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Le négationnisme par Pierre Aycoberry - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Le négationnisme par Pierre Aycoberry

Journée d’étude et de réflexions, 30 novembre 1996 (Cercle d’étude)
vendredi 5 décembre 2008

" On ne peut pas être négationniste, intelligent et honnête "

Introduction à cette journée de réflexion par le président de l’Amicale d’Auschitz, Henry Bulawko :
http://www.cercleshoah.org/IMG/pdf/premierejournee.pdf

Le négationnisme par Pierre Aycoberry
Lorsque Raphaël Esrail m’a demandé de parler du négationnisme, je crois lui avoir dit d’abord : pourquoi consacrer une séance à une bande de farfelus auxquels on peut appliquer la phrase célèbre : " On ne peut pas être négationniste, intelligent et honnête ". Et puis, j’ai pensé que cette demande devait correspondre à un besoin. Au fond, logiquement, il aurait fallu commencer par une discussion où vous auriez précisé si les thèses négationnistes circulent parmi vos élèves. Je suppose à priori que c’est ce qui c’est passé en réalité.

Concevez donc cet exposé comme une introduction au débat :
Il faut rappeler d’abord, au risque de dire des choses qui sont connues de tout le monde, ce qu’est le négationnisme, et en suite, passer à la question fondamentale qui est : quel comportement devons-nous avoir face à lui ? Mon idée, c’est qu’il faut avoir un argumentaire précis de réponses point par point. C’est ce que j’essaierai de faire, pour terminer.

Je précise aussi que, bien que j’aie travaillé indépendamment du dossier qui vous a été remis, tout ce que je vais dire est dans celui-ci, qui est remarquablement fait [1].

 Qu’est-ce que le négationnisme ?

On a forgé le mot pour désigner une école qui refuse d’être appelée ainsi, et qui s’appelle elle-même révisionniste, ce qui est, du point de vue des historiens, injustifié. Il est légitime d’être révisionniste en histoire, chaque fois que l’on change les hypothèses de travail. Il y a des écoles historiques qui se sont appelés révisionnistes et qui avaient le droit de s’appeler ainsi, qui voulaient revoir les théories sur, par exemple, la Révolution Française, la conjoncture économique etc. Mais les groupes en question ici brandissent un drapeau auquel ils n’ont pas droit. Ils prétendent par ce mot figurer parmi les écoles historiques, sérieuses et internationalement reconnues.

Ces groupes existent dans un certain nombre de pays. Il y en a au Canada, aux États-Unis avec une revue régulière, en Allemagne, en France, et ils se citent réciproquement. Chaque livre ou chaque article français citera " Untel ". Et, si on regarde (ce qu’a fait Vidal-Naquet), les revues publiées par " l’éminent savant américain Untel ", elles citent " mon excellent collègue français Faurisson ", etc... C’est ainsi qu’on fabrique, au sens le plus artificiel du mot, une école.

En France, les origines politiques sont extrêmement variées. Il y a des gens qui se situent à l’extrême gauche, autour de la " Vieille Taupe " ; leur théorie assimile pratiquement le national- socialisme, le stalinisme et le capitalisme, et explique que pendant la guerre, les puissances capitalistes et le national- socialisme ont parallèlement, ou en commun, décidé d’écarter les Juifs - non pour les massacrer, mais pour les exploiter - d’où l’organisation de ce travail forcé en Europe Orientale, qui excluait l’assassinat systématique, puisqu’il s’agissait d’exploiter de la main d’œuvre.

Il y a des gens, partis de la gauche, pour évoluer vers la droite. Chronologiquement, le premier a été Rassinier, qui était un déporté politique à Buchenwald et à Dora, qui en est revenu très anti-communiste, qui a commencé ensuite à basculer, par une espèce d’admiration pour les SS, vers les thèses niant le génocide.

Il y a des gens dont le milieu naturel, si je puis dire, est l’extrême-droite, comme Faurisson, dont le métier est professeur de Lettres, mais qui se présente systématiquement comme un historien... et dont l’inspiration paraît être fondamentalement l’antisémitisme virulent.

 Les grandes thèses négationnistes

1° - L’expression de " traitement spécial ", employée dans les textes nazis doit être prise au pied de la lettre et non pas interprétée. Cela veut dire que les Juifs, de même que les Tsiganes et d’autres minorités ont été placés dans des conditions spéciales. Cela ne signifie en aucun cas massacre de masse.

2° - Les chambres à gaz sont un mythe, inventé après la guerre par un gigantesque complot international regroupant d’anciens déportés, de faux témoins et des historiens, tous plus ou moins liés au monde juif et notamment à l’État d’Israël.

On retrouve ici, ce qui assez intéressant du point de vue de l’histoire des idées, la hantise du complot. Dans son livre sur la mythologie politique, Raoul Girardet a énuméré un certain nombre de mythes sur lequel vivent les mouvements politiques irrationnels : parmi eux, il y a celui du complot qu’on retrouve à différentes époques : complot de la franc-maçonnerie, complot des Juifs, etc.

Ce qui nous intéresse particulièrement comme historiens, c’est ce qu’ils qualifient de méthode et qui est en réalité de l’hypercritique. Nous avons tous appris ce qu’est la critique des documents : on les pèse, on les compare et on essaie de voir ce qu’ils ont de vrai. La méthode hypercritique consiste à démontrer qu’aucun n’est valable, que tout le dossier est un gigantesque faux. Dans cette perspective, les témoins juifs sont à récuser : ceux qui prétendent avoir vu, par exemple, les cinq évadés du Kommando Spécial Sonderkommando d’Auschwitz qui ont porté témoignage lorsqu’ils sont arrivés en Bohème : à récuser puisqu’ils sont Juifs.

Les déclarations de SS après la guerre : à récuser, puisque ce sont des accusés qui pour sauver leur tête, ont énuméré, (comme Höss l’ancien commandant du camp d’Auschwitz), tout ce que les accusateurs leur soufflaient.

De même, la chronique du ghetto de Varsovie est également à récuser, et finalement aucun document ne tient. Et par conséquent les chambres à gaz n’ont pas existé. C.Q.F.D.

 Quelle position adopter

Quelle position adopter face à cette offensive ?

Je citerai Vidal-Naquet... : " A partir du moment où une théorie est lancée dans le public, il faut, si folle soit-elle, la prendre au sérieux, non pour établir un dialogue avec ses auteurs, mais pour expliquer au public qui la lit, quel en est l’enjeu ".

a) Impossible de discuter avec ces gens.
Là-dessus, je crois que la position des historiens est unanime. Lorsqu’il y a eu, il y a une dizaine d’années déjà, ce grand colloque international à la Sorbonne, Faurisson demandait à y entrer. Il y a eu unanimité, aussi bien des Anglo-saxons, que des Français, pour lui refuser la tribune et même lui refuser l’entrée… Ce n’est pas là un mépris des historiens professionnels pour les amateurs. C’est parce que les pré-supposés méthodologiques ne sont pas les mêmes. Au 19ème siècle, l’Académie des Sciences a décidé un beau jour qu’elle ne répondrait plus à tous les gens qui lui enverraient des mémoires prétendant avoir découvert le mouvement perpétuel, et je crois qu’il en a été de même pour ceux aussi qui prétendaient avoir démontré la quadrature du cercle. Alors, naturellement, les auteurs de mémoire ont hurlé, en disant : " Voilà bien l’égoïsme et la superbe de la science officielle qui méprise les non orthodoxes ! "

Les négationnistes dénoncent évidemment cette position, mais, pour la tenir radicalement, parce qu’à partir du moment où les pré-supposés méthodologiques ne sont pas les mêmes, on ne peut pas dialoguer. Quelqu’un qui a l’habitude de travailler en procédant par une saine critique des documents, ne peut pas dialoguer avec quelqu’un qui procède par l’hypercritique.

b) Par contre, nécessité de répondre à leurs campagnes.
On a envie de hausser les épaules et de dire : " c’est idiot, il n’y a qu’à laisser tomber ", mais le public ne comprendrait pas, en particulier le public scolaire.

L’un des textes de ce Petit Cahier n° 0 [2], pose la question suivante : " Faut-il expliquer le négationnisme aux élèves ? " Ma réponse personnelle est non, il ne faut pas prendre l’initiative de dire aux élèves : il y a des gens qui disent que..., mais il faut toujours être prêts à répondre pour le cas où les thèses en questions circuleraient parmi les élèves.

 Arguments et réponses.

Je vais prendre une par une les thèses négationnistes et les réponses - y compris sur des détails sordides et cruels, mais là, est-ce qu’il ne risque pas d’y avoir une certaine fascination du morbide ?

1° Arguments sur le nombre de victimes

a) La Croix Rouge internationale aurait publié après la guerre un rapport disant qu’il y avait eu 300.000 juifs morts.
Réponse :
La Croix Rouge internationale a publié 2 démentis formels, en 1951 et il a fallu recommencer en 1965.

b) L’ONU a donné le chiffre de 200.000 morts.
Réponse :
Démenti de l’ONU en 1973. (Vous voyez que cela dure des décennies, ce genre de rabâchage insensé).

Je passe rapidement sur les calculs des historiens. Calculs par addition, calculs par soustraction. D’après le tribunal de NUREMBERG : 5.700.000. D’après le travail célèbre de Hilberg : 5.100.000. D’autres historiens arrivent à des chiffres légèrement différents, à l’intérieur d’une fourchette.

c) Les variations de chiffres, prouvent qu’il s’agit d’erreurs ou d’inventions.
Réponse :
Les variations de chiffres entre historiens prouvent qu’ils sont à la recherche de la vérité. Il est évident qu’en bonne méthode historique on ne peut arriver à un chiffre précis, et que la seule manière scientifique de s’approcher de la vérité est de donner une fourchette.

Il y a en particulier des discussions sur le nombre de gazés à Auschwitz. Hilberg dit à peu près 1.000.000. Chaque fois que quelqu’un suggère un chiffre inférieur, il y a des polémiques, mais elles ne doivent pas du tout nous amener à conclure : pas de certitude, donc tout est faux !. Au contraire, c’est le réalisme historique qui amène à hésiter sans cesse entre des chiffres différents.

2°- Arguments tirés du rapport Leuchter.

Leuchter est présenté par ses amis comme un ingénieur spécialiste, un expert, qui a fait, à la fin des années 80, une enquête approfondie à Auschwitz, accompagné de techniciens, et a démontré qu’il ne pouvait y avoir eu des gazages de masse. Le sérieux du rapport a été reconnu par un tribunal canadien.
Réponse :
Le prétendu ingénieur-expert est bien diplômé d’une université américaine, mais en Sciences Humaines. C’est un spécialiste des chambres à gaz, mais des chambres à gaz individuelles, c’est-à-dire, des pièces où l’on exécute des condamnés à mort dans certains États américains.

Il a séjourné cinq jours à Auschwitz, avec un technicien chimiste et un dessinateur. Il s’est présenté comme expert pour défendre un de ses amis qui était accusé de mensonges devant un tribunal canadien, mais sa qualité d’expert a été récusée par le tribunal, et l’ami en question a été condamné. Il est vrai que le dit jugement a été cassé en appel, mais uniquement pour des vices de forme, pas sur le fond.

Pour répondre aux arguments de Leuchter, j’utiliserai un ouvrage de J.C. Pressac, qui est, je le sais, discuté, mais que j’apprécie sur beaucoup de points : Les crématoires d’Auschwitz, CNRS, 1993.

Il est vrai que ce n’est pas un historien professionnel, c’est un pharmacien d’origine, mais il manie très bien les sources, les citations, les références. Son livre en outre, va de travers : ce qui l’a passionné, ce sont les crématoires, au sujet desquels il n’épargne aucun détail. Or le problème fondamental n’est pas là, le problème fondamental, ce sont les chambres à gaz mais il se trouve que par hasard, et à une quinzaine de reprises, il est tombé sur des documents absolument décisifs prouvant l’existence des chambres à gaz.

Il faut donc utiliser son livre en passant sur des pages et des pages qui paraissent dépourvues d’intérêt. Je crois qu’il y a aussi des discussions très vives sur les calculs qu’il propose sur le nombre de gens qui ont pu être victimes à Auschwitz, et c’est peut-être ce qui a entraîné une certaine déconsidération pour son livre. Mais, il est extraordinairement précis sur beaucoup de points.

Arguments Leuchter

a) Le zyklon B ou acide cyanhydrique a été utilisé uniquement pour épouiller les vêtements.
Réponse : Dans les archives des services économiques du camp, figure le 26 août 1942, une commande de zyklon B " pour le traitement spécial " ce prouve qu’il s’agit bien de gaz pour l’assassinat de masse.

b) Sur les plans, ou bien dans les ruines qui existent, ce que l’on appelle aujourd’hui des chambres à gaz, c’était en réalité des locaux destinés à contenir les cadavres avant qu’ils ne soient incinérés.
Réponse :
En effet, sur beaucoup de plans ces locaux sont appelés Leichenkeller (morgues). Mais parfois le dessinateur a commis un lapsus et a écrit " caves spéciales " . Le 29 janvier 1943, le nouveau responsable de la construction, qui n’avait pas encore l’habitude du vocabulaire, a écrit " Chambre de gazage " . Sur certains plans on voit très bien que l’entrée du sous-sol est un escalier, ce qui est curieux si c’est pour y faire descendre des cadavres. Cette cave est chauffée, donc évidemment ce n’est pas une morgue.

c) Il n’y avait pas de système de ventilation et on ne comprend pas comment dans ces conditions, les Kommandos de travail auraient pu y entrer rapidement et y retirer les cadavres.
Réponse :
Il y a, sur certains plans, une soufflerie (une soufflerie en bois et non pas en métal, pour ne pas être attaquée par le gaz). Il y a une commande d’installation d’appareils qui s’appelle "détecteur de gaz " pour vérifier que l’aération est complète avant l’ouverture.

d) La superficie des caves en question ne permet pas l’entassement d’autant de victimes à chaque fois.
Réponse :
La base de ses calculs est de 0,8m2 par personne. C’est-à-dire la base de calcul des ingénieurs de transport du métro de New York. Ce qui donne une idée de la légèreté de son rapport.

e) Dernier argument du rapport Leuchter : aujourd’hui, les traces de l’acide cyanhydrique sur les murs sont infimes. C’est là le côté " scientifique du négationnisme "
Réponse :
C’est que le gaz a été absorbé par les victimes. De plus, un document décisif en juin 1943, lors d’un procès verbal de réception du crématoire N°3, il est précisé que la morgue a une porte étanche au gaz et 14 pommes de douche ( destinées probablement à un simple camouflage,) qui n’ont aucune raison d’être dans une morgue !

Je crois qu’il est important de parler de ces détails épouvantables pour ne rien laisser sans réponse.

f) Autre argument négationniste indépendant du rapport Leuchter, mais s’entrecroisant avec lui dans les documents nazis : " Traitement spécial " signifie mis à part dans des camps spéciaux.
Réponse :
En novembre 1942 on a construit un nouveau crématoire, à cause de la situation créée par les actions spéciales, autrement dit, ces actions spéciales produisaient tellement de cadavres que les crématoires existants n’y suffisaient plus.

3° Encore une affirmation des négationnistes : il n’y a jamais eu de texte officiel sur les gazages...
Réponse :
Il y en a beaucoup qui tournent autour. En voici un, publié récemment par L. Herbert dans sa biographie de Werner Best, un des chefs SS , qui a été un certain temps à Paris pendant l’occupation. Le 6 mai 1942, Heydrich est venu à Paris, il a réuni un certain nombre de chefs SS de la police en France, et aussi des chefs militaires, et il leur a résumé les décisions de la conférence de Wannsee. Puis il leur a expliqué les systèmes de gazage dans ce qu’il appelait les " bus " ( qui étaient en fait des camions). Il a ajouté que c’était insuffisant et il a annoncé - je cite le procès verbal : " des solutions plus perfectionnées " et terminé en disant : " la condamnation à mort des Juifs européens a été prononcée " .

Je conclus, bien sûr sans conclure. Il y a une question qui divise beaucoup les historiens : est-ce qu’il faut traduire les négationnistes devant les tribunaux ? La loi Gayssot le prévoit. Personnellement, je n’en vois pas beaucoup l’intérêt, mais certains inconvénients.
Mais ce qui nous concerne comme enseignants, c’est de poser la question suivante : est-ce que les élucubrations de quelques obsédés de l’antisémitisme valent une réponse détaillée ?
Ma réponse est " oui ", si elles sont acceptées comme probables ou possibles par un nombre suffisant de gens - que ce soit des élèves ou leurs parents, ou le public. Mais dans chaque cas particulier, c’est à vous de décider.

Pierre Aycoberry, professeur à l’Université de Strasbourg

Journée d’étude et de réflexions 30 novembre 1996
Lycée Edgar Quinet, Paris 9e

Décrypter les textes et les images. Introduction aux nouvelles technologies, dénoncer les sites de haine.
La méthodologie PRAX : Prévenir le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie sur Internet
http://www.revue-texto.net/docannexe/file/1739/valette_rastier.pdf

[1Un numéro ancêtre des Petits Cahiers n°0 du futur Cercle d’étude !

[2celui envoyé par l’Amicale aux participants cf. note 1