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Comment enseigner la Shoah, Georges Bensoussan - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Comment enseigner la Shoah, Georges Bensoussan

un évènement d’histoire
dimanche 6 juin 2010

L’enseignement de la Shoah, conférence et débat

Le négationnisme, l’antisémitisme et le racisme sont condamnés par la loi.

Marie-Paule Hervieu présente Georges Bensoussan, professeur d’Histoire, Rédacteur en chef de la Revue d’Histoire de la Shoah (CDJC), et auteur de plusieurs ouvrages, dont Auschwitz en héritage, et Histoire de la Shoah (Que sais-je ?).

 Georges Bensoussan

En une heure de temps, il est difficile de faire une présentation d’un sujet aussi vaste que "l’enseignement de la Shoah" et, plutôt que d’aborder toutes les questions afférentes, je vais essayer de mettre en relief la question de l’historicisation de l’événement, c’est-à-dire que la Shoah est un événement d’histoire, à traiter comme tel, à enseigner comme tel. Faute de temps, je serai contraint de laisser de côté des questions telles que la spécificité de la Shoah, les rapports entre histoire et mémoire, entre mémoire individuelle et mémoire collective, sur lesquelles j’espère avoir l’occasion de revenir une autre fois.

Je vais donc centrer mon propos sur la question historique, car il faut accepter aujourd’hui de renouveler la problématique de la Shoah, et constater qu’on est passé, ces dernières années, de l’étude exclusive des victimes, à l’étude des assassins, qui nous permet de mieux connaître les ravages du meurtre d’État, du meurtre de masse. On est passé également de l’étude exclusive de l’antisémitisme à l’étude des structures de l’État totalitaire. Depuis plusieurs années déjà, on s’intéresse au totalitarisme, ce qui a mené à l’étude des sociétés de masse, et nous conduit à essayer de repérer l’amont de ce crime d’État en examinant ce qui s’est passé au XIXème. siècle, vers les années 1850-1880.

Trois exemples venus d’Allemagne, illustrent qu’on peut aborder la Shoah sous différents angles :

Tout d’abord, l’historien allemand Götz Aly estime que le Shoah fait partie d’un projet plus vaste de remodelage général de l’Europe de l’Est sur le plan biologique, c’est-à-dire qu’une partie des élites allemandes avaient en vue, bien avant l’arrivée des nazis au pouvoir, de changer la structure démographique de l’Europe orientale, en déportant Juifs et Polonais le plus loin possible à l’Est dans le contexte de l’expansion, de l’espace vital. La guerre contre l’URSS, guerre supposée victorieuse évidemment, et la Shoah a été mise en route lorsque la guerre contre l’URSS précisément a commencé à piétiner, lorsque la victoire n’a pas été au rendez-vous. Et à cet égard, il faut constamment souligner le lien qui existe entre l’opération Barbarossa et la mise en place du génocide juif. Ce n’est pas Stalingrad qui constitue le tournant de la guerre, comme Omer Bartov l’a fort bien montré, mais c’est dès l’automne 1941 que se situe le véritable tournant de la guerre, lorsque l’Allemagne s’enlise dans une guerre qu’elle va perdre, et qu’à ce moment précisément, se met en place la Shoah à grande échelle.

Le deuxième exemple provient d’une étude de l’historien allemand Ulrich Herbert sur un haut responsable de la SS, Werner Best. Ulrich Herbert démontre que, dès le milieu des années 30, se trouvait en Allemagne un groupe de jeunes technocrates, pas forcément membres du Parti nazi, qui avaient réfléchi au génocide, et l’avaient conçu, comme une partie des élites allemandes, comme moyen de régler les problèmes politiques. Ce qui signifie que le génocide ne sort pas tout armé du cerveau des nazis : il fait partie d’une certaine pensée politique allemande bien avant Adolf Hitler. Et Best fait partie de cette élite, de ces technocrates comme on dirait aujourd’hui, qui pensent très sérieusement au génocide pour régler un certain nombre de problèmes, dans le cadre du remodelage de l’espace biologique européen.

Le troisième exemple, qui va dans une tout autre direction, provient des travaux de Robert Gelattely sur la Gestapo, la société allemande et le système nazi, qui n’est pas mort de l’intérieur, il n’a pas implosé comme le système soviétique : c’est la défaite militaire qui l’a détruit. R. Gelattely montre que le système nazi dépend très largement d’une véritable entreprise de délation systématique, où tout le monde dénonce tout le monde, et sans cette industrie de la dénonciation, de la délation, le système, dans ses aspects policiers, n’aurait pas pu fonctionner aussi bien. Ce qui pose le problème de la participation de la société civile allemande au totalitarisme, bien sûr, mais aussi, à la mise en place du meurtre de masse.

Il existe une quatrième piste qui, sans être nouvelle, est néanmoins très importante : c’est la légitimation du massacre par la communauté scientifique allemande, d’un point de vue intellectuel, bien avant l’arrivée des nazis au pouvoir. Comment à partir des notions de " vie indigne d’être vécue ", de vie " indésirable ", on a progressivement pavé le chemin à ce qui allait être le meurtre de masse, d’abord des malades mentaux, des incurables, puis de toute la population juive d’Europe.

Ce qui précède nous amène à dire que l’antisémitisme qui, bien évidemment constitue la toile de fond du génocide, ne suffit pas cependant à rendre compte à lui seul de sa complexité.

Au-delà de l’antisémitisme, il convient de s’arrêter sur le discours génocidaire qui existe en Allemagne dès les années 1900 : discours scientifique qui porte sur la race, l’eugénisme, la maladie, la santé, la pollution : c’est à dire qu’on a à faire à une vision biologique de la société, qui s’accompagne de l’idée qu’on peut envisager la mort des nuisibles. Ce terme " nuisibles " est précisément celui que va utiliser l’extrême droite allemande au moment de sa grande campagne d’assassinats politiques, entre 1919 et 1923, au moment de la mort de Rathenau par exemple. Chaque fois qu’il y a eu meurtre politique, (plus de 320), l’extrême droite allemande a employé l’expression : " on a assassiné un nuisible ". Ce terme " nuisible ", il serait intéressant d’en faire la généalogie dans l’histoire allemande pour voir comment il arrive, finalement, jusqu’au génocide.

Les différents points de cette introduction nous mènent donc à l’idée d’une filiation intellectuelle en Allemagne qui, bien en amont du nazisme, a pu conduire à la politique génocidaire. Et tous les travaux cités mettent en lumière les potentialités meurtrières des sociétés de masse, entre autres, en l’occurrence ici, de la société allemande, mais elle n’est pas seule en cause bien sûr, et cette histoire-là permet aussi de comprendre la dangerosité du présent : en effet, s’il y a un intérêt politique à enseigner la Shoah, et il y en a plusieurs évidemment, on peut déjà indiquer celui-ci : la Shoah permet, en mettant l’accent sur le crime de masse d’autrefois, de voir, dans les structures de notre présent, ce qui reste encore, ce qui sommeille encore des potentialités meurtrières des sociétés de masse. Toute la question est là. Certes, j’anticipe un peu mais, on le sait, c’est une question centrale dans l’enseignement : est-ce que la période nazie, est-ce que le génocide, le massacre des Juifs, des Tsiganes, et des malades mentaux, il faut constamment insister sur la question des incurables et des malades mentaux assassinés, est-ce une parenthèse dans l’histoire allemande et dans l’histoire européenne, est-ce un dérapage, un accident ; ou bien, est-ce qu’au contraire le génocide s’inscrit dans une logique qui remonte au moins 50 à 70 ans plus tôt, de l’histoire occidentale ? Si ce n’est qu’un dérapage, un accident, tournons la page, fermons la parenthèse, et passons à autre chose. Mais nous sommes convaincus qu’il ne s’agit pas d’un dérapage.

Et cela nous permet de relier la Shoah aux autres génocides, parce qu’il serait absurde d’étudier la Shoah comme si c’était le seul génocide de l’Histoire. Étudier, en même temps que la Shoah, d’autres génocides, les Arméniens et les Tsiganes, même s’il existe des différences considérables entre les génocides. Il ne s’agit pas de télescoper les événements et de les mettre à plat, mais il me semble important d’éviter le discours sacralisant, le discours quasi mystique d’aujourd’hui qui consiste à dire : cette histoire est tellement dramatique qu’il n’y a rien à comprendre, qu’il n’y a qu’à se taire ; comprendre serait, à la limite, proche de la profanation, de l’indécence, propos que tient régulièrement Claude Lanzmann. Or, ce que nous devons faire, nous, professeurs d’histoire, quand nous nous adressons aux jeunes générations, c’est précisément essayer de comprendre. Lanzmann lui-même commet cette erreur, comprendre signifierait absoudre. Il n’en est rien. Comprendre signifie essayer de comprendre comment on en est arrivé là, quels sont les mécanismes du meurtre de masse, en quoi l’État a joué un rôle central, mais l’État n’est pas seul, bien sûr, à avoir joué un rôle important.

Comprendre, à l’évidence, ne signifie pas justifier.

Intégrer l’histoire de la Shoah à l’histoire des génocides, l’intégrer aussi à l’histoire européenne, car la Shoah n’est pas une histoire uniquement allemande, et diaboliser l’Allemagne fait partie des réflexes faciles qui consistent à virginiser l’Europe : les Allemands seraient tous coupables, ou l’Allemagne serait éminemment coupable, à la limite, de naissance culpabilité collective à la manière de Goldhagen, ce qui permettrait de dire que l’Europe tout entière serait totalement en dehors de cette histoire. Or, sans les complicités européennes, l’Allemagne n’aurait pas pu mener à bien le massacre de masse. Par ailleurs, l’eugénisme, l’hygiénisme, le " biopouvoir ", comme disait Michel Foucault, l’Allemagne n’est pas seule à les avoir expérimentés avant 1933 : des pays tels que la Norvège, la Suède, la Grande-Bretagne, les États-Unis ou le Canada sont allés plus loin que l’Allemagne. Il se trouve qu’après 1945, une telle chape de plomb pesait sur cette histoire qu’on a fait le silence sur tout ce qui s’était passé en Europe et aux États-Unis, pour mieux mettre en valeur la culpabilité allemande, la culpabilité d’une certaine histoire allemande. Il ne s’agit pas, évidemment, d’une culpabilité collective, mais il importe de voir comment cette histoire s’enracine en Europe : ce n’est pas un accident, un isolat.

Il convient donc d’intégrer l’histoire de la Shoah à l’histoire des génocides et de montrer qu’il existe une généalogie des génocides : la Shoah ne surgit pas brutalement en 1939 ou 1941. Il y a des précédents : le précédent arménien est extrêmement important, car tout le monde a oublié les Arméniens dans les années trente, et la question se pose de savoir dans quelle mesure l’oubli a facilité le passage à l’acte dans les années quarante. Je citerai cette célèbre phrase qu’on prête à Hitler à la fin des années trente : " Qui se souvient des Arméniens ? " Qu’elle ait été dite ou non, cette phrase a l’intérêt de poser le problème de la mémoire collective.

Il faut intégrer cette histoire à l’Europe, bien montrer, de ce fait, que l’histoire de la Shoah fait partie de la civilisation européenne. Il ne pas extraire l’histoire de la Shoah de l’histoire tout court, parce que si on l’extrait de l’histoire, si on se contente de dire : " il n’y a que l’émotion, les larmes, le chagrin, il n’y a plus qu’à se taire et essayer, en silence, de pleurer les morts ", autrement cette histoire deviendra un mythe et en la laissant se transformer en mythe, nous aurons offert un cadeau inespéré aux négationnistes. C’est en cela que ceux qui veulent extraire la Shoah de l’histoire, rendent, à long terme, un très mauvais service à la transmission. Car ce à quoi nous devons réfléchir, c’est à l’enseignement de cette histoire dans les 20, 30, 40 années qui viennent, quand il n’y aura plus de témoins pour parler. Là est l’essentiel.

Point suivant : il convient, on l’a souvent dit, d’enseigner autrement. Concrètement, c’est d’abord dire que l’histoire de la Shoah n’est suivie d’aucune rédemption. Il n’y a pas, en 1945, le triomphe du bien sur le mal qui aurait été terrassé (Nuremberg étant l’apothéose du bien). Il n’y a aucun triomphe du bien en 1945. A la limite, s’il y a une leçon politique à tirer de ce qui s’est passé, c’est que sur le fond le mal a triomphé. Ce n’est pas à dire devant des élèves, il ne faut pas les décourager, mais, en ce qui nous concerne, il est de notre devoir de réfléchir, politiquement, à ce qui s’est passé durant la guerre et de ne pas nous contenter, du fait des procès de 1945-1948, de bilans satisfaits.

Quand je dis que l’histoire de la Shoah n’est suivie d’aucune rédemption, je veux dire par-là que les morts de la Shoah sont morts pour rien. Strictement pour rien. Ni pour l’humanisme, ni pour l’humanité, ni pour la civilisation, ni pour les Droits de l’Homme, ni pour Israël dans le cas des Juifs. On voit mal des bébés déportés être morts pour une cause quelconque. De plus, il faut bien voir aujourd’hui que le lamento moraliste : " Plus jamais ça " a totalement perdu de sa force, que la leçon de morale est complètement inopérante et, qu’à multiplier les leçons de morale, on prend surtout le risque de ne plus être entendu du tout. Car la leçon de morale fait partie des discours convenus, des paroles automatiques, qu’à la longue on n’écoute plus. On les écoute par convenance, mais, en réalité, elles ne marquent pas.

Quand je dis qu’il est possible d’envisager d’enseigner autrement, je pense tout simplement à des choses concrètes : tout d’abord, à une étude précise et rigoureuse de la Shoah, qui comprenne l’étude du vocabulaire, faire attention aux mots qu’on emploie. Faute de temps je me contenterai d’un ou deux exemples : d’abord, le mot " exterminer " : pourquoi ne pas l’employer ? Parce qu’on extermine des rats, des insectes, des cafards, des poux, on n’extermine pas des hommes. Si on emploie le mot " exterminer ", on entre dans le vocabulaire nazi. Il serait très intéressant, mais le temps nous manque ici, d’étudier la façon dont le nazisme a nazifié la langue, et de voir que nous pouvons tenir un discours antinazi dans une langue nazie. Car notre langue est nazifiée : nous parlons le nazi, à certains égards, sans en être conscients. Autre exemple que je prends souvent devant des élèves : il arrive que des professeurs, d’histoire, de géographie, d’économie, peu importe la discipline, disent, sans penser à mal, que telle entreprise a dégraissé en matière d’effectifs : attention ! le dégraissage est une dérive eugéniste.

Ensuite, faire attention à la chronologie. Pourquoi la chronologie ? Parce qu’il n’y a pas d’histoire qui ne s’appuie sur un savoir très rigoureux : d’abord, connaître les événements, ensuite, en parler. Montrer la simultanéité de la Shoah et la rapidité de l’événement : 16 juillet 1942, Vél’ d’Hiv’. 23 juillet 1942, Varsovie, l’Umschlagplatz [1] vers Treblinka. Ce qui montre que, dans la même semaine, les nazis mettent en place la " solution finale ", comme ils disent, à très grande échelle en Europe. Quel est le mérite de souligner ainsi les dates ? Cela a le mérite de dire aux élèves : la Shoah s’est faite dans un laps de temps extrêmement court qui a coupé les réactions possibles de la " communauté juive ".

Simultanéité de l’événement et rapidité du processus. L’idée est largement répandue que la Shoah s’est déroulée sur six ans (1939-1945) ; cela est faux : la Shoah s’est déroulée sur dix-huit mois  : printemps 1942 – automne 1943 ; en dix-huit mois, sont tuées la majorité des victimes. Ce qui ne laisse à ce " peuple ", à ces " communautés ", aucun temps de réaction possible.

Cette impossibilité de réagir permet de mieux poser, tant pour des élèves que pour des adultes, la question de la " passivité " des Juifs. S’est-il agi d’un peuple " mouton " ? Sont-ils allés à l’abattoir sans essayer de se défendre ? Montrer les conditions concrètes dans lesquelles les victimes ont été assassinées, mettre en relief la rapidité du processus, prendre l’exemple du Ghetto de Varsovie et montrer la clôture hermétique du Ghetto. C’est après vingt mois d’enfermement que surviennent les grandes rafles de juillet 1942, vingt mois d’enfermement qui signifient épuisement physique, épuisement psychique, et 80.000 morts, déjà de maladie et de faim. C’est-à-dire qu’on a affaire à une population physiquement, psychiquement brisée, une population qui ne peut plus vivre, qui, parfois même, n’a plus le désir de vivre au moment où elle est déportée. Cela est fondamental.

S’il faut donner ces détails de la " solution finale " - le mot " détail " est galvaudé, mais il faut l’utiliser, il faut le récupérer sur le Front National, c’est pour faire comprendre aux élèves que les quelque 400.000 Juifs enfermés dans le Ghetto constituent une population qui est déjà sérialisée, au sens sartrien du terme, c’est-à-dire atomisée, où il n’y a plus de gens solidaires les uns des autres, mais des gens qui n’en peuvent plus, et qui sont prêts, pour 3 kg de pain et 1 kg de confiture, à se rendre sur l’Umschlagplatz.

Une population qui en est là, c’est une population brisée. Les nazis ne tentent pas la déportation générale en 1940, ils la tentent en 1942, quand la communauté, face à eux, ne peut plus bouger. De plus, ces faits sont souvent passés sous silence, mais il est important d’entrer dans le détail des événements pour comprendre la tragédie, et ne pas se contenter de clichés (tant de millions de morts, chambres à gaz, Treblinka), il s’agit d’une population qui est terrorisée systématiquement tous les jours, car des SS entrent dans le Ghetto et abattent froidement d’une balle dans la tête, sans raison, X ou Y.

Pourquoi sans raison ? C’est là l’essentiel : pour bien faire entendre que c’est l’arbitraire qui est devenu la loi et que la loi n’existe plus. Dès lors, la vie n’a plus de sens et on a affaire à une population qui, psychiquement, ne peut plus résister.

C’est l’un des nombreux facteurs qui expliquent cette " passivité ". Il est évident que tous ces détails, tout ce cheminement de la Shoah, ne peuvent être évoqués dans les deux heures de cours prévues en Terminale, cependant, il est possible de faire passer quelques idées centrales, et c’est pourquoi je dis : attention à la chronologie, attention au vocabulaire.

Attention également au fameux : " parce que ". Remarque classique des élèves : " Madame, Monsieur, les Juifs étaient persécutés. Dans l’histoire, ils ont toujours été persécutés ". Observation bien compréhensible, si l’on pense que l’enseignement de l’histoire en France ne présente les Juifs que sous l’angle de la persécution : voyez l’étonnant silence des manuels sur l’histoire du sionisme : c’est simple, elle y est réduite à un cliché : " les sionistes sont des voleurs de terres en Palestine ". Point.

C’est tout de même un peu plus riche, un peu plus vaste que cela : le sionisme a été une véritable révolution intellectuelle du monde juif, qui a donné lieu à une quasi-guerre civile juive. Je prends cet exemple parmi d’autres, je pourrais prendre aussi l’exemple du messianisme, sabbatianisme au XVIIème siècle, l’exemple des mouvements continus d’exode vers la Palestine, ou d’autres. Mille exemples montrent qu’il s’agit d’une civilisation vivante. Mais non, les manuels scolaires ne parlent que d’une civilisation morte, les Hébreux. En conséquence, l’élève pose légitimement la question : " Pourquoi les Juifs sont-ils persécutés ? " et l’enseignant, nous-mêmes, nous tous, de répondre : " Parce que… " Dès lors que nous avons commencé par un " parce que " nous avons, intellectuellement, perdu la bataille. Car tout " parce que " induit une légitimation. Il faut envisager une réponse qui ne passe pas par le " parce que ", et c’est extrêmement difficile. Cela constitue l’une des difficultés de cet enseignement particulièrement délicat.

Autre travers de cet enseignement : le lien de causalité entre Shoah et État d’Israël. Si l’État d’Israël est fondé en 1948, c’est une conséquence directe de la Shoah, et on évoque la mauvaise conscience du monde occidental en 1945. Il me semble que ce raisonnement est totalement à revoir car, si vérité historique il y a, c’est plutôt l’inverse. La Shoah a cassé profondément le sionisme ; elle l’a cassé moralement, politiquement, démographiquement. Moralement, elle l’a cassé, car le Yishouv, la communauté juive de Palestine, a été incapable de porter secours aux Juifs d’Europe. Comment l’aurait-il pu ? Aujourd’hui, la culpabilisation induite par le livre de Tom Segev est presque risible : ces 600.000 Juifs qui craignaient pour leur propre vie face aux armées de Rommel qui se trouvaient tout près du Caire, que pouvaient-ils faire pour aller aider les communautés en Europe ?

Une fois encore, le télescopage historique fait que le mot " Yishouv " évoque l’État d’Israël et l’armée israélienne d’aujourd’hui, si bien que le grand public est amené à mal poser les questions. Chacun connaît ce réflexe d’enfant israélien auquel on raconte les ghettos et qui demande : " Où était Tsahal [2] ? " Il se trouve que, malheureusement, de nombreux adultes concluent de la même façon. Or, moralement, le Yishouv ne pouvait rien faire. Politiquement, il a perdu, parce qu’il fut incapable de convaincre les Juifs d’Europe de venir en Palestine avant la Shoah. Le sionisme est un acte forcé : peu de Juifs sont venus volontairement, la majorité d’entre eux sont venus parce qu’ils n’avaient pas le choix et démographiquement, parce que les gros bataillons et les cadres du sionisme dont rêvait Ben Gourion pour fonder l’État juif sont morts. Ils sont morts dans les camps européens et sous les balles des Einsatzgruppen, cinq à six millions de personnes qui auraient été normalement les forces vives de la nation. Elles ont totalement été réduites en cendres.

Et c’est ainsi que Ben Gourion fit cette déclaration désabusée en 1954 : "Nous avons créé l’État, mais nous n’avons pas rencontré la nation que nous attendions ". C’est pourquoi, alors qu’on entend souvent dire que la Shoah a permis la création de l’État d’Israël, il me semble qu’une étude plus fine permettrait de dire exactement l’inverse : la Shoah a compromis, peut-être à jamais, la survie de cet État.

Donc, de la rigueur dans un enseignement très concret, rigueur dans les faits, dans les dates. Et je pense qu’il faut aussi aborder la question classique du bouleversement qu’induit la Shoah dans notre entendement du monde. La Shoah est une tragédie telle qu’elle bouleverse les catégories classiques de l’entendement. Après la Shoah, nos repères culturels classiques sont devenus inopérants. Theodor Adorno, philosophe allemand, disait : " Après la Shoah, on ne peut plus écrire un poème " [3]. Qu’on soit d’accord ou non, peu importe. Cette phrase signifie, me semble-t-il, qu’après la Shoah, nous sommes obligés de repenser le monde avec d’autres outils intellectuels : il nous faut d’autres critères, d’autres repères. Il s’est passé là quelque chose qui est une césure dans l’histoire humaine. Non pas, et il faut le dire et le répéter à un public qui est fatigué d’entendre parler de cela, nous sommes tous conscients qu’il y a une fatigue générale à entendre parler de la Shoah, et il est évident que nous en parlons beaucoup, que parfois nous en parlons trop, et que le problème est que nous en parlons souvent mal, sur un ton larmoyant. C’est une question essentielle, sur laquelle il faudrait revenir. Mais si cette histoire est une histoire centrale, ce n’est pas parce qu’il y a eu cinq, six millions de morts, il y a eu d’autres tragédies dans l’histoire, et il est probable que les goulags soviétiques ont fait plus de victimes, que certaines famines en URSS, ou en Inde dans les années quarante, au Vietnam en 1943 etc… ont fait aussi d’innombrables victimes.

Si la Shoah constitue une césure dans l’histoire humaine, c’est parce qu’il y a eu une volonté d’éradiquer un peuple de la planète jusqu’au dernier bébé inclus, et cela, non seulement là où les assassins se trouvaient, mais où que ce soit sur la terre, là où les assassins pouvaient aller. L’une des clés de la spécificité de la césure, c’est que c’est le seul grand massacre de l’histoire où les assassins soient allés chercher les victimes et les aient amenées sur le lieu de la mise à mort : on a construit des baraques ou des chambres à gaz spécialement conçues pour assassiner les victimes, les asphyxier à mort, réduire les corps en cendres et disperser les cendres. C’est une entreprise industrielle, mais ce n’est pas seulement l’aspect essentiel, c’est une entreprise qui vise à "dératiser" la planète, comme si on avait fait de tout un peuple des rats, des bacilles, des poux. C’est en ce sens que la chambre à gaz et l’emploi du Zyklon B, pour reprendre le mot " détail " de tout à l’heure, ne sont pas des " détails " comme disait Le Pen il y a 13 ans, lorsqu’il déclara : " La façon dont ces gens sont morts est un détail de l’histoire ". C’est la preuve, à l’évidence, de sa perversité certes, mais aussi de ce qu’il n’a rien compris à l’histoire. La façon dont ils sont morts signe, ontologiquement, ce en quoi cette histoire est une césure. C’est l’un des aspects de la spécificité, il y en a évidemment beaucoup d’autres, et ce sont précisément ces aspects qu’il faut mettre en relief dans un cours. Non pas l’aspect arithmétique, quantitatif, mais la nature, l’essence même du crime.

Il est évident aussi qu’aucun enseignant ne peut, dans un cours, échapper à la démarche comparative : il faut comparer, essayer d’en finir avec une certaine frilosité qui règne dans certains milieux, et qui consiste à dire : " Vous ne pouvez pas comparer, cette histoire n’est à nulle autre pareille ". On peut le penser, mais on ne peut pas dire cela à des élèves. On doit leur dire au contraire : " Oui, c’est notre devoir de comparer. " Et si nous comparons, c’est notre devoir d’étudier en quoi il y a spécificité, singularité ici, ressemblance là. Il est évident qu’il y a des ressemblances avec d’autres génocides. Il est évident aussi qu’en ce qui concerne le monde concentrationnaire, les Allemands n’innovent pas en 1939, 1940 ou 1941. Annette Becker a très bien montré, dans un livre publié il y a deux ans,
Les oubliés de la Grande Guerre, comment l’univers concentrationnaire mis en place par les Allemands durant la Première Guerre mondiale, pose les jalons de ce qui sera l’univers concentrationnaire de la Seconde Guerre mondiale. Et il est un sujet très intéressant, que j’espère avoir le temps d’aborder, c’est la façon dont la Shoah, et plus largement, l’univers concentrationnaire s’inscrivent dans l’Histoire, et en particulier, dans l’histoire de la Première Guerre mondiale. Cela ne signifie pas que la Première Guerre mondiale nous explique la Shoah, comme s’il n’y avait pas eu une césure. Non, il n’y a pas de continuité, il y a bien, à un moment donné, rupture. Mais, répétons-le, cette machinerie du meurtre de masse qu’est le génocide juif, ne sort pas tout armé du cerveau des nazis. Il a été mis en place, par mille jalons, dans l’histoire allemande et européenne, dès les années 1900, et a fortiori, entre 1914 et 1918.

Oui, comparer. Comparer et voir les différences entre la Shoah et l’ethnocide indien en Amérique du Nord et du Sud, comparer à la traite esclavagiste. Faire lire le Code Noir de 1685, l’étudier en classe et faire remarquer aux élèves, et je pense en particulier à nos élèves originaires d’Afrique, qu’il est central à connaître, et que son Article 1 concerne… les Juifs [4].

Il faut l’étudier et voir en quoi il y a déni d’humanité dans la traite et dans l’esclavage : il y a crime contre l’humanité, mais s’agit-il d’un événement en tout point semblable à la Shoah ? C’est à discuter, bien évidemment. Je suis convaincu que non, mais, encore une fois, ce n’est pas un article de dogme.

Même démarche pour ce qui est du système soviétique, du Goulag. Y a-t-il ou non ressemblance ?

Ce qui, bien sûr, nous mène à la grande question aujourd’hui : nazisme - communisme, dissemblance - ressemblance, question qu’aucun enseignant ne peut éviter en classe et qui doit être abordée de front. L’équivalence entre le nazisme et le stalinisme est une idée très à la mode, on le sait. Mais s’il y a mille exemples de ressemblances entre les deux systèmes, il y a dix mille exemples de dissemblances. Je ne citerai que deux d’entre eux : chacun sait qu’il existe deux types de camps chez les Allemands, il n’existe qu’un seul type de camp chez les Soviétiques. Chacun sait que, du côté des communistes, qu’il est de bon ton aujourd’hui de mettre dans la même poubelle de l’histoire que le nazisme, il y a eu des repentis du communisme, qui ont dit : " Nous n’avions pas voulu cela ". On n’a jamais vu de repentis du nazisme. Jamais aucun nazi n’a dit, après la guerre, sauf dans les procès où il s’agissait de sauver sa peau : " Nous n’avions pas voulu cela ". Même les nazis qui ont été arrêtés dans les années 1950 – 1960, même un Eichmann, n’a jamais dit cela.

Il faut d’emblée dire que l’unicité du génocide juif n’est pas un préalable d’analyse, c’est une conclusion. En quoi il y a eu singularité de l’événement  ? Et l’unicité du génocide juif n’est pas non plus une hiérarchie du malheur. Il ne s’agit pas d’établir une " concurrence des victimes ", selon le titre d’un ouvrage récent qui a permis de véhiculer cette idée ; il s’agit de voir en quoi il y a spécificité de l’événement, et cette spécificité n’est en rien synonyme d’une hiérarchisation des souffrances.

La spécificité du génocide juif nous conduit à faire une étude du vocabulaire, et à nous pencher en particulier sur les termes " antisémitisme " et " racisme " : ces termes sont-ils synonymes, ou recouvrent-ils deux notions complètement différentes ? Analyser en quoi l’antisémitisme est toujours génocidaire, alors que le racisme ne l’est pas nécessairement. Pourquoi n’y a-t-il pas d’antisémitisme modéré ? Certains historiens, universitaires de haut niveau, distinguent entre ce qui serait un antisémitisme " outrancier " et un antisémitisme " modéré ". C’est mal comprendre. Theodor Adorno et Max Horkheimer ont montré que l’antisémitisme exhorte toujours à aller jusqu’au bout de l’entreprise. Il n’y a pas d’antisémitisme modéré. Par sa nature même, l’antisémitisme porte en lui le génocide. Il ne s’agit pas là d’un article de foi, mais du résultat d’une analyse intellectuelle. Il n’y a pas d’antisémitisme outrancier, tout simplement parce qu’il n’y a pas d’antisémitisme modéré. Et que des universitaires bien en vue, spécialistes, dit-on, de Vichy, écrivent, dans des ouvrages récents, qu’il existe un antisémitisme outrancier est extrêmement surprenant, et indique qu’il y a là quelque chose qui, manifestement, n’est pas compris.

Autre point : le problème de l’histoire moralisante : de nombreuses recherches ont été effectuées sur la question de la " passivité " juive à l’Est, et elles montrent que la généralisation est parfaitement a-historique. Les recherches sur les Juifs allemands montrent que plus de la moitié d’entre eux quittèrent l’Allemagne avant 1939. Dans ces conditions, comment dire que cette communauté n’avait pas vu le danger ? Ne pas oublier non plus que ceux qui n’ont pas quitté l’Allemagne y sont restés parce qu’ils n’ont pas pu partir. Cette idée très répandue selon laquelle les Juifs allemands auraient été aveugles au danger permet d’occulter le fait qu’à l’époque, beaucoup, en dehors de l’Allemagne, ont effectivement pensé que Hitler était un phénomène passager. Ceux-là se sont trompés.

Il y a un deuxième mythe : celui selon lequel les associations juives n’auraient rien vu du danger et auraient été totalement légalistes. C’est mal connaître la réalité : la plupart des associations juives ont fait de l’action légaliste, mais aussi clandestine : l’UGIF (Union générale des Israélites de France), n’a pas du tout été l’association de " collaboration " que l’on dit encore aujourd’hui. Derrière sa façade légale, l’UGIF a couvert des comités qui ont travaillé dans la clandestinité, comme par exemple, le Comité de la Rue Amelot. Donc, lorsqu’on fait de l’UGIF des " collabos ", le mot est épouvantable, au même titre qu’un Doriot, les mots perdent tout leur sens. Que l’UGIF ait à la fin glissé vers des attitudes politiques naïves et stériles, parfois criminelles à son corps défendant, c’est vrai.

Mais, encore une fois, l’historien n’a pas à juger. Car il est facile de juger quand on connaît la fin de l’histoire. Nous, historiens ou professeurs d’histoire, devons toujours partir de l’idée simple selon laquelle, pour bien enseigner l’histoire, on ne devrait jamais connaître la fin. Quand nous parlons du Ghetto de Varsovie au 22 juillet 1942, essayons de nous identifier à un homme, une femme du Ghetto, qui ne sait pas de quoi sera fait le 23 juillet 1942. Car, si nous savons de quoi est faite l’histoire suivante, nous pouvons facilement juger. Et dès lors que nous jugeons, nous ne comprenons strictement rien à ce qui s’est passé. Ainsi, dire des Conseils juifs, les Judenrat, que ce furent des organismes de collaboration, que Czerniakow, à Varsovie, fut un collaborateur, c’est se fourvoyer. Les Conseils juifs, pas plus que l’UGIF, ne furent des organismes de collaboration. Même s’il a eu tord, il n’est pas collabo.

Ce serait aussi faire erreur que de ne pas prendre en considération un certain nombre de paramètres qui permettent de comprendre pourquoi certains Juifs furent sauvés, et pas les autres. En France, par exemple, où les trois quarts des Juifs furent sauvés, sont à prendre en considération, l’assimilation : la communauté juive française est dans l’ensemble intégrée, surtout lorsqu’il s’agit de la communauté juive de France, les Israélites de France, comme on disait, et non des Juifs étrangers, l’État de droit, la croyance en la culture, les mentalités : nonobstant l’Affaire Dreyfus et un certain nombre d’antisémites acharnés que l’on connaît bien, la population de la France n’est pas massivement antisémite contrairement à la population polonaise, par exemple, la géographie : la France c’est un pays de montagnes, où il est facile de se cacher (d’autant que la zone Sud ne fut occupée que durant vingt mois). A opposer aux Pays-Bas, un pays plat, où les trois quarts de la communauté furent assassinés, non par manque de solidarité de la part de la population néerlandaise (les ouvriers d’Amsterdam manifestèrent en février 1941 pour se porter solidaires des Juifs persécutés), mais parce que c’est un plat pays, un pays urbain qui n’offre aucun maquis possible.

La géographie joue un rôle, de même que la population, voir la Pologne.

Une autre erreur fréquente se rapporte à l’information : beaucoup de travaux sont d’ordre négatif car, au lieu de dire ce qui a été, ils disent ce qui n’a pas été, c’est-à-dire ce qui n’a pas eu lieu : au lieu de dire comment l’information est passée, n’est pas passée, ils racontent surtout comment l’information n’est pas devenue une connaissance, insistant sur le fait que, malgré l’information du télégramme Riegner, ou de tel rapport qui était parvenu, les gens n’ont pas voulu y croire. Encore une fois, cela n’est pas le rôle de l’historien. Comme nous l’avons dit, le rôle de l’historien est d’essayer de comprendre, en se mettant à la place des victimes, pourquoi il était si difficile de croire cela : n’oublions pas les bobards de 14-18 ! De plus, un enseignant ne peut pas, dans la même heure de cours, dire : " la Shoah est impensable, inouïe, un phénomène unique " et reprocher aux communautés juives de n’avoir rien vu venir. Si c’est unique, comment auraient-elles pu comprendre ce qui allait venir ? Il y a là une contradiction dans les termes. Comment auraient-elles eu plus de lucidité que nous qui sommes encore écrasés par le poids de la tragédie ? Comment elles ne l’auraient-elles pas été ?

Quand on dit, au Ghetto de Varsovie, avant juillet 1942 : " Ils vont tous nous tuer ", peu de gens y croient, et beaucoup se raccrochent à l’histoire pour essayer de penser que c’est toujours la même histoire qui recommence : les Cosaques, les persécutions habituelles, les pogroms, cela rassure. Mais il y a plus : c’est qu’il est impossible de regarder la mort en face et de voir qu’effectivement, on va assassiner tout le monde. Cette remarque selon laquelle " ils ne peuvent pas nous tuer tous ", on la trouve aussi bien en Pologne qu’en France. Combien de lettres envoyées de Pithiviers, je pense notamment à une lettre envoyée par le père de Henri Minczeles à sa femme à Paris, disent : " Ne t’en fais pas ! De toutes façons, ils ne pourront pas nous tuer tous ! " On connaît la suite. Mais connaître la suite ne nous donne strictement aucun avantage, au contraire, cela nous dessert pour comprendre. Il me semble que c’est aussi avec ces précautions d’usage qu’il faut aborder cet enseignement.

Veiller encore à d’autres erreurs, largement répandues : par exemple, le travers moralisant au sujet des communautés juives, accusées d’apathie : ces communautés, parce qu’elles étaient juives, auraient nécessairement dû comprendre ce qui se passait, et elles auraient eu la capacité de réagir. Or, le fait d’être Juif ne donnait pas une connaissance particulière de ce qui allait se passer. De plus, il s’agissait de communautés décimées, démunies, privées de toute capacité de réagir.

D’où viennent ces erreurs d’analyse ? De l’idée qu’existent une " communauté juive " et un judaïsme mondial. Un " peuple juif qui se tiendrait les coudes ", comme disent les antisémites. Il n’en est rien. Une " communauté juive " est un fantasme antisémite. Il n’y a pas, fondamentalement, de communauté juive, on l’a vu à plusieurs reprises. La communauté est un organisme embryonnaire, qui existe difficilement. Il y a certes un noyau communautaire, mais une grande partie des gens n’appartiennent pas aux communautés, notamment en Europe occidentale. Par ailleurs, il n’y a pas de judaïsme mondial. L’idée qu’existe un judaïsme mondial qui aurait été solidaire et, de plus, aurait eu un pouvoir d’agir, est totalement inexacte. Ce qui est bien réel, en revanche, c’est la situation d’impuissance où se trouvaient les Juifs. Là encore, il ne faut pas télescoper le présent sur le passé et il importe de garder à l’esprit le fait qu’il s’agit de communautés juives qui n’ont pas d’état, et qui ne disposent pas de l’aura dont elles peuvent être entourées aujourd’hui.

En décembre 1942, aux États-Unis, on sait alors l’essentiel de ce qui se passe en Europe. En décembre 1942, à New York, pour protester contre les massacres, 500.000 ouvriers juifs de la confection et d’autres ateliers décident d’arrêter le travail dix minutes en fin de journée et de manifester, par le silence, contre ce qui se passe en Europe. Mais ils décident que, le lendemain, ils travailleront dix minutes de plus pour compenser…

Une autre erreur fréquente consiste à attendre des Juifs un sens moral supérieur. Par exemple, à propos des Conseils juifs, on s’étonne et on se dit : " Comment ? Il y a eu une police juive ? Ce sont des salauds. " Tout le monde s’accorde sur ce point : tous les témoins qui ont écrit leurs chroniques des ghettos disent : " ce sont des salauds ". A quoi nous mènent de telles remarques ? Que cherche-t-on à prouver ? Que c’est une communauté humaine comme une autre, qui a eu ses héros et ses salauds ? Nous voilà bien avancés ! Toute communauté confrontée à une telle tragédie aurait eu ses héros et ses salauds. Au Ghetto de Varsovie, il y a eu une pléiade de salauds, c’est indéniable, il y a eu aussi des héros.

Et il y a eu une masse, ce que Primo Levi appellerait "la zone grise" qui n’est ni ceci, ni cela, qui essaie de survivre. Cette idée, selon laquelle on devrait s’attendre à un sens moral supérieur de la part des Juifs est donc sans fondement : il s’agit d’une communauté humaine comme une autre, à la limite, plus démunie qu’une autre, parce que privée d’expérience étatique et privée de l’expérience de la violence.

Le quatrième point, c’est la question de l’État  : la criminalité d’État est le propre de nos sociétés : l’aspect police de la société rend le citoyen beaucoup plus vulnérable face au pouvoir d’État et, en particulier, au pouvoir de la bureaucratie. Or, on sait que, sans la bureaucratie, sans l’État qui fiche, il n’y a pas de politique génocidaire possible. Il n’y a que des massacres. Massacres ou pogroms qui, certes, peuvent faire des ravages épouvantables mais, pour passer du massacre au génocide, il faut un État, il faut une bureaucratie.

Le Rédacteur en chef de la Revue d’Études Tsiganes écrivait il y a quelques années : " Le camp de concentration, c’est de l’encre et du papier ".

Un camp de concentration commence toujours par des fiches, par un recensement. Donc, un camp de concentration commence toujours par un appareil d’État. Sinon, il s’agit de pogroms, de massacres. Si le génocide tutsi au Rwanda a fait de tels ravages, c’est que précisément il ne s’agit pas d’un massacre, mais d’un génocide préparé par l’appareil d’État hutu bien avant le 6 avril 1994. C’est d’ailleurs en cela qu’existe une parenté entre les deux génocides.

On mêle archaïsme et modernité. Au millénarisme médiéval de l’Empire allemand se mêle la modernité car on a un appareil d’État moderne.
La peur de type parano monte au fur et à mesure que les Juifs disparaissent, Juifs fantasmatiques.

On ne peut conjuguer l’hyper-modernité technique du crime et l’archaïsme des mentalités. Saül Friedländer parle de croisade médiévale et de fichiers modernes.

Il faut aussi interroger la voie particulière de l’Allemagne (Sonderweg), qui rendrait compte de ce désastre ? Voir Karl Dietrich Bracher, Ian Kershaw. Y a t-il une spécificité allemande ? Pourquoi il n’y a pas de contradiction entre la culture germanique et le génocide ? La" haute culture" est-ce une protection contre le crime d’État ?

Comment dans le rejet des Lumières, de la Révolution française, l’Allemagne a raté 1848, l’antisémitisme est devenu une façon d’être, un code culturel, d’une telle banalité que les partis politiques n’ont plus besoin de se réclamer de l’antisémitisme, et voir notamment qu’avant 1914, la mouvance antisémite allemande perdit progressivement des voix, tout simplement parce que l’antisémitisme était devenu une telle normalité en Allemagne qu’il n’avait plus besoin de parti politique pour s’incarner, et ces partis ont perdu des voix. Il était normal d’être antisémite, si bien qu’on peut se poser la question : " dans les milieux intellectuels allemands, dans les années 10, qui n’est pas antisémite ?

Là encore, il y a quelque chose que notre enseignement ne met pas suffisamment en valeur quand nous enseignons la France de la IIIème République, ou l’Allemagne des années wilhelmiennes : c’est comment, pendant la première guerre mondiale, la France républicaine fait corps autour de la République, de la Nation, de la patrie en danger, et de ses soldats : l’Affaire Dreyfus est oubliée, et l’iconographie montre de nombreux rabbins venant au secours de soldats catholiques et de nombreux prêtres venant au secours de soldats juifs qui n’ont pas d’aumônier au moment de mourir ; et comment, en Allemagne, se passe précisément l’inverse : l’Allemagne ordonne un recensement général des soldats juifs en 1916, dans l’intention de montrer qu’il y a beaucoup de " planqués " parmi eux et qu’ils ne sont pas sur le front. Il se trouve que le recensement montra que les soldats juifs qui se trouvaient sur le front étaient, proportionnellement, aussi nombreux que les autres, et l’on préféra ne pas rendre publics ces résultats, ce qui alimenta tous les fantasmes que l’on peut imaginer. Ainsi, " conception de la nation ", comme dirait Chevènement, dans un cas, " conception de la nation " dans l’autre : des différences fondamentales sont mises à jour ici. Cela aussi constitue la voie particulière de l’Allemagne ; cela aussi mérite d’être expliqué, sans tomber dans un quelconque antigermanisme primaire. Il ne s’agit pas d’antigermanisme, mais il faut dire : cela s’est passé en Allemagne, cela s’est passé là, et non ailleurs. Ce ne sont pas les peuples ukrainien ou polonais qui ont mené la Shoah même s’ils y ont fortement contribué. Ceux qui ont conçu la Shoah, ceux qui ont mené à bien, d’un point de vue bureaucratique, un meurtre de masse qui, sans la bureaucratie, n’aurait jamais abouti, ce sont des cerveaux allemands. Ce n’est pas faire de l’antigermanisme que de le dire ; c’est essayer de voir la réalité en face, Europe ou non : on ne bâtit pas l’Europe sur une page de silence.

S’il est nécessaire, dans notre enseignement, d’interroger le chemin de l’Allemagne, il est nécessaire également d’interroger les techniques modernes du pouvoir dans une société de masse, c’est-à-dire la fonctionnarisation de la société ; la technisisation des rapports sociaux ; l’atomisation des individus ; la grégarité générale ; la solitude de masse : en un mot, comment fonctionne notre société ? Comment notre société moderne, société démocratique de masse est une société qui potentiellement laisse les individus sans défense face à l’État ? Sans défense face, demain, à une entreprise de type totalitaire, face à des glissements successifs qui peuvent nous amener à des désastres. Désastres qui n’auront pas le visage du nazisme, il faut être conscient de cela. Ainsi, lorsque, dans les réunions publiques, il n’est question que de Haïder, on devrait dire : " Arrêtez de regarder l’histoire dans le rétroviseur ! Arrêtez de vous focaliser sur Haïder ! La barbarie aura demain un autre visage. " Mais la barbarie est là, elle est en route, elle est en germe dans nos sociétés de masse.

Et si leçon politique il y a à tirer de la Shoah, c’est précisément celle-ci. Lorsqu’on nous reproche, à nous qui travaillons au CDJC, d’être obsédés par le passé, je réponds : " non, je ne suis pas obsédé par le passé, malgré mon métier, je suis obsédé par l’avenir. L’avenir m’inquiète terriblement. " Parce que les germes qui ont mené au désastre, au massacre de masse, ils sont là, bien vivants, dans les sociétés contemporaines. Et nous y allons tranquillement, et nous glissons tranquillement vers ce que Foucault appelait le "biopouvoir". Nous vivons dans des sociétés gérées par le biologique. C’est là un thème fondamental qui mériterait d’être développé, mais le temps me manque et je dois conclure, sans avoir non plus le temps de traiter d’autres thèmes, pourtant essentiels eux aussi, comme la question de la première guerre mondiale dans la filiation historique.

On pourrait peut-être, en conclusion, évoquer cette soif de mémoire, notre soif de commémorations, dont beaucoup se plaignent aujourd’hui : il y aurait pléthore de commémorations. Pourquoi la mémoire ? Pourquoi y a-t-il tant de commémorations de la Shoah ? C’est que, et cela n’est pas assez dit, avec la Shoah, on a affaire à un deuil sans sépulture : il y a des morts, mais il n’y a pas de cadavres, il n’y a pas de tombes, il n’y a pas de lieu où se recueillir. Il convient, de nouveau, de noter le lien qui existe avec la première guerre mondiale , et que mettent en avant Audoin-Rouzeau et Becker : c’est que, en France, sur 1.400.000 soldats tués au combat, 700.000 corps, transformés en bouillie humaine, ne purent être identifiés. D’où le Soldat Inconnu, Place de l’Étoile ; d’où les commémorations autour du Soldat Inconnu, parce qu’il y a 700.000 familles qui peuvent s’identifier au Soldat Inconnu, 700.000 familles qui peuvent dire : " c’est le nôtre, qui est là ". D’où les innombrables commémorations, dans les années 20, autour des monuments aux morts de chaque commune de France ; car dans les communes de France, il y a des noms, mais il n’y a pas de corps : les corps sont, soit sur les champs de bataille à l’état de bouillie, soit enterrés dans les cimetières militaires : seuls 200.000 cadavres furent rapatriés dans les communes pour être enterrés dans les villages et les villes d’origine. S’il y a tant de commémorations autour des monuments aux morts, c’est parce qu’il n’y a pas d’autres sépultures où se recueillir. Le lien avec la Shoah, chacun peut le faire. Il y a là un point commun central, un lien qui nous lie.

Par ailleurs, si cette soif de mémoire, cette soif de commémorations, s’expliquent par le fait que la Shoah donne lieu, avant toute chose, à un immense deuil sans sépulture, la commémoration joue aussi un autre rôle : dans nos sociétés dépourvues, dans une large mesure, de points de repère, la commémoration, qui est une vérification d’identité, permet de ressouder les liens : la commémoration fait lien.

Je voudrais dire qu’il y a un rapport entre notre soif de mémoire, notre soif d’histoire aujourd’hui, et la société de masse que j’évoquais plus haut : c’est que nous sommes tous conscients de ce que nous avons été modelés par cette histoire, de ce que, d’une certaine façon, Auschwitz nous a marqués à jamais. On est conscient d’être marqué par la langue qui a été nazifiée et que nous devons toujours veiller à la dénazifier ; mais lorsque je dis que cette histoire nous a marqués à jamais, je veux dire que, politiquement, la Shoah a brisé la tradition d’humanisme occidental : c’est ce que Hannah Arendt appelait à juste titre la " tradition rompue ". Notre humanisme est mort à Auschwitz une fois pour toutes ; nous devons donc penser le présent et le passé d’une façon nouvelle, et nous devons constamment penser politiquement l’avenir en étant conscients de ce que l’histoire d’Auschwitz n’est pas une parenthèse ou un dérapage, un accident de notre temps, c’en est au contraire un révélateur.

Lorsque je dis qu’avec Auschwitz, une étape a été franchie, cela comprend aussi le seuil de violence qui a été franchi, même si, bien sûr, cette étape n’a pas commencé en 1941 : le fait que 700.000 cadavres français, et il en va de même chez les Anglais et les Allemands, se trouvaient en un état de " bouillie humaine " montre que 14 – 18 a permis de franchir un seuil dans la violence : violence qui accoutume les esprits à la violence, violence qui annonce d’autres violences. C’est ainsi que la première guerre mondiale a accoutumé à la barbarie, à la violence de masse. Or, l’une des spécificités du génocide juif, c’est que, au-delà de cette violence de masse, de cette violence épouvantable, un autre seuil encore a été franchi : je l’évoquais tout à l’heure : c’est cette idée qu’on va, par une opération chirurgicale sur le modelé biologique de la planète, remodeler le visage de la planète en extrayant de la surface de la terre un peuple entier, exactement comme on extrait une tumeur cancéreuse : la médecine appliquée à l’humanité, la chirurgie appliquée à un corps malade : l’humanité étant un corps malade, le monde juif, le judaïsme, la judaïté, comme on voudra, étant l’élément malsain de ce corps, on va l’extraire pour rendre la santé. Autrement dit, cette idée que le meurtre de masse peut être la façon de résoudre les problèmes, que le génocide est un moyen de politique, et non un dérapage du politique, c’est cette idée précisément qu’il faut interroger pour comprendre les sociétés de masse et voir, à travers la généalogie des génocides, depuis les grands massacres coloniaux du sud-ouest africain en 1904 jusqu’au génocide tutsi en 1994, comment chemine l’idée génocidaire.

Il y a donc eu transgression dans le fait même que cela a eu lieu. Auschwitz a eu lieu, on ne peut pas faire que cela n’ait pas eu lieu, nous devons tous les jours vivre avec le fait que cela a eu lieu, non pas de façon morbide mais parce que, politiquement, cela nous interroge chaque jour et nous devons forcément réagir en fonction de ce qui a eu lieu.

Les organismes de mémoire comme le CDJC, l’Amicale d’Auschwitz ou d’autres, se voient parfois accusés de " trop plein " de mémoire, et on reproche parfois à ceux qui se rendent souvent à Auschwitz d’aller en pèlerinage, d’accomplir un rituel religieux. A la limite, pourquoi pas ? Pourquoi employer le terme " religieux " dans un sens péjoratif ? " Religieux " signifie : qui relie les hommes entre eux. Mais, si religion il y a, si le voyage à Auschwitz prend effectivement figure d’un rituel aujourd’hui, ce rituel commémoratif est lié précisément au deuil sans sépulture dont je parlais tout à l’heure. Il y a autre chose encore : si les associations juives organisent tant de voyages à Auschwitz, c’est parce que Auschwitz est le plus grand cimetière juif d’Europe. Parce que c’est un cimetière juif sans tombes, un cimetière juif situé en terre chrétienne, et un cimetière juif situé dans une terre violemment antisémite. Tous ceux qui ont fait le voyage savent qu’il y a des croix gammées à Cracovie, qu’il y a des gens qui plaisantent sur le passage des groupes juifs qui viennent visiter les camps, et qui se moquent, et qui ricanent, etc… il y a à fleur de peau quelque chose qui fait que le monde juif aujourd’hui survivant ne peut laisser ce lieu sans présence juive.

Pour terminer, je voudrais dire que, s’il y a cet effort de mémoire et d’histoire, j’ai volontairement laissé de côté les liens mémoire/histoire, s’il y a cet effort de remémoration, c’est parce que, en histoire comme en matière individuelle, le silence est toujours porteur de mort. Je veux dire par-là que le silence nous manipule, se joue de nous, si bien que quand certains suggèrent de " tourner la page ", il convient souvent de répondre : " avant de tourner la page, il faut l’avoir lue ". Et pour lire la page, il faut mettre des mots là où autrefois, il y avait du silence. Il faut dire : " Voilà ce qui s’est passé ". Clairement. Sans colère, sans forcément de haine, mais il faut mettre les choses à plat, il faut dire et écrire l’histoire telle qu’elle s’est produite. Car le silence fait que nous ne maîtrisons pas notre propre histoire, que nous sommes parlés, manipulés par notre histoire.

Tandis que, lorsque nous commençons à dire ce qui fut, alors, nous commençons à dire " je ", quand autrefois, nous disions " on ". C’est pour cela qu’on a mis longtemps à parler.

Une dernière chose : si la mémoire a une telle importance, si le fait de dire a une telle importance, c’est parce que cela permet de dire le droit. Car, contrairement à ce que l’on croit généralement, ce ne sont pas les procès Touvier, Barbie ou Papon qui ont permis aux témoins d’évacuer la parole. C’est exactement l’inverse : c’est parce que les témoins ont commencé à parler dans les années 70 – 80 que notre attention s’est focalisée sur cette histoire, et que les procès ont été possibles. Et les procès ont eu, entre autres, un impact, et une vertu fondamentale : dire aux jeunes générations : " voilà quelle est la loi ". C’est la loi qui sépare, c’est la norme qui sépare l’humain de l’inhumain. Cela ne signifie pas que l’inhumain ne fait pas partie de l’humain, et nous devons précisément nous employer à montrer que l’inhumain fait constamment partie de notre histoire, qu’il n’y a pas des monstres qui s’appelleraient Eichmann, qui font partie de notre humanité. Donc, le droit, le procès, qui n’est pas la justice, la loi permettent simplement de faire la démarcation nette entre l’humain et l’inhumain, la norme et la non- norme, et, à partir du moment où le droit est dit, il est possible d’écrire cette histoire.
On pense à Paul Ricoeur : comment parler de l’Holocauste, de la Shoah, cet événement majeur du XX° siècle ?
"Il ne faudrait pas. qu’une nouvelle intimidation venue de l’immensité de l’événement et de son cortège de plaintes vienne paralyser la réflexion sur l’opération historiographique. C’est au juge qu’il revient de condamner et de punir, et au citoyen de militer contre l’oubli et aussi pour l’équité de la mémoire ; à l’historien reste la tâche de comprendre sans inculper, ni disculper. "

Les questions de la salle et les réponses de Georges Bensoussan

- Roland Brunet, professeur de philosophie :
Oui au primat de l’histoire, non au lamento moraliste. Il ne faut pas avoir peur de la morale.Ce rejet de faire de la morale, c’est un abandon, une négation de la morale, c’est ce qui a conduit au désastre. Ce lent cheminement qui triomphe aujourd’hui de l’utilitarisme contre la morale, en a assez de l’histoire. Qui dit que le rôle de l’histoire c’est de ne pas juger ? L’enseignement de la Shoah, c’est politique.
Il ne faut pas séparer l’enseignement de la Shoah de Vichy. La Shoah nous permet de dire le droit. Il y a un bon et mauvais droit. L’antisémitisme a été érigé en loi. A Vichy, le droit a été falsifié. Comment la population a t-elle pu vivre pendant des années avec "boutique juive", "interdit aux Juifs". Une extrême minorité a manifesté. Comment cela est possible ? Comment expliquer cette passivité des Français ?

- Georges Bensoussan : C’est un enseignement moral. En 2003 au CDJC, il y aura un mur avec le nom des victimes et un mur avec le nom des Justes. Il est important de dire qu’il y a eu des Justes.
Oui à la morale, non au moralisme. Le Suisse Paul Grüniger et le Portugais Aristide de Sousa Mendes [5] qui délivraient des visas aux Juifs, c’est la morale. Et le moralisme, c’est Eichmann dans sa prison en Israël qui lit Lolita de Nabokov, et dit : "c’est "dégueulasse" ce livre".
Attention de ne pas juger. L’accusation contre les Judenräte, les Conseils juifs des ghettos, (penser à la situation épouvantable dans ces ghettos), est injustifiée.

- Françoise Valleton, de l’Amicale d’Auschwitz :
Pourriez -vous éclairer la filiation avec la première guerre et l’idée de génocide antérieure à Hitler ?

- Georges Bensoussan : La première guerre, c’est difficile d’en résumer la filiation. On a franchi un seuil. On a fait très peu de prisonniers, ils ont été achevés et on a utilisé les gaz. Le soldat est une vermine à exterminer. Un général allemand, Bertold von Deimling, a expérimenté les gaz sur le front russe et dit : "La mission d’empoisonner l’ennemi comme on empoisonne les rats me fit l’effet qu’elle doit faire à tout soldat honnête, elle me dégoûta."
Nous sommes dans des sociétés potentiellement meurtrières. L’antériorité ? L’Afrique est champ d’expérimentation de génocide. Les blancs se sont permis des choses qu’ils ne pouvaient pas en Europe. Dans le Sud- ouest africain, contre les Hereros, les Allemands encerclent la population, abattent le gibier, empoisonnent les puits, rasent les villages. Le général von Trotha donne l’ordre d’exterminer la population. C’est l’antichambre des méthodes génocidaires. Afrique, 1904, Arménie, 1915, les Juifs…L’antériorité ? les manuels sont muets.

- Roger Bordage, de l’Amicale de Sachsenhausen : Un point qui manque c’est le traité de Versailles.

- Georges Bensoussan : Sans le traité de Versailles n’y aurait-il pas eu Hitler ? On ne sait pas. Quand elle termine la guerre, l’Allemagne ne se sent pas vaincue. Hindenburg déclare : "Je vous salue soldats qui revenaient d’un combat glorieux".
Il n’y a pas eu de démobilisation des soldats allemands en 1918.
Eichmann a 12 ans en 1918. La guerre n’est pas finie, spirituellement parlant. Dans la Shoah, il y a un délire aux frontières de la nouveauté de l’Allemagne. Voir Klemperer dans L.T.I.. Il y a la terreur au quotidien. Une grande partie de l ’Allemagne n’a pas voté Hitler, mais il y a une nazification des esprits parce que Hitler a cassé le traité de Versailles. Le milieu intellectuel a été gagné par la nazification. Ils sont victimes et complices.

- Dominique Fouchard, professeur d’histoire : Le parce que, n’est-ce pas une question d’enfants ?

- Georges Bensoussan : Le parce que, c’est une question légitime. On ne doit pas répondre par parce que. On faut éviter cette formule en expliquant comment s’est formée la haine antijuive.
Si on commence par le "parce que", on a tout faux. Avec les négationnistes, on s’est engagé sur le terrain des faits, où ils veulent. Il faut leur demander "où voulez-vous en venir ?" Il ne faut pas répondre dans leurs termes, mais dévier la question.

- question sur l’usage de l’image et le danger de voyeurisme chez l’adolescent.

- Georges Bensoussan : L’image ? Dans le voyeurisme il y a une part de jouissance. L’amoncellement des cadavres n’apporte rien à la connaissance. On voit des débris d’humanité. On a à faire à des miettes de cadavres.
Dans le film "Bergen-Belsen" on voit des cadavres poussés au bulldozer. Dans un plan rapide il y a un" musulman" au bout du rouleau. On passe dessus. Le propre d’Auschwitz, ce n’est pas le cadavre, c’est le musulman. C’est lourd. Maintenir la vie en déniant l’humanité. Le "musulman" vit encore en être biologique, mais pas en homme. Le nazi a intérêt à faire des musulmans à la chaîne.
"Nuit et brouillard" n’apporte rien.

- question, d’une professeure en LEP, (lycée professionnel) : Il y a des élèves en LEP qui n’y connaissent rien, qui ont surfé sur la guerre, et des collègues d’histoire qui ne sont pas intéressés. C’est un "point" de l’histoire. On en parle trop.
Il faut traiter le judaïsme, l’islam et enseigner aux profs avant les élèves.C’est trop lourd, les repentirs, les commémorations. Comment être touchés par la Shoah ?

- Georges Bensoussan : Quelle analyse politique le prof a t-il fait de l’histoire, une affaire de mémoire, une affaire juive ? La Shoah, c’est l’affaire des autres, des goyims, dit Leibowitz, voilà pourquoi vous êtes concernés par la Shoah. Ce qui a été tué à Auschwitz, c’est le fait qu’un homme n’est pas une personne humaine, c’est un débris de l’humanité. Si vous dites que c’est une affaire privée, vous n’avez rien compris. Ce qui a été fait à une personne humaine cela peut être fait aux autres, donc à tous.
Un stage aura lieu au CDJC du 9 au 13 juillet sur le thème : "Comment enseigner la Shoah ?"
De plus en plus de gens travaillent sur le sujet. Avant c’était 70 % de juifs, maintenant, 30%.

- Claudine Carton, professeur d’histoire à H. Balzac : On a tendance à ne pas faire trop de morale dans notre enseignement. On doit donner des éléments pour se faire un jugement, d’où le rôle de l’ECJS. (Education civique, juridique et sociale)

- Georges Bensoussan : On n’a pas à enseigner ce que les gens doivent penser, c’est du domaine du politique.

- Denise Vernay, déportée à Ravensbrück : On n’y croyait pas alors que je suis juive. Alors les autres n’étaient pas obligés d’y croire. Doit-on demander à Israël d’avoir une vue plus morale ? Votre présentation de la Shoah est moralisante. Et la criminalité de Vichy ?

- Georges Bensoussan : On attendait plus de moralité de la part des Juifs. Je m’abstiens d’évoquer Israël. Il y a une morale, c’est l’instruction civique. La Shoah, c’est un cours d’histoire porté par l’instruction civique.

- un représentant de L’AFMA : A l’initiative d’ instituteurs dans le 20ème, des plaques avec 115 noms d’enfants déportés, ont été déposées à l’intérieur des écoles. Les enfants posent des questions. Mais est-ce que cela va provoquer un regain d’antisémitisme ? 1000 enfants juifs ont été déportés dans le 20ème.

- Georges Bensoussan : Les plaques, cela permet de voir, cela peut induire des questions. Il n’y a pas de mémoire sans inscriptions, sans lieux. Ex : Mauthausen. On s’est battu pour garder le camp que les Autrichiens voulaient démolir. S’il y a profusion de plaques, l’antisémitisme va t-il grandir ?
"Ils ne nous aiment pas et après ?" a dit Ben Gourion.

 Le perfectionnement des professeurs :

Raphaël Esrail explique la mise en place de 2 groupes de perfectionnement en 5 séances pour des professeurs : l’un sur les méthodes de conduite de groupe et les moyens correspondants avec Joseph Kasterstein, et l’autre plus centré sur les attitudes personnelles, avec Igor Reitzman
http://www.reitzman.fr/.
Cet enseignement est difficile : cette histoire est un "passé présent". Elle peut difficilement être enseignée sans éviter l’émotion, la sensibilité politique et culturelle, l’idéologie… D’autre part, les diversités culturelles des élèves peuvent entraîner un handicap pour un enseignement satisfaisant dans le temps très court réservé à l’étude de la Shoah.
Ceci sera fait selon des méthodes participatives, par l’organisation d’échanges entre les professeurs pour induire réflexions et connaissances, de façon à ce qui en savent un peu plus fassent naître un échange de connaissances, idées, réflexions.
Tout cela sous la houlette d’un professeur conducteur de groupe, chargé de faciliter l’expression individuelle, l’interaction, de synthétiser les points clés, de faire des apports complémentaires de connaissances historiques ou autres. Il y aura une création de montages audiovisuels préparant au travail des groupes.

Compte-rendu : Nicole Mullier, juin 2000

L’enseignement de la Shoah entre citoyenneté et violence, 2002
http://aphgcaen.free.fr/cercle/bensoussan2.htm

 Pour en savoir plus

Sur le massacre des Hereros et des Namas dans le Sud ouest africain :
Elise FONTENAILLE-N’DIAYE, Blue Book, Calman-Levy, 2015, 214 p.
Sven LINDQVIST, Exterminate alls the Brutes, The New Press, 1996
Béatrice PHILIPPE, Histoire des Juifs de France : un DVD-ROM :
http://www.juifs-france.fr/

A propos du procès Eichmann :
http://memorial-wlc.recette.lbn.fr/article.php?lang=fr&ModuleId=36

http://clioweb.canalblog.com/tag/eichmann

Lire aussi Idith ZERTAL, La nation et la mort, La Shoah dans le discours et la politique d’Israël , La Découverte 2008
Annette WIEVIORKA, Eichmann, de la traque au procès, éd. André Versaille Éditeur
Les territoires perdus de la République
Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé, de la Bible au sionisme, Fayard, Paris 2008, 446 p., Flammarion, 2010. ("Shlomo Sand est un historien israélien né en 1946. Il enseigne l’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv depuis 1985. Son livre au titre provocateur, Comment le peuple juif fut inventé, est un essai de déconstruction d’une histoire qu’il estime mythique, celle d’un peuple juif qui légitime l’entreprise sioniste et explique les contradictions présentes de l’État d’Israël.
Comment le peuple juif fut inventé, Shlomo Sand
Pierre STAMBUL, Le Sionisme en questions, Acratie, 2004
Dominique VIDAL, Shoah, génocides et concurrence des mémoires, préface de Christina von Braun, Editions du Cygne, 2012, 122 p., livre qui rassemble 15 ans d’articles, de conférences et de recensions. Dominique Vidal est aussi l’auteur de Les Historiens allemands relisent la Shoah, Complexe, 2002

Filmographie

Adolf Eichmann - un spécialiste : portrait d’un criminel moderne, Rony Brauman et Eyal Sivan, éd. Montparnasse 2001
Le procès d’Adolf Eichmann, Michaël Prazan, Annette Wieviorka, conseillère historique, 90 min, 2011

NM, mise à jour mars 2015

[1Place des transbordements

[2Tsahal, forces de défense d’Israël (Israel Defense Forces, IDF)

[4Art. 1. Voulons et entendons que lÉdit du feu Roi de glorieuse mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles ; ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser, de nos dites îles, tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois, à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.
http://abolitions.free.fr/IMG/pdf/1685codenoirtxt.pdf

[5LEBRETON Eric, Des visas pour la vie, Aristides Sousa Mendes, le Juste de Bordeaux, préface Simone Veil, Éd. le Cherche Midi, Paris, 2010


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