ne savait pas où on allait.

Se cacher
Ne croyant plus à rien, ma mère a décidé de se cacher, de ne pas aller as à la gare. Elle a trouvé une cachette dans une grande maison. Dans un couloir, par une armoire à double fond, on descendait dans une cave. Dans cette cave toute noire, ma mère m’a dit « Là on va se cacher ». Mais je disais : « Mais attends, on va manger quoi, on va boire quoi, il fait un froid épouvantable. Il n’y a pas d’eau, pas de lumière, pas de nourriture. Qu’est-ce que nous allons devenir ? ». « Oui, c’est vrai » m’a dit ma mère. Nous sommes sorties de là. Nous nous sommes cachées sous un tas de charbon. On sortait le soir toutes noires.
A ce moment-là, les Allemands vidaient rue par rue, faisaient descendre les gens dans les cours, et les emmenaient à la gare. Et ceux qui ne descendaient pas, ils les emmenaient de force.
Un jour, ma mère a dit : « On ne peut pas se laver, ce n’est pas possible de continuer ainsi ».
Elle a trouvé une autre cachette, dans une pièce, dans un trou sous le plancher. Nous étions à trois. Une femme, ma mère et moi. La famille s’était dispersée pour avoir plus de chances pour se cacher quelque part.
Nous nous sommes cachées, dans ce trou, sous le plancher. Malheureusement dans la journée, des soldats sont arrivés. Ils ont tâté le sol avec la crosse de leur fusil, ils avaient l’habitude. Les soldats ont senti le vide en dessous. Ils ont soulevé le bois, ils nous ont sorties de là, ils nous ont emmenées à la gare, direction Auschwitz Birkenau que nous ne connaissions pas encore.

La sélection à Auschwitz.
Quand nous sommes descendues du train, j’ai vu les barbelés, des femmes la tête rasée. Je commence à m’effrayer. « Qu’est-ce qui se passe ici ? » On me dit « tous ceux-là c’est des fous, enfin des gens qui ont l’esprit dérangé. Vous, vous allez travailler ».
Tout cela pour que nous restions tranquilles. Effectivement nous arrivions en masse sur les quais à ce moment là. Les trains arrivaient jour et nuit. Moi non plus, je ne suis pas tatouée. Il y avait des gens qui nous accueillait là, des gens qui ramassaient les valises. Un homme est venu vers moi et m’a dit : « Attention. Écoute-moi bien ce que je vais te dire. Au bout du train, il y a une sélection. A gauche, c’est la vie, à droite, c’est la mort, tu n’oublies pas. Tu vas à gauche. A gauche, c’est la vie ». Inutile de vous dire quand je me suis rendu compte que j’étais la seule à le savoir, comment le communiquer aux autres ? Si je l’avais dit à haute voix, c’était la panique et la panique, je savais déjà ce que c’était, cela veut dire que les Allemands allaient tirer dans le tas.
Alors, j’ai décidé de prendre ma mère par la main. A ce moment là, j’avais déjà 15 ans, j’avais l’air beaucoup plus âgé. J’ai pris ma mère par la main, j’ai marché aussi vite que j’ai pu le long du rail de chemin de fer.
J’ai bien vu, au loin, parce qu’il me l’avait annoncé, la sélection. J’ai vu au bout du quai qu’il y avait des hommes qui sélectionnaient gauche, droite. Et le long du quai, je disais à haute voix, presque en criant, en répétant tout le temps : « Allez à gauche. » « Allez à gauche » « Allez à gauche » C’est tout ce que j’ai trouvé comme solution. J’espère que les gens ne m’ont pas pris pour une folle et peut être, qu’à la sélection, j’ai pu penser, les gens se rappelleraient, et qu’ils iraient à gauche. C’était d’autant plus possible, qu’il y avait toujours cette foule.
Moi, on m’a envoyée tout de suite à gauche. Mais ma mère est restée entre deux parce qu’elle avait les cheveux qui ont blanchi en deux nuits, complètement. La foule aidant, j’ai pu l’entraîner avec moi par la main, et elle est venue avec moi. Nous restées toutes les deux.
Nous ne sommes pas restées très longtemps à Auschwitz non plus.
C’était l’époque où le service était débordé. Mais on nous a donné tout de suite une robe rayée, à la sortie des douches, des sabots et du linge. On nous a rasé la tête. Il n’y avait plus de place dans les baraques. Nous avons couché dehors, par terre, les unes contre les autres pour avoir un petit peu de chaleur.
Ensuite on nous a mises dans une baraque et toujours par terre.
Au bout de quelques temps, 8-10 jours, ma mère a su, je ne sais pas comment, que nous allions aller en Kommando de travail.

Transport vers l’Allemagne
On nous a emmenées à Celle, en commando de travail, près de Hanovre. Nous étions dans des baraques en bois, avec des lits superposés, et un peu de chaleur. Nous avons travaillé, transporté et posé des rails de chemin de fer. Nous avons travaillé tout l’hiver dehors.
J’ai eu une chance extraordinaire. Il y avait des prisonniers français. Mes amies de travail m’ont dit, toutes celles qui m’entouraient, nous étions une soixantaine de femmes dans le Kommando :
« - Tu sais parler un peu français ? Dis vite quelque chose.
- Mais qu’est-ce que je vais leur dire, je n’ai pas le droit de leur parler.
- Mais dis-vite quelque chose ».
Et dans ce garage où il y avait des prisonniers français, j’ai décidé de parler et, sans lever la tête, tout d’un coup, j’ai dit : « S’il vous plaît, quelle heure est-il ? »
Alors vous imaginez, ces hommes qui n’avaient pas entendu parler des femmes pendant je ne sais combien de temps, tout d’un coup, entendant ces femmes en robes rayées parlant français.

Depuis ce jour-là, ils nous ont apporté à manger. Pour moi plus particulièrement, il y avait un prisonnier français, qui tous les jours m’a apporté de la nourriture, ainsi que des gants, une veste. Il m’a certainement sauvée.

[Quelqu’un dans la salle
- A Auschwitz ? ]
- A Celle. C’était un Kommando de travail à Celle, à Waldelust.
Malheureusement cet hiver-là a été très dur, épouvantable. Mais, curieusement, nous n’avons déploré, en 9 mois, qu’une seule mort. C’était un miracle extraordinaire. D’autant plus qu’il y avait des Hongroises qu’on nous a parachutées. Les Hongroises pleuraient du matin au soir parce qu’elles sont venues dans l’enfer d’un seul coup. Nous, les quatre ans et demi de ghetto nous avaient bien habituées. Et là notre commandant SS. Je passe les scènes où nous avons été battues. C’est dans mon livre, si vous avez envie de le lire.

Puis on nous a amenées à Bergen-Belsen, et à Bergen-Belsen, c’était la mort. C’était la fin. Il n’y avait plus de nourriture, plus d’eau potable, plus de travail. Dans le camp surpeuplé il y avait les poux et le typhus. J’ai attrapé le typhus. J’étais très malade.

Ma mère est décédée un mois avant la Libération. J’ai essayé de m’accrocher à elle. Je ne voulais pas qu’on me l’enlève, bien sûr. J’étais à deux doigts de la mort. Mais, il y avait deux jeunes femmes à côté de moi qui m’ont dit : « Si tu ne te lèves pas, nous allons mourir ». Et moi qui ne voulais plus vivre, qui ne voulais plus me lever qui avais décidé de mourir, quand j’ai entendu cela, j’ai dit "Bon alors il faut que je me lève". Je me suis levée tant bien que mal, je rampais plutôt que je ne marchais. J’ai ouvert la porte de la baraque. L’air frais m’a ravivée. J’ai retrouvé mon souffle et ma respiration et je suis aller chercher de la soupe.
J’ai trouvé de la soupe à Bergen-Belsen.

Avant que mon père ne décède, j’ai surpris une conversation. « Oh, elle est grande maintenant, elle est intelligente, elle va peut être survivre. - Non, pas peut être, elle va survivre ».

27 juin 2007 Femmes dans les ghettos

Mes deux vies et La jeune fille aux yeux bleus, Isabelle Choko, 2004

Chronique du ghetto de Lodz :
http://www.getto-chronik.de/de

dimanche 30 novembre 2014 à 14h30, au Mémorial, " La Jeune Fille aux yeux bleus", Rencontre avec Isabelle Choko pour son livre paru dans la collection "Témoignage de la Shoah". 2014

[1une école privée mixte

[2La rue Piotrkowska

[3Le 66, c’est un jeu de 24 cartes ressemblant à la belote. explication d’Ulrich Hermann

[4Il y avait aussi Radio Swit,( l’Aube), une radio clandestine polonaise de Varsovie

[5Le ghetto est fermé hermétiquement. Il est impossible de se procurer des armes.

[6Le 2 août 1944 proclamation de Hans Biebow et de Chaïm Rumkowski


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