Warning: file_get_contents(/proc/loadavg) [function.file-get-contents]: failed to open stream: Permission denied in /home/www/cercleshoah/www/config/ecran_securite.php on line 358
Le témoignage, le rôle du témoin - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Le témoignage, le rôle du témoin

Annette Wieviorka
vendredi 12 décembre 2008

Journée du 12 DECEMBRE 1998
Le rôle du témoin, par Annette Wieviorka, en passant par le procès Eichmann, le rôle du professeur d’histoire et des témoins.
Comme l’a dit Simone Veil, au début nous avons parlé, même beaucoup parlé, mais personne ne nous entendait, se souvient Henry Bulawko.

A Filip Müller, qui est entré de lui même dans la chambre à gaz, Jana, une jeune fille lui dit :

"Tu dois rester au camp pour témoigner plus tard de nos derniers moments... si tu survis à la tragédie, raconte au monde entier comment nous avons péri", Trois ans dans une chambre à gaz, 1980, p. 155.

Filip Müller sortit de la chambre à gaz sous les coups des SS qui seuls ont le droit de décider qui doit mourir.

 LE POINT DE VUE DE L’HISTORIEN : ANNETTE WIEVIORKA

Annette Wieviorka souligne la concordance entre historien et professeur d’histoire. Il y a des enseignants d’histoire qui sont également des historiens. L’historien est celui qui, sur un point précis, produit un récit historique, par exemple une thèse. L’enseignant est celui qui transmet, qui enseigne à partir du récit écrit par l’historien dont il peut faire partie.

Je suis tout à la fois, comme un certain nombre de mes collègues, chercheur et enseignant. Je viens de publier il y un mois un livre « l’Ère du témoin » qui sera le point de départ de mon exposé. Ma réflexion s’est nourrie, mois après mois, du travail que j’ai fait pour l’Université de Yale. C’était un enregistrement de témoignages vidéo, les premiers faits à partir d’une collecte initiée par l’Université de Yale.

Nous avons procédé à un certain nombre d’enregistrements de témoignages qui sont d’ailleurs tous déposés à la Bibliothèque Nationale. Pendant tout ce travail, j’ai été en contradiction avec moi-même : c’est à dire que d’un côté, j’avais la certitude qu’il fallait le faire et que, d’un autre côté, cela posait des problèmes par rapport à l’écriture de l’histoire et par rapport à l’enseignement.

Dans ce petit livre, j’ai essayé de réfléchir à cette notion même de témoin.

La première partie est un essai d’analyse de ceux qui ont écrit pendant le génocide, au cours de la Shoah et qui n’ont pas survécu à leur témoignage Je pourrais citer quelques noms, mais le plus connu d’entre eux est Emmanuel Ringelblum. C’est aussi Carel Perechodnik, membre de la police juive du ghetto d’Otwock, qui a lui-même, pensant qu’elles auraient la vie sauve, emmené sa femme et sa petite fille de deux ans sur l’Umschlagplatz, d’où elles furent déportées. Lui-même a été tué lors de l’insurrection du ghetto de Varsovie.

Quand on regarde de près quelle est la pulsion qui fait écrire ces gens, on s’aperçoit que la grande masse des témoignages est de 1942, c’est à dire au moment où les gens ont senti qu’il n’y aurait pas de survie, ils ont voulu laisser une trace.

Aucun être humain n’a envie de disparaître sans laisser de trace. Carel Perechodnik le dit très clairement : je n’ai plus d’enfant, c’est mon enfant de papier qui remplace mon enfant de chair.

Il y a une conscience complémentaire dans les ghettos, c’est que la disparition de l’individu s’accompagne de la disparition de la collectivité qui nous a donné notre identité en tant qu’individu. Il y cette perception que si l’on ne veut pas que l’histoire soit écrite par les vainqueurs, et qu’il reste une trace de ce qu’a été le peuple Juif et de ce qu’a été sa place dans l’histoire, il faut porter témoignage. Des centaines de gens ont écrit dans les ghettos, parfois écrit sous forme de notes, comme le doyen du ghetto de Varsovie, parfois sous forme littéraire comme Israël Kaplan. D’autres enfin ont écrit sous forme de livres.

Ce mouvement de témoignages se poursuit dans l’immédiat après guerre sous essentiellement deux formes. D’abord par ceux qui ont survécu et qui ont le sentiment de leur monde yiddish englouti, et ceux qui sont animés du sentiment de paix, du « plus jamais ça » .

Le mouvement de ceux qui écrivent immédiatement après guerre est un mouvement d’écriture de gens qui ont perdu leur peuple et qui ont perdu la langue de leur peuple. C’est pour un écrivain ou un poète quelque chose de dramatique.

Il y a un mouvement d’écriture yiddish, l’ouvrage fondamental sur cette question est celui de Rachel Ertel, « Dans la langue de personne ». Également se développe toute une poésie de l’anéantissement et tout un mouvement de l’écriture que l’on a appelé les « Les livres du souvenir ». Ce sont des livres collectifs écrits par des survivants des ghettos, qui ont survécu soit en Pologne, soit dans les divers pays de la diaspora. Aujourd’hui il existe plus de 400 livres, mais on ne s’est absolument pas intéressé à cette littérature.
C’est donc le premier mouvement de témoignages qui n’a intéressé personne.

Dans les années qui ont suivi la guerre, les nombreux témoignages sont de ceux qui sont revenus des Camps de concentration comme Buchenwald, Dachau, Mauthausen comme ceux des rescapés du génocide. Ces témoignages n’intéressent pas.

On retrouve partout, en Israël, aux États Unis, en France, la même chose : on conseille de ne pas se vanter d’avoir été déporté : pour diverses raisons c’est considéré comme méprisant, on conseille aux gens d’oublier et de reprendre le cours de la vie.

Les choses vont changer avec la décision d’enlever Adolf Eichmann. Décision hautement politique. On aurait pu arrêter Eichmann plus tôt, il n’était pas caché de façon subtile, mais la vengeance n’a pas obsédé les Israéliens.

La décision d’enlever Eichmann et de le juger a été ce que Ben Gourion a souhaité : en faire le "Nuremberg du peuple Juif".

Le procureur, Gideon Hausner, explique dans ses mémoires comment il a conçu le procès. Il décide, à la différence du procès de Nuremberg, de construire l’accusation en privilégiant le témoignage oral, pour émouvoir le cœur des hommes par rapport aux documents écrits.

Il est intéressant de voir comment Gidéon Hausner a choisi ses témoins dans toutes les classes sociales habitant en Israël ( Ingénieurs, professeurs, artisans, agriculteurs, ouvriers).

Il veut que toutes les étapes de la persécution depuis l’arrivée d’Hitler au pouvoir soient présentes. Peu importe que cela ait à voir avec telle ou telle partie de l’accusation. Par exemple Eichmann n’a pas grand chose à voir avec tout ce qui s’est passé dans le gouvernement général de Pologne. Il veut que les témoins fassent comme il dit, un récit en lettres de feu d’un désastre national. Il les choisit aussi en fonction d’un premier témoignage, écrit dès le retour, ou à partir des dépositions faites à la même époque dans les camps de personnes déplacées, ceci pour éviter les distorsions provoquées par le temps.

Le procès Eichmann constitue, à mon sens, l’avènement du témoin.
Les témoins racontent, et ce qu’ils racontent, bouleverse. La salle d’audience est constamment pleine.

Pour les sabras( ceux nés en Israël), c’est une révélation et une réhabilitation de ceux qui ont survécu aux Ghettos et aux Camps. C’est aussi un cadre social par le fait même du procès, et par la volonté politique qui en a décidé. Le témoin devient porteur d’une identité forte et porteur d’un fragment de cette histoire. L’ensemble des témoignages est sensé pour, Gédeon Hausner, raconter l’Histoire.

Je crois que l’on peut comparer la position de Gédéon Hausner à Daniel Goldhagen.
En effet, ce dernier dit : quel récit doit-on faire pour comprendre la phénoménologie du bourreau ? Il faut faire le récit des souffrances et l’idéal écrit-il, serait de faire une histoire de 6 millions de récits. Cette histoire serait à l’évidence trop longue à écrire et insupportable.
Dans ma conception, dit A. Wieviorka, ce ne serait pas de l’Histoire. L’histoire n’est pas la juxtaposition d’une série d’expériences vécues, c’est d’abord quelque chose de collectif et c’est la capacité de produire un récit qui est valable pour tout le monde, même s’il y a plusieurs récits historiques et même si les historiens ne sont pas d’accord entre eux. C’est la capacité, en même temps, de décrire et de tenter de comprendre même si l’on sait qu’il y a des choses incompréhensibles .
Donc le procès marque un tournant, en Israël et dans la diaspora. Il va susciter un mouvement de témoignages.

Le 3è mouvement qui marque l’entrée dans l’ère du témoin est un mouvement qui démarre à la fin des années 70 par la projection du téléfilm « Holocauste » dont l’impact a été considérable.

Une association de déportés de New Haven, ne se reconnaissant pas dans le téléfilm, décide de la première collecte vidéo de témoignages. A la fin des années 80, cette initiative est étendue, notamment en France, en Allemagne et en Angleterre.

Il y a au cœur de la collecte de l’université américaine de Yale, le respect du survivant. L’idée est d’écouter une parole. Primo Levi le dit : écouter la personne qui a survécu est un acte capital. Il faut témoigner en étant entendu. On peut dire qu’à partir des années 8O, le génocide entre complètement dans la culture et la vie politique des différents États. Petit à petit s’amorce un mouvement faisant de l’Amérique le centre de l’Histoire et de la Mémoire.

Tout à l’heure Roland Brunet parlait du colloque « l’Amérique Maître du monde » je pense qu’elle devient aussi maître de la Shoah. Comment cela se manifeste- t-il ?

Henry Bulawko faisait allusion à la construction du premier mémorial dans le monde (bibliothèque, Centre d’archives, Mémorial) c’est dire le CDJC , il y a eu une grande polémique en Israël. À la suite de cette grande polémique a été crée Yad Vachem. On affirmait que le Centre la Mémoire doit être Israël. Les Israéliens en sont arrivés à interdire au CDJC la collecte d’argent, celle-ci devant être entièrement réservée pour Israël.

Des accords qui ont été passés et les dons recueillis envoyés en Israël.
Toutes les archives furent photocopiées, Yad Vachem devenant le Centre de la Mémoire et accordant dorénavant l’autorisation de construire des Mémoriaux.

Je me demande combien de Mémoriaux américains ont demandé l’autorisation en Israël. Ainsi, le centre s’est petit à petit déplacé pour s’installer aux États Unis, avec une conception particulière concernant les témoignages.

Certains, ici, ont peut être témoigné pour la Fondation de Steven Spielberg. Cette Fondation n’est pas faite avec l’argent de «  La liste de Schindler », elle est faite comme toutes les Fondations américaines avec des collectes globales de fonds. La volonté de Spielberg était d’enregistrer 200.000 témoignages partout dans le monde, le nombre a un peu baissé.

Il y a derrière cela un concept nouveau. Celui de l’américanisation de la Shoah, promue par l’homme qui dirige cette fondation et qui fut durant un temps, directeur du musée de Washington.

Cela veut dire : on prend un événement Européen, on le transporte aux États Unis et on en fait un événement qui doit servir d’exemple pour les valeurs américaines.

Par exemple, le musée de Washington est abondamment visité, y compris par de nombreux noirs. Après leur visite, beaucoup d’entre eux disent : « Je ne savais pas que les Blacks étaient des Juifs ». Ce qui signifie que l’on transforme ces événements, pour l’éducation civique américaine et pour l’adoption de ces valeurs, conduisant l’Amérique à aller au secours du monde.

Toutes les cérémonies à la mémoire de la Shoah commencent par des défilés de jeunes gens de l’armée américaine. Ceux-ci portent les drapeaux de ceux qui ont libéré les Camps.

Les Américains omettent de dire que rien ou peu de chose n’a été entrepris avant de libérer les Camps ; le musée de Washington le signale.

Donc, y compris pour éduquer les Américains, il y a la nécessité d’intervenir dans les affaires du monde pour dire où est le bon, le bien et le vrai.

Ce qui m’inquiète le plus pour l’Amérique, parce que je pense que la France sera réfractaire pour de très longues années, c’est l’ambition affichée par Birnbaum de créer cette Fondation qui ne s’appelle pas mémoire mais
« Visual History ». En effet Birnbaum dit : dans quelques années c’est nous qui ferons tout le matériel pédagogique à partir de ces témoignages.

Pour conclure, je pense que le témoignage de la personne vivante ou le témoignage vidéo est quelque chose d’indispensable. Les historiens s’intéressent aux hommes mais l’histoire ne peut jamais se réduire aux témoins.

Il faut qu’il y ait un cours pédagogique, quelque chose qui donne une explication historique que le témoin ne possède pas en dehors de son propre vécu. Mais certain témoins ont aussi été des historiens, comme par exemple, Georges Wellers qui a travaillé avec les méthodes des historiens. Il est parti des interrogations qu’il s’est posées, de choses qu’il n’a pas comprises lui-même dans son parcours pour trouver un moyen de l’expliquer. Mais jamais il ne doit y avoir de substitution du témoin et de l’historien.

notes de Nicole Mullier

 LE POINT DE VUE d’UN PROFESSEUR du SECOND DEGRE

Pourquoi, en tant que professeurs d’histoire, faisons-nous appel à des témoins ?

Une expérience de 7 années de travail commun en tant que professeurs de lycée (Edgar Quinet), ma collègue Nicole Mullier et moi, avec les déporté(e)s de l’amicale d’Auschwitz, et tout particulièrement avec Raphaël Esrail, m’amène à dire, parce que c’est une histoire civique, parce qu’elle intéresse non seulement les questions au programme, en troisième ou en première, et de nouveau en terminale, mais la formation de l’homme et du citoyen dont nous avons la charge et la responsabilité.

Je développerai d’abord ce qu’on pourrait appeler le comment.

Comment travaillons- nous avec les témoins,
anciens déportés, anciens résistants ?

D’abord le rapport au témoin est interactif, il fait donc l’objet d’une préparation, d’un ajustement des attentes. Henry Bulawko disait dans un colloque tenu par l’APHG et la FNDIRP en 1980, qu’il avait été constitué en "document" et on avait ajouté "vivant", je dois dire que ce n’est pas exactement cette conception des relations avec les anciens déportés que nous avons : nous estimons que nous faisons un travail de mémoire et d’histoire commun ; je le dis souvent aux élèves, j’ai lu beaucoup de livres d’histoire sur la déportation et la Shoah, j’ai entendu beaucoup de témoignages, mais, à chaque fois, j’apprends quelque chose et un certain nombre de questions restent, pour moi, ouvertes.

Il importe de déterminer, le lieu, la durée et la forme du témoignage intégré à la formation des élèves : après avoir interrogé des collègues intervenant en premier et en second cycle, j’ai constaté que certains privilégiaient le petit groupe, d’autres la classe, l’interpellation directe (nous avons tenté une expérience limitée avec une terminale littéraire), d’autres enfin, et c’est pour nous une tradition d’établissement, une journée annuelle banalisée, un peu l’équivalent de ce qu’ont été, en d’autres temps, les 10 % d’initiative pédagogique.

Même différenciation quant aux lieux, certains choisissent la classe comme espace familier facilitant l’expression des élèves, d’autres la bibliothèque ou le centre de documentation ou l’amphithéâtre comme éléments de rupture avec le continuum des cours, temps privilégié et mémorable de réflexion.

La durée du témoignage va de pair : une heure apparaît trop limitée, quels que soient les impératifs de traitement des programmes et de préparation aux examens, deux heures peuvent être à la base d’un échange de questions, la journée entière, par séquence de deux heures, a le mérite de développer et d’enrichir l’angle d’analyse, elle permet aussi de choisir un thème : camps français, camps nazis, la libération des camps et les marches de la mort, les femmes dans la résistance et la déportation, mémoire et civisme, nous avons cette année le projet de traiter du travail concentrationnaire.

Le témoignage peut alors être précédé d’images de cinéma et / ou de télévision, être redoublé par une exposition de livres, de dessins, de photographies, de documents originaux, d’objets, il peut aussi être continué par un voyage d’étude à Drancy, au Struthof, à Auschwitz, nous y sommes allés avec l’amicale de Blechhammer, ou à Mauthausen, avec l’APHG.

En second lieu le contenu du témoignage :

Il apparaît comme très souhaitable que les témoins soient au moins deux, mais pas plus de quatre ou cinq, pour que chacun ait un temps suffisant de parole et le nombre est un élément essentiel qui en lui-même fait sens, parce qu’il y a des expériences multiples de la déportation, un vécu commun et parfois contradictoire, une mémoire socialement, sexuellement déterminée.

Par exemple, je me souviens d’une année où deux déportés témoignaient des conditions de leur arrestation, l’un parce qu’il était juif et que faisant trop de bruit, il avait été dénonçé, l’autre parce qu’il était résistant, à ce titre recherché, mais identifié comme juif, il avait été transféré à Drancy et déporté ; autre exemple, nous avons fait appel à des résistantes, l’une convoyait des aviateurs britanniques, l’autre Lucie Aubrac prit la tête d’un groupe franc, Anise Postel-Vinay eut l’expérience de la résistance et de la déportation, Edith Gricman, celle de 1’enfermement dans le ghetto de Lodz et les camps. Nous avons entendu des enfants cachés, épargnés ou touchés dans leur famille, d’autres déportés à l’âge de l’adolescence, celui des élèves.

A l’écoute des témoins, nous avons constaté que l’émotion est parfois très forte, presque insoutenable pour la personne qui s’exprime ou pour certains élèves. Les autres témoins sont alors des relais, dans la mesure où tous expriment selon le mot de Dominique Borne "une expérience individuelle d’un destin collectif", la multiplicité des témoignages donne alors à chacun(e) davantage de champ et de liberté.

Pour autant le témoignage ne peut pas être livré à vif, il doit être précédé par un cours d’histoire fait par le professeur, ce cours peut être développé sous la forme d’une expérience pluridisciplinaire, en relation avec les professeurs de langue, de philosophie ou de lettres, comme l’ont fait nos deux collègues de Chartres à partir de "Si c’est un homme " de Primo Lévi.

Le témoignage doit s’articuler sur un savoir préalable sinon il n’est, dans le meilleur des cas, qu’une émotion menacée d’effacement, le témoin n’est jamais aussi intéressant que quand il témoigne de ce qu’il a été, dans son histoire personnelle et familliale, lorsqu’il dit les épreuves qu’il a traversées, les choix qu’il a faits, il est alors parfois des détails qui laissent une impression durable.

La forme du témoignage oral est tout à fait essentielle, la présence physique du témoin vivant, J.Semprun dirait du "revenant", donne un poids essentiel à sa déposition, mais tous les élèves témoignent que leur attention a été éveillée par des livres, en particulier ceux de Primo Lévi, par des films, et comme les autres collègues, nous avons eu recours à "Nuit et Brouillard" et nous avons emmené des élèves voir "La liste de Schindler", puis "Lucie Aubrac", je laisse de côté les problèmes esthétiques ou historiques, l’essentiel étant qu’il y ait sensibilisation et débats.

J’ai aussi eu l’occasion de voir le film de Roberto Benigni "La vie est belle" projeté par l’association "Mémoire 2000" à la vidéothéque de Paris, devant un public de scolaires venant d’établissements diversifiés, j’ai assisté au débat qui a suivi, avec Jorge Semprun, et ce qui m’a le plus étonnée, c’est que confrontés à un écrivain et scénariste, les élèves posaient moins de questions sur le film que sur l’expérience personnelle de la déportation et du camp de Buchenwald.

Le voyage d’étude sur les lieux de mémoire, avec les témoins comme autant de victimes du système concentrationnaire : ce sont les camps de Drancy, Natzwiller-Struthof et Auschwitz-Birkenau où nous sommes allés avec des élèves volontaires, motivés, de première et de terminale, de toutes origines géographiques et de toutes confessions religieuses.

Ces voyages ne sont pas pour nous professeurs de l’enseignement public, ni un pèlerinage ni une commémoration. Ils sont de l’ordre de l’impératif catégorique, liés à notre condition humaine, ils ont pour finalité de faire appréhender physiquement, concrètement les traces du système concentrationnaire et du génocide, avec les baraques, les chambres à gaz et les fours crématoires, les places d’appel et les lieux d’exécution . Ce sont en situation, avec la parole du témoin, des images fortes qui se gravent dans la mémoire et qui déterminent une sensibilité et une compréhension de ce qui est une question centrale de notre temps, la question des droits de 1’ homme. Entrer dans un camp est toujours un choc qui appelle de la part des élèves, le silence, le respect des morts et l’écoute des survivants.

Il est clair que plus la participation active des élèves est forte, plus la mémoire travaille à se poser des questions et à faire réfléchir, nous en avons eu plusieurs expériences :

Cet élève a-scolaire, spécialiste d’arts plastiques, qui a travaillé longuement à faire deux maquettes d’affiches pour une journée-mémoire, ces élèves musiciens qui ont chanté "Le chant des partisans" et "le chant des marais", ou qui ont préparé avec leur professeur de lettres la récitation du poème "la rose et le réséda", cette soirée en hommage aux anciennes élèves du lycée, les unes juives, raflées et déportées, d’autres résistantes et fusillées ; cette transmission opérée d’une génération à une autre avec la brochure "Oublier serait trahir" est tout à fait essentielle. Nous habitons le même monde et les lieux de nos vies sont aussi chargés d’histoire. Il n’est qu’à regarder la plaque située dans l’entrée du lycée et à rappeler ce professeur, Mlle Dreyfus révoquée en 1940.

J’évoquerai encore les collègues ici présentes qui ont participé à des expériences originales et fortes : une représentation théâtrale sur le thème de l’occupation et de la répression avec écriture d’un texte (Martine Giboureau), la production d’un CD- ROM sur la Résistance que nous avons vu ce matin ( André Kolodziejczyk), la cassette vidéo de Françoise Bottois sur Denise Holstein, le travail de Maryvonne Braunschweig sur les enfants d’Avon et j’en oublie.

Il me semble enfin intéressant de constituer un fonds documentaire, sans oublier le recours aux bibliothèques, centres de documentation et archives, avec des images tournées par les participants, enregistrement et filmage des témoins, exposition de documents originaux constitués par une recherche, je pense à tout le travail de documentation, aux panneaux réalisés par Addy Fuchs, et aussi à ces 36 dessins faits à la plume par une déportée à Ravensbrück, Violette Rougier-Lecocq pour lesquels Geneviève De Gaulle-Anthonioz écrivait " ces maigres silhouettes dont les files s’allongent pour l’appel à Ravensbrück, ces corps décharnés dans ce qu’on osait appeler une infirmerie et les surveillantes aux capes noires avec leur schlague et leur chien, elle les a vus, elle nous les montre avec vérité et émotion, parfois aussi avec humour - que cela ne scandalise personne, - nous avons lutté aussi avec cette arme là, ce n’était pas l’une des plus mauvaises. "

A terme, le bilan pédagogique peut être écrit et/ou oral, nous avons toujours des échos des rencontres avec les témoins. Il peut être intéressant de demander aux élèves de rédiger leurs commentaires, mais là encore il apparaît que pour écrire, intégrer et dépasser l’émotion, il faut un certain temps, des expériences multiples répétées et l’on peut arriver alors à une expression personnelle, authentique, transmissible.

Je terminerai par une citation de l’écrivain égyptien Naguib Mahfouj disant : "c’est une calamité que d’avoir une mémoire, mais c’est la seule grâce qui demeure", j’ajouterai, pour les témoins et pour ceux qui les écoutent.

Marie-Paule Hervieu, Professeur au lycée Edgar Quinet Paris 9e

 LE POINT DE VUE DU TEMOIN : HENRY BULAWKO, président de l’Amicale d’ Auschwitz

Très tôt après notre retour, nous avons témoigné. (Le mot n’était pas encore d’usage).
Pour moi cela a commencé 8 jours après avoir regagné Paris (11mai 1945). Ayant passé 3 mois avec les Russes avant mon retour après m’être évadé de " la marche de la mort " lors de l’évacuation des camps d’Auschwitz et de ses satellites, j’étais en état de reprendre partiellement mes activités.
Je me souviens de mon premier témoignage dans une pièce d’une synagogue, car il les organisations ne possédaient pas encore de locaux propres. Mon auditoire était composé d’un mouvement de jeunesse sioniste de gauche auquel j’appartenais.
Charles Plisnier (prix Goncourt pour son livre " Faux passeports ") écrivait en exergue : " Le "je" de ce livre n’est pas moi ".
En l’occurrence, c’était bien de moi qu’il s’agissait, même si j’avais du mal à me revoir dans les oripeaux du déporté dont je contais certaines péripéties.

Avec le recul on est à même de considérer que le témoignage se situe dans un contexte national et international, évoluant en fonction d’événements spécifiques tels que des procès, ouvrages, ouvertures d’archives etc.… On peut alors mieux situer la place de ce qu’on appelle aujourd’hui " la mémoire ".
Comme l’a dit Simone Veil, au début nous avons parlé, même beaucoup parlé, mais personne ne nous entendait. Ceux qui entendaient étaient-ils à même de comprendre ?
Les " revenants " rencontraient dans les gares ou à l’hôtel Lutétia des familles de déportés qui nous présentaient des photos avec l’espoir que nous pourrions leur apporter des nouvelles de leurs proches déportés - mieux de leur donner l’espoir qu’ils les reverront.
Des livres ont été publiés, souvent à compte d’auteur. Les premiers rescapés qui se mirent à écrire le faisaient pour eux, pour leurs proches.
Le premier livre qui rencontra un large écho, (il reçut le prix Goncourt) fut " Le Dernier des justes " d’ André Schwartz-Bart.
L’écrivain américain John Hersey publia un gros ouvrage romancé, " La Muraille ", basé sur des documents et des témoignages consacrés à l’histoire tragique et au soulèvement du ghetto de Varsovie. Il fut largement traduit et même adapté pour le théâtre.
Plus tard, Léon Uris écrivit les best-sellers " Mila 18 " et " Exodus " eux aussi évoquant le ghetto de Varsovie. " Exodus " fut adapté au cinéma. Léon Uris avait étendu son thème en y incluant l’émigration clandestine en Palestine et la guerre d’indépendance (1947-48).
Il y eut de très nombreux ouvrages écrits en yiddish sur les ghettos polonais, (quelques-uns uns sont traduits en français).

Le plus surprenant c’est que plus de cinquante ans après, on publie des livres historiques, des témoignages de rescapés ou d’enfants de déportés, on réalise des films de fiction inspirés ou non de faits authentiques.
Comme relevé, le témoignage, renforcé par les ouvrages et les films, les montages TV, continue de tenir une place de choix, notamment sur le plan pédagogique, dans le travail de mémoire.
Parmi les questions posées, figure la détermination du moment où la Shoah a commencé. Faut-il évoquer les premiers camps où furent internés des opposants au nazisme et des Juifs ? Faut-il s’arrêter à la " Nuit de Cristal " du 9 novembre 1938 et aux persécutions qui la marquèrent ? Ce furent le prélude. Le déchaînement de la guerre et l’occupation des pays d’Europe Centrale et Orientale à grande population juive, donna son essor à la solution finale de la question juive.

En cours de route nous avons vu s’établir une collaboration fructueuse entre " témoins " et historiens. Par delà les malentendus inévitables, il faut admettre que les deux se complètent. Dans les procès relevant de l’histoire, tels ceux de Barbie, Touvier, Papon, les témoignages représentent des moments forts.

Il m’arrive parfois d’être surpris par le comportement d’un historien : Raoul Hilberg, dont la notoriété est incontestable, a répondu à un journaliste qui lui demandait s’il utilisait les témoignages, répondit : " Quand j’entends un rescapé, il me perturbe ". Constat surprenant !
Il y encore des fossés à combler. C’est que nous ne sommes pas les seuls bâtisseurs de la " mémoire ", nous qui apportons nos expériences, nous qui nous investissons particulièrement dans les lycées et collèges, accompagnons professeurs et élèves lors de " voyages " à Auschwitz.

On nous sollicite à travers le monde. Je garde le souvenir de rencontres exceptionnelles avec le public ( beaucoup de jeunes) venus m’entendre à Casablanca. Mon camarade Charles Baron et moi-même avons sillonné le Portugal (une semaine sur la Shoah englobant professeurs et lycéens).
A Moscou, j’eus l’occasion de parler à Michaël Gorbatchev, alors au pouvoir. Je profitais d’une échange pour lui rappeler que c’était l’Armée Rouge qui avait libéré Auschwitz et pour exprimer ma reconnaissance.
Tout cela permet de se faire une idée du travail accompli par les rescapés, travail qu’ils entendent poursuivre. Je relèverai l’importance des Mémoriaux que nous avons contribué à élever : le Mémorial de Drancy, les monuments du " vélodrome d’ hiver, de Pithiviers, Beaune- la-Rolande et en dans bien d’autres à travers la France. N’oublions pas non plus les expositions.

En un mot, aux côté des historiens, cinéastes, journalistes, les rescapés apportent une contribution essentielle à une action de mémoire. Mais celle- ci ne saurait être orientée que sur le passé. Des relents de xénophobie, racisme, antisémitisme, nous interpellent.
Evoquer le passé tragique qui appartient à notre vécu, est aussi un moyen de combattre les relents malsains que l’on ressent ici et là.
Là aussi la mémoire a son rôle à jouer.

 LE POINT DE VUE DU TEMOIN : JEAN GAVARD

ancien de Mauthausen, Président du concours national de la Résistance et de la déportation.

Présentation résumée

Ancien membre du réseau Castille à Bordeaux jusqu’en juin 1942, date de son arrestation par l’Abwehr, Jean Gavard passera 9 mois à la prison de Fresnes avant d’être déporté en mars 1943 au camp de Mauthausen et passera toute sa détention au Kommando de Gusen.
Il évoque les raisons pour lesquelles il a été amené à témoigner tardivement. Il était centré, après le retour à la reconstruction d’une vie normale pendant quelque vingt ans. Néanmoins, il a gardé constamment un lien très fort avec l’Amicale Française de Mauthausen, mais n’intervenait pas pour parler de son vécu.

Ce qui a provoqué chez lui une réaction active, se situe en 1975 et 1980, lorsque des amis de l’Amicale de Mauthausen de Vienne (Autriche) ont envoyé un document photographique publié en Allemagne par des négateurs de l’histoire, affirmant que c’était un photomontage.
A partir de recherches faites par l’Amicale Française de Mauthausen, il a été constaté la présence sur une photo de deux de nos camarades encore vivants. Leur témoignage incontestable affirmait qu’il s’agissait de la pendaison d’un interné autrichien - mais non un déporté qui avait tenté de s’évader du Camp.

Après des interventions en Autriche pour rétablir la vérité, l’Amicale de Mauthausen a voulu concrétiser ses actions par l’organisation de voyages de professeurs à Mauthausen qui ont débuté en 1990.
On se rend compte alors de la difficulté du témoignage et de l’impossibilité de faire l’impasse sur notre vie depuis le retour. En discutant avec des camarades, cela apparaissait comme pratiquement insurmontable. Nous sommes convaincus, que le témoignage doit se limiter à chaque vécu individuel, et au cours des voyages, le témoin doit s’exprimer à l’endroit qu’il a connu et où il a vécu et rien d’autre.
La clarté du témoignage et son authenticité sont une préoccupation constante dans les voyages.
Une des difficultés du témoignage, est celle de la communication. . Nous les anciens déportés, nous parlons d’un autre monde. Les nazis ont créé dans les camps un système social bien différent de celui que nous connaissons tous, c’est à dire une société relativement conviviale, et où l’on veut respecter les droits de l’homme. Cette distance crée entre les deux sociétés est difficilement surmontable dans la perception de nos messages, la société nazie ayant ses critères. Les termes que nous avons l’habitude d’employer ne recouvrent absolument pas les choses ou les mêmes concepts. La société concentrationnaire a son propre langage ; pour chaque livre écrit par un ancien concentrationnaire, il faudrait un lexique. Par exemple, quand on parle de " Revier ", la traduction allemande dira hôpital et bien non, pour le concentrationnaire c’est bien autre chose. La profonde différence du sens des mêmes mots est un obstacle à une transmission satisfaisante.

Tout à l’heure Annette Wieviorka expliquait pourquoi les déportés sont davantage écoutés aujourd’hui qu’après la Libération.

Revenant à ces différences des deux sociétés, la nazie et la nôtre, les déportés étaient porteurs de mauvaises nouvelles. Ils montraient qu’une autre société avait existé parallèlement à la notre et personne n’avait envie d’en entendre parler.

Maintenant, les nouvelles générations n’ont pas les mêmes comportements, elles n’ont pas connu la juxtaposition de deux sociétés entièrement contradictoires, incompréhensives l’une par rapport à l’autre. Les nouvelles générations sont curieuses de savoir, de connaître ce passé.

 Discussion.

Addy Fuchs ( ancien déporté) :

Etant particulièrement impliqué dans les témoignages, il indique qu’il croit profondément à la complémentarité, des travaux des historiens, des professeurs et des témoins et souligne l’immense travail d’historien de Serge Klarsfeld qui, par ses recherches, rend doublement crédible notre témoignage dans les établissement d’enseignement.

Mme Klein- Lieber, Présidente des enfants cachés :

Prenant la parole au titre de sa fonction, rappelle que l’on s’est très peu penché sur le sort des enfants cachés pendant que leurs parents étaient souvent déportés et pour certains morts dans les camps.

Aujourd’hui on n’a pas parlé de ces enfants. Pourtant il semble indissociable de parler du retour des camps sans parler de ces enfants qui n’ont pas retrouvé leurs parents.

Que s’est-il passé pour eux durant la guerre, et après la guerre ?

Au nom de l’association des enfants cachés, Mme Klein- Lieber souhaite que l’on penche aussi sur le sort de ces enfants, qui ne sont plus certes, des enfants, mais qui ont subi des traumatismes qui perdurent jusqu’à ce jour.

Annette Wieviorka faisant une réponse groupée, dit à la suite de la question :

un historien peut-il sentir l’odeur de la baraque, l’odeur d’un charnier ?

La réponse est non. Il existe un savoir " déporté "qu’il n’est pas possible d’avoir si on ne l’a pas vécu. Ce n’est pas parce que l’on a visité même plusieurs fois les lieux, que l’on a acquis un certain savoir.

Addy Fuchs avait également posé la question :

Que penser de ceux qui n’ont pas témoigné à leur retour ?.

Annette Wieviorka : Ces témoignages, il faudrait d’abord les étudier. Tout à l’heure, Ida Grynspan s’interrogeait sur l’interprétation d’une de ces pièces d’archives. Cela pour signifier qu’une archive de papier n’est pas plus facile à lire qu’un témoignage vidéo et qu’il n’y a aucun document qui se donne d’une façon claire. Il faut savoir d’où les archives proviennent, et il faut tout un travail pour réussir à les faire parler, c’est la même chose pour les témoignages.

Je n’ai jamais étudié les témoignages vidéo, je les ai enregistrés avec un intérêt qui ne s’est jamais démenti. Pourtant on apprend toujours. On sait aussi que tout ce qui est de l’histoire positive est criblé d’erreurs.

Voici un exemple : je vous ai dit tout à l’heure, nous sommes allés voir et avons demandé à Adam Loss comment il avait été organisé le bureau des spoliations mobilières. Parce qu’avec Caroline Obert nous avons des réflexes d’historiens, nous avons vérifié les dates, les noms, etc. Le principe de vérification est naturellement vrai pour tous les témoignages, les éléments factuels, donnés comme précis, sont souvent erronés.

On sait aussi que dans le témoignage, Henry Bulawko et Jean Gavard l’ont dit, il y a plusieurs éléments. Il y a les éléments factuels et le récit dans lequel on les met. On ne donne pas des éléments bruts, le récit bouge et il bouge avec soi- même. Il bouge avec ce que l’on pense, ce que l’on sent, avec la signification qu’on donne aux choses. Dans le témoignage, il y a des choses qui sont étroitement mêlées et on devra les étudier un jour.

Cette étude sera particulièrement longue et le temps nécessaire à visionner est très supérieur à l’examen des documents papiers.

En réponse à une autre question sur le témoignage,
Annette Wieviorka
rappelle qu’un certain nombre de personnes ont commencé à écrire ou à témoigner parce qu’elles ont considéré comme une insulte le négationnisme.

Pour les Juifs de France, quand Serge Klarsfeld a publié en 1978 les listes des déportés au départ de Drancy , cela a été un événement considérable.

Annette Wieviorka évoque le livre de Benjamin Wilkomirski " Fragments d’une enfance " qui raconte son histoire de jeune enfant dans les Camps, et un journaliste suisse s’aperçoit que l’auteur n’a jamais été interné. Pourtant, beaucoup de gens se reconnaissent dans ce livre. Cela pose alors la question : qu’est ce que la vérité ? est-ce que la vérité historique, c’est à dire un certain nombre de faits résument toute la vérité ? peut-il y avoir comme dans le livre de Wilmorski une sorte de vérité ? Cela pose un problème très intéressant. En tant qu’historienne, Annette Wieviorka n’a jamais utilisé ou cité son ouvrage.

Disons aussi, et c’est l’historienne qui parle, le camp est un univers où l’absurde existe. Ce qui signifie qu’avant de dire : il n’y avait pas, ce n’est pas possible, il faut bien s’imaginer qu’il n’y avait pas de rationalité. La rationalité dans les camps, cela paraît absurde, mais il y avait tellement de choses absurdes.

Je me souviens d’un témoignage écrit immédiatement après guerre, préfacé par Vidal Naquet. La personne, une dame, parlait d’un côté de Birkenau et de l’autre de Treblinka.
Dans sa tête elle avait construit deux mondes, un qui est celui dans lequel elle avait survécu. L’autre, où il y avait le Sonderkommando et le gazage, est dans sa topographie imaginaire. C’était deux endroits différents avec deux noms différents. Pour un historien c’est très intéressant. Il ne faut pas dire, c’est une erreur, il faut s’interroger sur le pourquoi.

Par exemple, d’où est venue la rumeur selon laquelle on faisait du savon à Auschwitz avec de la graisse humaine ? A Nuremberg, le procureur soviétique a posé un tel savon sur la table. Comment cette rumeur a- t-elle cheminé ?

C’est intéressant pour un historien de dire : " on ne faisait pas de savon ".

Raphaël Esrail, en réponse à une question, au sujet de nos rapports avec les établissements dits sensibles, évoque une lettre récente de Ségolène Royal, qui incite les associations patriotiques à témoigner dans ces établissements. Son expérience pédagogique, en ce domaine, l’a conduit à utiliser le film, ou des vidéos-montages conjointement à son témoignage personnel.

On a beaucoup parlé des témoignages, il faudrait aussi parler des témoins eux mêmes. Le temps manque pour aborder ce vaste sujet complémentaire.
Néanmoins disons que le témoin parle avec sa culture, son passé, son caractère, qui influeront obligatoirement sur son témoignage.
Le témoin doit tenir compte du public auquel il s’adresse et constamment s’interroger : pourquoi je témoigne ? comment je témoigne ? permettant d’établir une relation pédagogique satisfaisante.

Le témoignage est un acte politique et par conséquent civique, ce doit être cela et rien que cela. Tout à l’heure, nous nous interrogions sur les raisons pour lesquelles les anciens déportés ont été amenés à témoigner.
Personnellement, je n’ai pu supporter les mensonges des négationnistes, le témoignage fut pour moi une réponse.

Le témoin est aussi celui qui apporte une réponse charnelle à l’abstraction des mots, tels que la faim, le froid, la soif, etc. en l’abordant d’une manière humaine.

La force du témoignage est la vérité dans sa simplicité quelle qu’elle soit en refoulant obligatoirement toute mémoire reconstruite.

Les raisons de notre témoignage c’est la transmission d’une connaissance qui doit induire une réflexion pour que les jeunes deviennent capables de comprendre les évolutions de notre temps.

Hubert Tison passe la parole à Jean Gavard au sujet de la réponse faite par l’Éducation Nationale aux professeurs qui développent dans des établissements des thèses négationnistes.

Jean Gavard rappelle qu’ayant quitté sa fonction d’Inspecteur général, il y a plus de 10 ans, sa réponse ne peut -être que très partielle, malgré ses rapports particuliers, comme président du Jury du Concours National de la Résistance et de la Déportation, avec le doyen de l’Histoire Dominique Borne.

Je pense qu’Hubert Tison faisait allusion à Faurisson. Je sais qu’il a été envoyé dans un service de cours par correspondance. D’une manière générale, tous les enseignants qui affichent des propos négationnistes contraires à la loi sont sévèrement sanctionnés, jusqu’à la révocation. En ce domaine, le concours des parents pour alerter les autorités académiques est nécessaire.

Le travail dans des cercles d’étude pédagogiques comme celui dans lequel nous sommes aujourd’hui me paraît être un des meilleurs moyens pour lutter contre le négationnisme, les chercheurs et les historiens apportant les matériaux irréfutables qui permettent de montrer où est la vérité.

Les négationnistes n’ont aucune audience scientifique, leur démarche initiale est une option purement politique, il importe donc d’apporter la meilleure réponse à leur position mensongère.

Jacqueline Cancel s’étonne que cohabitent, à sa connaissance, dans certains lycées des professeurs qui militent en faveur des droits de l’homme et des négationnistes qui ne sont nullement sanctionnés, d’où une gène très forte.

Renforçant cette idée, Michel Fingerhut dit qu’au CNRS, il y a des négationnistes, et que depuis la loi Gayssot, ils ne peuvent rien publier. Aussi ils se servent d’Internet et le développement d’Internet leur donne malheureusement une audience plus grande. Par des moteurs de recherche il faut trouver les sites et les contrer. Il existe des serveurs sur la Shoah. (Note de la rédaction : le serveur de Michel Fingerhut : http://www.anti-rev.org)

Témoignages recueillis :
BULAWKO Henry, Les jeux de la mort et de l’espoir : Auschwitz-Jaworno - Auschwitz, 50 ans après, préf. de Vladimir Jankélévitch, 3e éd. revue et augmentée, Paris, Montorgueil, 1993, 255 p., 1ère éd. 1954.
Les jeux de la mort et de l’espoir : Auschwitz-Jaworno - Auschwitz, 50 ans après

COUPECHOUX Patrick, Mémoires de déportés, histoires singulières de la déportation, éd. La Découverte, Paris, 2003
EHRENBOURG Ilya et GROSSMANN Vassili, Le Livre Noir, collection : Solin, Actes Sud, 1995
LEWINSKA Pelagia, Vingt mois à Auschwitz, éditions Nagel, 47 rue Blanche, Paris 9ème, 1945, 197 p.
VEILLON Dominique, La Collaboration, Textes et Débats, Le livre de poche, Paris, 1984.

Sur Eichmann, Le spécialiste, film réalisé et produit par Eyal SIVAN - documentaire France / Israël 1999 2h08mn VOSTF - Écrit par Rony BRAUMAN et Eyal SIVAN. Inspiré de Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal de Hannah ARENDT.
SCHULTE NORDHOLT Annelies, Témoignages de l’Après-Auschwitz dans la littérature juive-française, Amsterdam, Rodopi, 2008
AZOUVI François, Le mythe du grand silence : Auschwitz, les Français, la mémoire, FAYARD, 2012, 500 p.
cf. Henry Bulawko : "Comme l’a dit Simone Veil, au début nous avons parlé, même beaucoup parlé, mais personne ne nous entendait."

Reconstituer l’histoire d’une famille
http://www.unlivredusouvenir.fr/plan-du-site.html
Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Ivan Jablonka, CR
Sources et méthode pour étudier l’histoire des juifs de France "vue d’en-bas" :

Des témoignages en allemand
http://www.gelsenzentrum.de/gelsenkirchen_ueberlebenden.htm

Faux témoins - témoigner entre histoire et mémoire, Éditions Kimé et CEDMA, janvier-mars 2010

Nicole Mullier, 05/05/1999- 2015


Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 3067 / 869169

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site Conférences du Cercle  Suivre la vie du site Annonces et CR des Conférences du Cercle  Suivre la vie du site Mises au point scientifiques   ?

Site réalisé avec SPIP 3.1.4 + AHUNTSIC

Creative Commons License