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Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Ivan Jablonka, CR - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, Ivan Jablonka, CR

CR de lecture par Brigitte Vinatier et conseils par Martine Giboureau
samedi 8 juin 2013

« Je suis parti en historien sur les traces des grands-parents que je n’ai pas eus »

Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus
Ivan Jablonka, Seuil, Librairie du XXIè siècle, 2012

 Compte rendu de lecture

« Je suis parti en historien sur les traces des grands-parents que je n’ai pas eus » : telle est la première phrase de l’ouvrage d’Ivan Jablonka, maître de conférences en histoire contemporaine et chercheur au Collège de France. Cette « biographie familiale », ce récit de la vie et du destin de ses grands-parents paternels se présente comme une enquête doublée d’une quête. L’enquête d’un explorateur qui s’est immergé dans d’innombrables archives, s‘est frotté à diverses langues étrangères, a voyagé dans plusieurs pays, a rencontré et interrogé de nombreuses personnes, en poursuivant une quête obsessionnelle et absolue : retrouver les traces de ses deux grands-parents, les faire sortir de l’oubli, reconstituer leur vie et leur mort, donner des contours précis aux deux visages qui se dessinent à peine dans les tableaux familiaux. C’est cette quête que l’auteur appelle fort justement « un acte d’engendrement », à rebours, puisque le petit-fils donne vie à ses jeunes grands-parents, morts à 34 et 29 ans. Tout au long de l’ouvrage, le lecteur accompagne l’auteur dans ses voyages, ses rencontres, ses découvertes, ses hypothèses, depuis le pèlerinage aux sources, Parczew, jusqu’à Auschwitz, dernière et tragique étape sur la terre natale, en passant par l’Argentine, la Russie, Israël et bien sûr Paris et d’autres régions de France.

Au début du XXè siècle, de nombreux Juifs vivent à Parczew, une bourgade polonaise, dont les familles Jablonka et Korenbaum-Feder sont originaires. L’auteur s’intéresse à chacun des membres de ces familles, en remontant aux arrière-grands-parents, il évoque aussi la vie des gens dans ce shtetl et dans ce pays, la Pologne, devenue une jeune république, après l’abandon de ses territoires par la Russie bolchevique. Matès Jablonka et Idesa Korenbaum-Feder ont une enfance tranquille. L’auteur brosse le portrait des jeunes gens qu’ils deviennent : Idesa est une jolie brune, une beauté, Matès, un jeune homme de petite taille, doté de nombreuses qualités, gentil, serviable, malin et plutôt charismatique. Il est ouvrier bourrelier, travailleur du cuir. Très jeunes, ils se passionnent tous deux pour la politique et militent au parti communiste polonais, en prenant d’importantes responsabilités. Ainsi le couple se constitue-t-il, au cœur des actions menées ensemble, de la vie militante, des risques encourus. Pour eux, le communisme est un idéal, reposant sur l’ascèse et la culture, l’aspiration à l’harmonie universelle, un nouveau messianisme, qui s’oppose à la religion des pères. Cependant la répression est efficace : à quelques mois d’intervalle, Matès et Idesa sont arrêtés et condamnés à la détention, ils font respectivement deux ans et demi et un an et demi de prison. Bientôt ils choisiront l’exil. Car il faut fuir la montée du nationalisme polonais et de l’antisémitisme. La vie devient impossible pour les Juifs, à partir des années 20, confrontés à toutes sortes de tracasseries et de discriminations. Ils sont les éternels boucs émissaires, jugés responsables de tous les maux, en butte à la misère, à l’oppression, à la haine. Dans la famille Jablonka, les uns s’installent en Argentine, d’autres en Russie, d’autres en Israël. Tous les frères et soeurs de Matès survivront. Lui aussi fuit en 1937. Il a choisi la patrie des droits de l’homme, celle de Zola, Hugo et Jaurès, pour y recommencer une nouvelle vie, avec sa jeune femme qui le rejoint un an plus tard. Mauvais choix.

Les voici à Paris, dans le XXe arrondissement. L’auteur évoque à merveille ces quartiers ouvriers de l’entre-deux-guerres, les noms chantants, Belleville, Ménilmontant, la liberté, la vie, l’animation. Cependant la vie, pour ces nouveaux immigrés, est très dure. Certes ils retrouvent des amis, des cousins, ils font des connaissances au sein des réseaux très actifs de solidarité, mais ils se heurtent à bien des difficultés dues à la langue, au chômage, à la précarité. Et à l’administration française. Car ils sont des étrangers, entrés illégalement, des sans-papiers. Ils s’épuisent en d’innombrables démarches mais se voient constamment refuser le sésame, l’autorisation de séjour. Ces « indésirables » restent, désormais sous la menace de l’expulsion. Ils sont des clandestins, qui subsistent grâce au Secours Populaire et à de petits boulots, et ils fondent une famille. Une petite fille naît en janvier 1939. Et après tout où iraient-ils ? La France n’est-elle pas restée, malgré tout, une terre d’accueil et de liberté ? Puis vient la guerre. Et tout change. Comme beaucoup de Juifs polonais, Matès s’engage dans la Légion étrangère. Pour défendre un pays qui ne veut pas de lui ? Peut-être, et sûrement aussi parce que c’est le seul moyen d’obtenir la naturalisation et l’assurance pour sa femme et sa fille de rester à Paris. Pour « accueillir »ces nouveaux engagés, la Légion a créé des unités réservées, des régiments négligés, auxquels on ne donne ni vêtements, ni matériel convenables, appelés par dérision « régiments de ficelle ». Quoi qu’il en soit, envoyés au casse-pipe, ils s’illustrent au cours des combats et peu survivront. C‘est le cas de Matès qui, après avoir participé à la défense désespérée du front de l’Aisne, une fois démobilisé, retrouve sa famille qui s’est agrandie, avec la naissance d’un petit garçon, le père de l’auteur, en avril 40.

Vient très vite la tourmente des années noires de l’Occupation. Matès et Idesa connaissent la vie de tous les autres, les restrictions, les privations, l’angoisse, la fuite. Après avoir échappé à des arrestations, ils sont arrêtés le 25 février 1943 et internés à Drancy. Mais leurs deux enfants seront sauvés. Chaque nuit les petits dorment chez leur voisin de palier, un Polonais non juif, qui affirme aux policiers que ce sont ses propres enfants, avant de les amener aussitôt chez une cousine d’Idesa mariée à un Français. Ainsi les enfants seront-ils sauvés : enfants cachés jusqu’à la fin de la guerre, ils seront ensuite confiés à un orphelinat. Déchirant sacrifice d’un père et d’une mère qui se séparent de leurs enfants parce qu’ils pressentent, sans rien savoir de précis pourtant, que leur chemin mène à la mort. Le 2 mars 1943, un convoi de mille Juifs quitte Drancy pour Auschwitz.
L’auteur consacre le dernier chapitre à cette ultime étape de la vie de ses grands-parents et échafaude des hypothèses : Idesa a-t-elle été gazée tout de suite ou sélectionnée pour travailler, avant de mourir d’épuisement ou de maladie ? Quant à Matès, jeune et en bonne santé, son petit-fils le voit faire partie des Sonderkommando
qui s’occupent des morts, d’autant que les nazis innovent à cette époque et construisent plusieurs crématoires et ont besoin d’une main d’œuvre toujours renouvelée. Peut-être même Matès se joint-il au soulèvement de ces hommes en Octobre 44 ? Tous deux ont disparu, comme tant d’autres, dans l’horreur absolue des camps. Et plus rien ne subsiste.

Ce livre dense et passionnant présente une double caractéristique que l’auteur indique : c’est « un livre sur leur histoire » (celle de ses grands-parents), et il corrige : « ou plutôt un livre d’histoire sur eux ». Et c’est ce qui en fait toute la richesse et l’intérêt. L’histoire singulière de deux familles, et surtout du couple, est constamment prolongée, étoffée, éclairée par de nombreuses références à d’autres personnes, d’autres vies, d’autres paroles. L’auteur montre bien comment les éléments particuliers traduisent et dessinent l’universel.
Avant leur départ pour Auschwitz, Matès et Idesa ont écrit deux lettres, l’une aux cousins à qui ils confient leurs enfants, et l’autre, bouleversante, à leurs petits. On veut croire que, victimes de l’enfer nazi, leur mort a pu au moins être adoucie par la pensée que Marcel et Suzanne y avaient échappé.
Brigitte Vinatier

 Analyse pour les candidats à Sciences Po – Grenoble 2015

Le livre Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, a été choisi comme œuvre d’étude pour le concours 2015 d’entrée en première année de l’institut d’études politiques de Grenoble. Les élèves de Terminale désirant préparer ce concours ont reçu un dossier de vingt pages réunissant « quelques conseils pour réussir l’épreuve sur ouvrage du concours ». Cette épreuve sanctionnée par un coefficient 3 dans la note finale est composée de deux parties : http://www.sciencespo-grenoble.fr/etudier-a-sciences-po/annales/
Répondre de façon concise (12 à 15 lignes) à des questions permettant un contrôle de connaissance (6 points). « L’exercice doit ainsi prouver que la lecture de l’ouvrage a été faite … que ses arguments, ses références et ses expressions sont compris et assimilés. Les candidats peuvent donc s’attendre à être interrogés aussi bien sur les liens conflictuels entre communisme et sionisme dans l’entre-deux-guerres, que sur la participation des étrangers à la défense de la France durant la Seconde Guerre mondiale. »
Une dissertation (14 points), « démonstration à partir d’un problème, explicite ou implicite, posé par l’intitulé du sujet ».

La première partie du dossier fourni aux candidats, est une analyse du livre qui parait fort intéressante pour le Cercle d’étude, les enseignants qui y cherchent des données à fins pédagogiques. La richesse de cette analyse conduit toutefois à conseiller aux enseignants du secondaire de réserver cet ouvrage pour des élèves de lycée dans le cadre de TPE ou d’enseignement d’exploration.
http://eduscol.education.fr/cid52775/enseignements-d-exploration-2nde.html
La suite de cet article est essentiellement constituée de larges extraits de la « note à l’intention des candidats au concours d’entrée en 1ère année ».

Le livre de Jablonka « est intéressant par son contenu mais aussi par sa forme, qui contribue à une réflexion sur la façon dont on peut aujourd’hui, écrire en tant qu’historien. »

I. Une invitation à explorer toutes les pistes historiques

Les grands-parents d’Ivan Jablonka, Matès et Idesa, « pourraient, de prime abord, apparaître comme des personnages anodins […] mais au fil de leurs courtes vies, ils croisent l’histoire d’une Europe où la démocratie est menacée, les idéologies radicales triomphantes, l’antisémitisme croissant. […] Le destin du couple est replacé par l’auteur dans un contexte plus large, sans lequel il serait évidemment impossible à comprendre. Mais à son tour également, ce destin éclaire l’histoire de l’Europe du XXème siècle : l’histoire du continent s’incarne dans la vie et la mort de ces individus anonymes, sortis de l’oubli par l’historien. […]
Voici une liste non exhaustive des thèmes que l’ouvrage permet d’aborder et de mieux comprendre, à travers l’histoire du couple Jablonka :
Le mouvement communiste dans les années 1930, et plus largement les gauches européennes (anarchisme, socialisme)
L’antisémitisme et les persécutions contre les juifs en Europe, les ghettos en Pologne
L’immigration juive en France et le durcissement des lois contre les étrangers irréguliers sous la Troisième République
La France en ‘’drôle de guerre’’ et l’engagement volontaire des étrangers, notamment juifs, dans l’armée
Le régime de Vichy, l’Occupation, le statut des Juifs et leur arrestation en France
La solidarité envers les populations juives en France, la Résistance, le phénomène des enfants cachés
La vie et la mort dans les camps d’extermination nazis
La mémoire du génocide dans les sociétés d’après-guerre »
Tous ces thèmes ont été abordés par le Cercle d’étude et des articles sont lisibles sur le site : http://www.cercleshoah.org/spip.php?page=plan

II. Une analyse de la démarche historique

« L’auteur donne à son ouvrage le sous-titre ‘’une enquête’’, sens premier du mot historia en grec. Et en effet, tout au long de son livre, il donne à voir la façon dont il mène son travail d’historien : […] plutôt que de présenter un produit fini, il plonge le lecteur dans le processus de sa création. »

Respect des méthodes de recherche historique :
« La méthode historique est scrupuleusement respectée : les archives familiales […] sont mises en contexte grâce à une abondante bibliographie ; elles sont également recoupées par le recours aux archives judiciaires, policières, privées (comme par exemple celles de la Ligue des droits de l’homme), aux sources littéraires mais aussi orales. Une vingtaine de dépôts d’archives ont été consultés […] comme en témoigne l’abondance des notes de bas de page. » L’auteur peut ainsi « établir des certitudes, fondées sur des preuves. […] En réaffirmant la possibilité pour l’histoire d’établir des vérités, le travail d’Ivan Jablonka participe à la lutte contre les négationnismes. »

Liens entre mémoire et histoire :
« On oppose [souvent] terme à terme histoire et mémoire : au caractère critique et universel de la première répondrait la dimension émotionnelle et particulariste de la seconde. Or l’ouvrage d’Ivan Jablonka démontre, à l’inverse, qu’on peut conjuguer quête identitaire et travail scientifique. […] Les sources orales sont traitées comme des sources parmi d’autres. Ni souveraines – au prétexte que le témoin aurait toujours raison, que sa parole serait supérieure et indubitable – ni indignes de foi – car nécessairement subjectives – elles sont intégrées au corpus de sources et analysées […] selon les procédures critiques de l’historien. »

Un texte avouant sa subjectivité :
« Le texte [de Jablonka ] contient nombre de procédés littéraires qui le rendent vivant et contribuent au plaisir de la lecture. Ce constat n’est pas de pure forme : l’ouvrage d’Ivan Jablonka contient en filigrane une réflexion sur les liens entre écriture créative et discipline historienne. Ivan Jablonka a fait le choix, dans ce livre, de faire appel aux sensations, aux sentiments mais aussi à l’imagination du lecteur à travers son écriture. »

III. Conseils méthodologiques pour les élèves

La note à l’intention des candidats rappelle des méthodes certes classiques mais qui sont rarement appliquées par les lycéens :
Faire des fiches de lecture :
Chronologies parallèles de l’histoire européenne et de l’histoire de Matès et Idesa
Notices biographiques des personnages : Matès et Idesa, les membres de leurs familles, leurs amis
Cartes de Pologne, des quartiers de Paris, des camps nazis, des lieux d’immigration de la famille Jablonka-Korenbaum
Lexique des mots yiddish, polonais, allemand, hébreu …

Compléter ses informations :
Il est recommandé aux élèves de relire les chapitres des livres de Première et Terminale consacrés à l’entre-deux guerres, la Seconde Guerre et les mémoires de cette guerre.
Il est proposé aux candidats de lire :
*Primo Levi, Si c’est un homme,
*Patrick Modiano, La place de l’étoile et Dora Bruder,
*Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance,
*Jonathan Littell, Les Bienveillantes,
*Daniel Mendelsohn, Les disparus,
*Art Spiegelman, Maus ,
*Antoine Prost, Douze leçons sur l’histoire.

Le jury attend des élèves qu’ils aient été attentifs aux controverses du moment, dont celle autour des théories d’Eric Zemmour dans Suicide français concernant le rôle de Pétain face aux juifs. Le dossier proposé aux candidats conclut ainsi ses recommandations méthodologiques : «  Les arguments à l’emporte-pièce et les thèses simplistes, quelles qu’elles soient, n’ont pas leur place en dissertation. Nous recommandons aux candidats informés de se saisir de cette discussion pour approfondir la question du traitement différencié entre juifs français (non déportés pour 90% d’entre eux) et juifs étrangers ou ‘’apratides’’ (déportés à 50%), au centre du livre d’Ivan Jablonka. »

article en pdf

Martine Giboureau, mai 2015

http://www.cercleshoah.org/spip.php?article294

LEVI Primo, Si c’est un homme, Robert Laffont, 1987, (1ère Edition), 1996
MENDELSOHN Daniel, Les Disparus, traduit de l’américain par Pierre Guglielmina, Paris, Flammarion, 2007, 650 p. (1ère éd., The Lost, New York, HarperCollins, 2006, 950 p.)
Sources et méthode pour étudier l’histoire des juifs de France "vue d’en-bas" :

Reconstituer l’Histoire d’une famille :
http://www.unlivredusouvenir.fr/plan-du-site.html


titre documents joints

Cr Les disparus, Anne Pasques

23 mai 2015
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