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Eva Irène Cohen, née à Hambourg - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Eva Irène Cohen, née à Hambourg

enfant cachée en Belgique chez la famille Kupper
lundi 23 janvier 2012

Une famille juive allemande de Hambourg, doit fuir les nazis et faute de visa, se retrouve en Belgique.
A la demande des autorités allemandes, le père est envoyé dans les camps du sud de la France avant d’être déporté à Auschwitz.
Eva Irène Cohen est accueillie par une famille belge. L’enfant instinctivement apprend à cacher ses origines.

Je voudrais vous raconter mon histoire, l’histoire d’une "enfant cachée" et cette enfant, c’est moi, Eva Irène Cohen, née à Hambourg, Allemagne le 23 mai 1937.

Mon père, membre d’une famille bourgeoise installée à Hambourg depuis le dix-huitième siècle avait épousé ma mère, d’origine bavaroise, en 1929. Mon frère, nommé Hans Peter est né en 1931. Bien que les affaires de mon père ne fussent pas toujours très bonnes, nous menions une vie assez aisée. Maman dirait plus tard qu’elle n’était pas bonne cuisinière parce qu’elle avait toujours eu une bonne qui s’occupait de cela.

Malgré les premiers signes antisémites manifestés par le parti [national] socialiste au pouvoir, mon père et bien d’autres habitants de notre ville n’écoutaient pas les conseils de certains qui à partir de 1936 commençaient à émigrer.

En 1939, mon père ne pouvant plus exercer sa profession, nous avons essayé d’obtenir un visa pour l’Amérique, mais sans succès. Cependant en août, nous avons pu partir pour la Belgique laissant tout ce que nous ne pouvions pas emporter dans des malles que nous n’avons jamais récupérées. Arrivés à Bruxelles nous avons mené une vie bien différente de celle de Hambourg ! Mais moi, je ne me rendais pas tellement compte de ceci, étant trop petite, bien sûr, pour y être sensible. Tout ce qui m’importait, c’était les quelques jouets que j’avais pu garder.

Avant de quitter l’Allemagne, mes parents avaient fait une demande pour un visa pour le Brésil, pays qui acceptait encore des Israélites. Mais en 1940, les Allemands ont occupé la Belgique et toute chance de partir a disparu.
Peu après, en 1941, mon père a été pris avec la plupart des juifs mâles dans une grande rafle effectuée en Belgique. De Bruxelles, mon père est allé via Drancy dans des camps dans le sud-est de la France, à St. Cyprien et à Gurs. Bien que plusieurs aient pu échapper, ce ne fut pas le cas pour mon père, affaibli sans doute par la malaria.
Nous avons su bien plus tard qu’il était mort à Auschwitz en 1943.

Après la déportation de mon père, nous avons vécu sous des fausses identités et nous avons aussi été baptisés. Nous étions logés dans un presque taudis et nous avions très peu à manger. A cette époque, ma mère était en relation avec une religieuse, la Soeur Marie-Xavérius de l’ordre de la Visitation et avec le prêtre de la paroisse de l’église Saints Jean et Nicolas. Les deux étaient en contact avec une famille qui cherchait à accueillir un petit garçon pendant ces temps difficiles. Comme mon frère avait déjà onze ans, donc trop âgé, c’est moi qui eus la chance d’être choisie.

C’est donc grâce à cette famille belge, les Kupper, que j’ai échappé à l’extermination systématique organisée par Hitler et les Nazis. Il s’agissait de Robert Kupper, 54 ans, qui travaillait dans le département des finances pour la ville de Bruxelles, son épouse, Pauline, 55 ans, et la soeur de Robert, Marthe, 52 ans, qui était professeur de mathématiques dans une école normale. Jean-Robert, le fils des Kupper était étudiant à l’université de Louvain et essayait, autant que le lui permettaient les Boches, de continuer ses études des civilisations anciennes. Il est maintenant professeur émérite de l’Université de Liège et assyriologue de renommée internationale.

Ma mère m’a amenée chez les Kupper au début du mois d’octobre 1942, et parce que c’était presque le jour de la fête de Ste Thérèse de l’Enfant Jésus, la petite Sainte Thérèse est devenue ma sainte patronne.
C’est ce que me disait Mademoiselle Marthe, que j’ai vite appelée Tata comme son filleul, Jean-Robert, devenu mon grand frère. Tata était très pieuse et je me suis vite adaptée à ses habitudes, récitant les prières qu’elle m’apprenait.

C’est ainsi que commencèrent mes cinq années avec les Kupper. Après avoir vécu dans un appartement exigu et malsain, ayant été mal nourrie, mal vêtue, je me suis soudain trouvée logée dans une maison de trois étages assez luxueuse dans un quartier bourgeois résidentiel très calme de Bruxelles. Nous étions tout près de la basilique du Sacré Coeur, inachevée à cause de la guerre, où je commençai à me rendre à la messe peu après mon arrivée. J’étais arrivée avec très peu de vêtements et aucun jouet. Peu avant mon arrivée, les Allemands avaient opéré une descente dans notre appartement et même les petites perles avec lesquelles je faisais des bracelets et autres avaient été prises par eux !

La famille Kupper m’a habillée, nourrie, protégée des Allemands parce qu’ils voulaient faire quelque chose pour aider les Juifs et ils le firent au coût d’énormes risques. Monsieur Kupper ainsi que sa soeur étaient fonctionnaires et ils auraient pu perdre leur travail et leurs biens ! Il y avait, tout comme en France, des collaborateurs et par conséquent, les Kupper se trouvaient dans une situation dangereuse ! Dieu merci, un jeune enfant allait s’adapter, comme prévu, plus facilement, et c’est ainsi que je pensais très peu à mon passé, à ma langue d’origine et à ma mère. J’acceptais ma nouvelle vie inconsciemment. Je sus ne pas parler du passé. Je n’allais pas à l’école mais je m’affairais à la maison avec des petites tâches à accomplir.

Ma mère était, paraît-il, en contact de temps à autre pour avoir de mes nouvelles, mais je ne m’en rendais pas compte. Elle est même venue me rendre quelques visites mais je ne m’en suis jamais souvenue. C’était comme si je savais, sans que l’on ait eu besoin de me le dire, taire tout ce qui avait trait à mon passé. Il y a eu quelques bavures mais les Kupper y remédiaient Ils me dirent plus tard que l’on avait raconté aux gens que j’étais l’enfant d’un soldat belge et que j’étais orpheline de mère ! Mon nom est vite devenu Liline, comment je n’en suis pas sûre mais quelqu’un avait dit une fois devant l’église : "Eva ! Mais c’est un nom allemand !"
Les risques pris par la famille se sont aggravés comme la guerre se poursuivait. Les Allemands occupaient la ville, la caserne était très près et je quittais rarement la maison, seulement de temps en temps pour accompagner Tata, (Mademoiselle Kupper) faire des courses dans le quartier. Quand je voyais les "Boches" monter la garde devant leurs casernes, j’avais très peur et je ne voulais rien voir et surtout rien sentir. J’étais d’âge scolaire mais bien entendu ne pouvais toujours pas être avec les jeunes de mon âge. Tata m’a appris à lire, écrire, faire mes calculs et me donnait des devoirs tous les jours. Je n’avais pas de copines, c’était trop dangereux. Les maisons, heureusement, étaient construites de telle sorte que l’on n’était pas vu par les voisins. Les seules sorties étaient pour aller à l’église ! Je jouais seule et souvent ma seule distraction était de lire le Petit Larousse !

En septembre 1944, la Libération de la Belgique a eu une importance capitale dans la vie de chacun et a été un changement radical pour moi ! Du jour au lendemain, j’ai pu aller à l’école primaire. J’avais 7 ans, mais étant en avance, grâce à Tata, j’ai été placée en troisième année ! J’ai vu ma mère plusieurs fois mais ce ne fut pas avant la fin de la guerre en 1945, que mon frère est revenu du sud de la Belgique où il avait été placé après plusieurs péripéties. En fait il avait été tout à côté de la terrible et célèbre bataille de Bastogne (Battle of the Bulge [1]) !

Il a pu rejoindre notre mère et a repris ses études secondaires. La famille Kupper, se rendant compte de la difficulté de cette adaptation insista pour que je reste avec eux. J’étais d’une certaine façon comme l’enfant unique de Tata, elle m’adorait et exprimait tant de tendresse envers moi. Et moi, je n’ai même pas demandé de m’en aller ! En fait, j’étais fière de parler de mon "grand frère" et de ses fascinantes tablettes d’argile de la Mésopotamie qu’il transcrivait ! Ainsi je participais au renouveau des activités familiales et autres comme les Belges retournaient à un mode de vie normal. Je n’ai jamais manqué de rien, je continuais de bien travailler à l’école, encouragée par Tata et récompensée par ses éloges et tous les livres dont elle me faisait cadeau.

Je fus la seule demoiselle d’honneur au mariage de Jean-Robert Kupper, le 10 septembre 1946 ! Il quitta Bruxelles pour Rome avec sa nouvelle épouse, Georgette, que la famille connaissait depuis longtemps et qui était une des rares à savoir qui j’étais vraiment ! Je ne devais pas les revoir d’ici longtemps.

Cette année-là, ma mère avait repris contact avec son frère arrivé en Amérique en 1940 et mon futur beau-père avec ses deux soeurs aussi là-bas. C’est comme ça que les préparatifs pour le départ pour l’Amérique ont pu commencer une fois que les visas furent accordés. Ainsi j’ai quitté le 24 novembre 1947, cette magnifique famille belge qui fut la mienne. Je n’oublierai jamais combien il m’a été difficile de les quitter, mais c’était ce qu’il fallait faire.

Nous avons fini par nous installer à Los Angeles au début de 1948. Mais ma chère Tata et moi avons correspondu de façon régulière. Ma mère s’assurait que je réponde très vite à ces lettres. Tata m’envoyait des livres pour toutes les occasions spéciales et c’est ainsi que je suis restée en contact avec ce que je considère ma langue natale, le français. Et c’­est ce qui m’a conduit à devenir professeur de français, profession que j’exerce depuis 1963.

Je ne revis pas la famille Kupper avant l’été 1968 lorsque ma mère nous invita généreusement, mes filles, âgées de 6 et 7 ans, et moi à aller voir de la famille à Munich et à Paris et aussi à Bruxelles où habitaient le frère de mon beau-père et sa femme que j’avais connus après la guerre. Bien entendu, ma chère famille Kupper était au courant de notre visite. Ils étaient maintenant installés dans leur belle villa près de Waterloo, dans la "maison cassée", comme je l’avais appelée en 1945, parce que sa construction avait été interrompue par la guerre. Jean-Robert et sa famille (5 enfants) étaient installés à Liège. Quelle joie de les revoir tous, plaisir qui se répéta souvent pendant plusieurs années ! Maintenant que les trois membres plus âgés ont disparu, je partage mes souvenirs avec mon "grand frère" et sa femme et au fur et à mesure que nous prenons de l’âge, nos liens se rapprochent. Je suis également liée avec certains de leurs cinq enfants, et deux des 17 petits-enfants qui sont même venus me voir avec leurs parents !

En vieillissant, je jette un regard sur mon passé et réalise la chance extraordinaire que j’ai eue d’avoir été choisie pour vivre avec cette famille remarquable. La famille Kupper m’a influencée beaucoup plus que je ne l’aurais imaginé à l’époque où je les ai quittés. Cette expérience sans aucun doute m’a façonnée, non seulement du point de vue personnel mais aussi professionnellement et je leur en resterai redevable jusqu’à ma mort.

Discours prononcé lors de la remise des prix des Justes à Hambourg en 2002
Eva Irène LEISNER a été professeur de français à Los Angeles, en Californie.
Pauline et Robert Kupper et leur soeur Marthe, ont reçu la médaille de Justes parmi les nations

Texte remis par sa fille Susan.
Merci à Susan, Joshua et Esperance FITOUSSI

23 janvier 2013

[1Bataille des Ardennes


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