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Mémoires de Berlin par Etienne François - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Mémoires de Berlin par Etienne François

CR par Anne Pasques
jeudi 1er septembre 2011

A chaque pays sa mémoire. Il y a des conflits de mémoires marqués par le nazisme, les deux Allemagne, la chute du mur et l’unification.
Il n’est pas toujours facile de faire cohabiter la concurrence des victimes, la concurrence des mémoriaux.

Mémoires de Berlin
par Etienne François

Mr Etienne François a codirigé avec Hagen Schulze un gros ouvrage : Mémoires allemandes [1]. Deutsche Erinnerungsorte est paru en 2001 chez C.H. Beck à Munich. Les contributions de 122 auteurs ont été traduites en français.
Etienne François voit Berlin comme un condensé de mémoires.

Mémoires divisées, mémoires partagées : à la recherche des mémoires allemandes.
Des images surgissent à l’évocation de cette ville mythique même pour celui qui n’y est jamais allé : des défilés de SA, des soldats à la Porte de Brandebourg et... la chute du mur…
Là où ont eu lieu « les faits essentiels du XXe siècle », la mémoire ne s’est pas figée et elle s’y reconstruit sans cesse. Les mémoires s’enchevêtrent et se font concurrence dans un espace qui s’étend sur 40 km d’ouest en est et sur 30 km du nord au sud.

 Des mémoires inscrites dans l’espace

I ) Des mémoires inscrites dans l’espace
Dans l’espace, on peut lire le temps :
Le nom de Berlin apparaît pour la « 1ère fois » dans un texte de 1237 ; Goebbels s’en est saisi pour organiser une commémoration en 1937. Berlin est d’origine slave (cf. les noms de Pankow ou de Treptow ). Au Moyen Age, les princes locaux font appel à un peuplement et bourgeois et paysan, ( le toponyme « Dorf », le village, est très répandu ainsi Reinickendorf, Biesdorf, Heinersdorf…)
http://www.berlin-en-ligne.com/plan.php
Les églises à l’origine de celles que l’on trouve encore aujourd’hui étaient au centre de ces villages. Cet éparpillement ne convient pas au roi de Prusse qui ordonne en 1709 la création d’une commune unique : Berlin est réunie à la bourgade qui s’est développée de l’autre côté de la Spree : Cölln (qui doit son nom à des colons venus de Cologne).
La mémoire des Hohenzollern est là, également présente, des lieux portent le nom des souverains Charlottenburg, Friedrichshain, Dorotheenstadt. Ces noms rappellent que l’extension a été voulue et dirigée par cette famille.
Mais c’est après 1871 que Berlin explose et que les villes et communes périphériques sont annexées (1920) ; les quartiers se différencient, ainsi la bourgeoisie industrielle et bancaire s’installe à Charlottenburg.
La population croît très vite : les habitants sont 120 000 en 1800, 2 millions en 1900 puis 5 à 5,5 millions en 1945. Les quartiers se sont juxtaposés :
Au Moyen Age : il y a deux pôles Berlin et Cölln.
Puis au XIXe et au XXe on distingue trois Berlin : le vieux Berlin (Mitte) marqué par la présence monarchique, puis à l’ouest le Berlin bourgeois et enfin à l’est et au nord le Berlin ouvrier.
Les coupures de 1949 et surtout de 1961 n’ont fait qu’accentuer une situation antérieure.

 Les acteurs et les entrepreneurs

II ) Les acteurs et les entrepreneurs
Pour exister la mémoire doit être défendue et revendiquée par un groupe.
A ) Les acteurs institutionnels
. le Sénat de Berlin, à la fois conseil municipal et gouvernement, le bourgmestre est l’équivalent d’un premier ministre de Land ; certains privilégient la culture, d’autres la construction de bâtiments.
. le Bund (Etat fédéral) est très important, Berlin est capitale fédérale et finance beaucoup d’institutions.
. les fondations autonomes dont le financement vient du Bund (fonds publics)
. les cinq partis politiques : ayant de nombreux adhérents, les partis ont les moyens de financer des fondations. Le Zentrum, avec le Bund et le Land de Brandebourg pour l’Institut du temps présent à Potsdam. Cet organisme est concurrencé par un institut plus ancien financé par le Bund et le Land de Bavière.
B ) … et les multiples acteurs de la société civile
. Il y a les églises et les institutions religieuses :
ce sont des corporations de droit public, l’église protestante est la plus importante mais les catholiques et la communauté juive comptent beaucoup
. des associations de toutes sortes :
de réfugiés qui ont fui devant l’avancée de l’Armée Rouge, des expulsés de Pologne, de Tchécoslovaquie… [2]
. des lobbies et des individus :
. une journaliste, Léa Rosh, s’est autoproclamée porte-parole de la mémoire juive à Berlin, elle est à l’origine du Mémorial à la mémoire des Juifs d’Europe assassinés
. un négociant de Hambourg s’est investi dans la reconstruction du Palais des rois de Prusse, (le château) pour cela, il a déclaré la guerre au Palais de la République et grâce à des groupes de pression, il a finalement obtenu que soit votée la reconstruction de ce palais.

Le palais de la République, la tour de Télé
démolition du Palais symbole de la RDA

C’est aussi une initiative privée qui est à l’origine du DDR Museum : l’idée est de montrer que la RDA n’était pas seulement un régime répressif mais un milieu de vie pour des millions d’Allemands pendant quarante ans :
http://www.ddr-museum.de/de/ausstellung/
Aussitôt après la guerre, c’est également un particulier (l’historien Joseph Wulf est à l’origine de l’Association pour la création d’un Centre de documentation) qui s’est ruiné pour conserver la villa de Wannsee où avait été décidée la solution finale.
L’histoire de la villa :
http://www.ghwk.de/ueber-das-haus/hausgeschichte.html
Ainsi, des individus passionnés discutent et négocient avec les grandes institutions.
Mais ce qui relève d’une passion ou d’une noble cause a un coût et peut aussi avoir des retombées économiques.

 Les motivations de ces différents acteurs

III ) Quelles sont les motivations de ces différents acteurs ?
1) la volonté de repentance
Il y a toujours une mauvaise conscience, un sentiment de culpabilité par rapport au nazisme : il y a l’idée qu’en multipliant les mémoriaux pour les Juifs, on pourra expier le massacre et les ressusciter ; il y a une volonté d’accorder justice à ceux qui n’y ont pas eu droit de leur vivant.
2) le désir de se revaloriser vis-à-vis de l’opinion internationale
montrer que Berlin est l’équivalent des autres grandes métropoles, que c’est une capitale et une démocratie exemplaire
3) faire fructifier le capital
Berlin est une ville pauvre dont la seule richesse est le capital culturel et symbolique ; plus il y a de musées modernes, plus il y a de visiteurs qui séjournent à l’hôtel et dépensent de l’argent. Berlin met beaucoup d’espoir dans le mémoriel et souhaite que les investissements dans ce domaine soient rentables.
4) l’engagement pour une cause estimée juste :
L’idéal ne cesse pas quand il y a des intérêts.
La place du passé est très débattue dans le Berlin d’aujourd’hui. Tout n’est pas clair et les processus décisionnels ne sont pas toujours faciles.

 Les deux faces de la mémoire

IV) Les deux faces de la mémoire
On trouve des mémoires reconnues, revendiquées et en progression et d’autres refoulées, niées ou non exprimées :

A-Les mémoires reconnues et revendiquées
1) volonté de montrer que Berlin est depuis toujours une grande capitale de culture et de grandes réalisations :
la mémoire culturelle est une réalité, c’est une capitale de création ;
on y trouve de très nombreux musées (Ile des musées...) et on ne cesse pas d’en créer
http://www.museumsportal-berlin.de/en.html
On cherche à faire classer certains quartiers comme patrimoine par l’Unesco (des quartiers construits par le Bauhaus, quartiers emblématiques du socialisme municipal notamment ceux construits par Bruno Taut, où on trouve une inventivité formelle et le souci d’un habitat de bonne qualité).
Il s’agit de montrer que l’histoire allemande ne se résume pas aux dictatures, ni à l’Etat militaire du XVIIIe siècle.
La rénovation de l’Ile des musées cherche à concurrencer le British Museum ou le Grand Louvre.
Les arts et la création ont une grande importance mémorielle.
2) montrer que Berlin assume son passé y compris dans ce qu’il a de plus négatif à la différence d’autres capitales qui éludent leur passé douloureux.
a) le passé nazi :
la mémoire des opposants au nazisme est gardée :
. la résistance allemande :
http://www.gdw-berlin.de/
. le lieu d’exécution de Stauffenberg (dans la cour, au milieu du ministère de la défense : Hof des Bendlerblocks)
. les lieux d’exécution des conjurés du 20 juillet (dans une prison remise en état = Plötzensee)
http://www.gedenkstaette-ploetzensee.de/
. le centre de recherches sur la résistance allemande inclut toutes les formes de résistance « recommandables »
Gedenkstätte Deutscher Widerstand :
http://www.gdw-berlin.de/ged/geschichte-d.php
. Après la guerre, les sites du pouvoir nazi ont été rasés, il n’y a plus de traces de la chancellerie d’Hitler, ni de son Bunker.
http://www.dataphone.se/ ms/speer/welcom2.htm
Le site central de la Gestapo a été détruit. Mais en 1987 (750ème anniversaire de Berlin), on retrouve les caves (lieu de torture des opposants) sous un terrain vague ; il y a quelques années, on ne savait pas où elles se trouvaient, elles sont maintenant signalées par des panneaux et des photos. Un centre de documentation est construit sur l’emplacement.
cf. Topographie de la terreur :
http://www.topographie.de/
Il est plus difficile de montrer Berlin comme un lieu de pouvoir nazi que comme un lieu de répression et de tyrannie. Beaucoup de lieux avaient été murés mais quand le mur est tombé, des Bunkers de la garde ont été retrouvés, photographiés et murés par crainte de pélerinages de néonazis.
b) Il y a des phénomènes de surenchère :
Certains, à force d’en rajouter, pensent ressusciter les Juifs, on voit un peu le même phénomène en Pologne.
Le syndrome du « bras coupé » plane : « tout le monde sait » que les Juifs étaient "meilleurs" que les Allemands jusqu’en 1933 (pour leur rôle dans la vie culturelle, économique et dans la création artistique).
Beaucoup de Juifs - ceux qui ont pu le faire - sont partis, laissant leurs richesses sur place, et… ne sont pas revenus (ils ont migré aux USA ou en Israël). Tous savent que c’est une perte irréparable : c’est pourquoi il y a multiplication des mémoires des Juifs, des commémorations et des lieux mémoriels :
Historische Fotografien vom Scheunenviertel in der Ausstellung „Berlin Transit. Jüdische Migranten aus Osteuropa in den 1920er Jahren“
http://www.medaon.de/pdf/MEDAON_10_Sass.pdf
. Le grand monument à la mémoire des Juifs assassinés près de la Porte de Brandebourg est le lieu symbolique le plus proche du crime ; il lui a été donné une dimension énorme pour faire sentir l’énormité du crime…
(Ce Mémorial de l’Holocauste est formé de 2711 stèles de béton).
http://www.holocaust-mahnmal.de/

Carte postale du 26 septembre 1942, envoyée de Drancy par Suzanne Burinovici, mère de Claudine Herbomel, [3] avant sa déportation à Auschwitz, carte déposée au musée du Mémorial de l’Holocauste à Berlin. (Photo Claude Dumond)

carte de la mère de Claudine (Quinette), photo Claude Dumond, Berlin Mémorial
carte envoyée de Drancy

Vastes étendues, film de Gerburg Rohde-Dahl, 66 min, 2007 :
http://www.rohdedahl.de/filme/ein-weites-feld/
. le Musée Juif dont l’architecture réalisée par Daniel Libeskind, est impressionnante
http://www.jmberlin.de/

le musée juif en lignes brisées

. la villa de la Conférence de Wannsee
http://www.ghwk.de/franz/franz0.htm
. le quai 17 de la gare de Grunewald, endroit d’où les Juifs sont partis, emmenés en train
Berlin-Grunewald, quai 17
. dans le « quartier bavarois », (Schöneberg), il y a dans chaque rue des panneaux rappelant les mesures administratives imposées aux Juifs :
interdiction d’entrer dans les musées, magasins, piscine… on y mémorise le quotidien, la marginalisation et la mise à l’écart à partir de 1933
. reconstruction partielle de la Nouvelle Synagogue dans l’Oranienburger Straße, [4] : c’est devenu un centre culturel où ont lieu des expositions

La Nouvelle synagogue

. de très nombreuses pierres, des pavés de bronze doré qui sont placés un peu partout dans Berlin devant les maisons où habitaient des Juifs, ou là où ils ont été arrêtés :
photo de pavés Stolpersteine devant les Hackesche Höfe à Berlin :

Stolpersteine
les pierres qui font trébucher

Stolperstein en Allemagne, Gunter Demnig
C’est une quête éperdue de la mémorisation de la présence juive et de crimes commis à leur égard, on a le sentiment qu’on en fera jamais assez.
Or à Berlin, peu de Juifs sont revenus ; ceux qui vivent à Berlin sont venus d’URSS, puis de Russie, et parlent russe. Il y a des heurts avec les Juifs d’origine allemande : c’est une mémoire sans milieu de mémoire. La mémorisation, très intense est portée par des milieux peu juifs.[Comme Lea Rosh]

c) La mémoire de la RDA
Le mur a disparu [5], il n’en subsiste qu’un petit morceau près du ministère des Finances ; pour rappeler le Mur, il a fallu marquer son tracé et c’est un pastiche de Mur qui a été reconstruit à la Bernauerstrasse.
Des photos de DDR  :
http://www.ddr-fotos.de/
Deux lieux importants :
. La prison politique de la RDA : Hohenschönhausen
Gedenkstätte Berlin-Hohenschönhausen :
http://www.stiftung-hsh.de/index.php
. Le centre de la Stasi [6] : une partie des 6 millions de dossiers a été détruite, on essaie aujourd’hui de reconstituer certains d’entre eux (en les recollant).
http://www.stasimuseum.de/en/enindex.htm
Il y a la volonté de montrer que la RDA était un régime policier, de construire une capitale et une démocratie exemplaires : on a construit la nouvelle chancellerie et rénové le Reichstag.

La coupole du Reichstag


Près du Reichstag, on veut réunifier symboliquement Berlin. Pour montrer que le régime a rompu avec son passé nationaliste, il est fait appel à des architectes étrangers (pour montrer que l’on n’est pas nationaliste) et à des formes très contemporaines.

B) Les mémoires oubliées ou inexprimées
1) La mémoire positive de la RDA
Une partie de ses habitants et des étrangers l’ont vue comme une alternative au capitalisme.
Pour les habitants de la RDA, le Palais de la République avait un sens : il avait remplacé le château des rois de Prusse qui avait été déserté dès 1918, puis avait servi de bureaux. Il avait été dynamité en 1950.
Après la chute du mur, des noms de rues ont été supprimés : ceux de communistes à l’exception de ceux qui avaient été tués par les Nazis ; ont été également rayés des noms russes et soviétiques. La statue de Lénine a été enlevée mais pas celles de Marx et de Engels.

Statues de Karl Marx et Friedrich Engels
dans le parc, Marx-Engels-Forum

Après 1949, la RDA avait fait un nouveau parcellaire, la plupart des immeubles demeurent sauf les bâtiments dégradés
2) On passe aussi sous silence :
que le nazisme a eu beaucoup de partisans à Berlin de 1933 à 1939 ; la popularité était liée au plein emploi, à la protection sociale, à l’ordre dans les rues. On n’évoque pas les traces conservées de l’époque : les lampadaires de Albert Speer [7] dans l’allée du 17 juin 53, ni aucun lieu de parade, ni le grand stade de 1936.
3) absente également : la guerre :
Il n’y a pas de monument aux morts pour les soldats tués pendant les deux guerres, ni pour les victimes des bombardements (qui ont débuté dès 1940 et surtout en 1942).
Le seul monument récent est à la mémoire des guerres et des oppressions. On ne retrouve la trace de la guerre que dans les cimetières locaux et dans les villages alentour : on y voit des tombes mais aucun mémorial.
Il reste pourtant un souvenir de la guerre : la Montagne du Diable (Teufelsberg) édifiée avec les gravats des immeubles détruits lors des bombardements en 1945 ; elle se trouve au dessus d’un autre lieu dont on ne parle pas : les restes de l’Université technique militaire construite par les nazis.
La guerre de 14-18 est également absente, elle n’a pas de mémorial ; les tensions politiques sous la République de Weimar ont été telles qu’il n’y a pas eu d’accord.
Les monuments édifiés après 1918 ont été détruits, ils apparaissaient militaires ou revanchards ; quand ils sont encore là, personne ne les voit, c’est une strate de la mémoire potentielle de Berlin qui est absente.
4 ) mais d’autres mémoires sont absentes :
. la mémoire ouvrière a disparu, la ville était ouvrière au XIXe siècle, « rouge » Das Rote Berlin jusqu’en 1933, mais les industries berlinoises se sont effondrées et la RDA qui avait relevé cette mémoire, a disparu.
. la mémoire révolutionnaire :
le soulèvement de mars 1848 contre les rois de Prusse est un peu commémoré comme révolution démocratique, printemps des peuples (cf. la place du 18 mars 1848 devant la porte de Brandebourg).
Mais la mémoire révolutionnaire conservée par les communistes est rejetée ; on peut la retrouver encore en quelques lieux : dans le cimetière des socialistes (Friedrichsfelde) où sont enterrés les leaders syndicaux, socio-démocrates et communistes. Encore aujourd’hui, les anciens communistes demandent à y être enterrés, ils s’y trouvent près de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, et en janvier, anniversaire de leur assassinat, il y a un grand pèlerinage vers les tombes de ces derniers. Un autre souvenir : quelques plaques sur lesquelles figurent des récits révolutionnaires restent visibles près de l’ancien château de Prusse : là, dans les anciennes écuries s’étaient trouvés des Spartakistes.
http://www.sozialistenfriedhof.de/
. la mémoire soviétique n’est pas absente, elle est morte :
il reste des mémoriaux comme à Treptow : c’est un immense mémorial, un très beau lieu stalinien, les restes des soldats russes tués en avril 1945 sont sous les dalles ; des textes de Staline en allemand et en russe figurent sur des panneaux ; des mosaïques représentent des hommes et des femmes qui pleurent un héros mort et au-dessus le soldat soviétique porte un enfant tout en écrasant la croix gammée comme Saint Georges écrase le dragon. Cet endroit « extraordinaire » est aujourd’hui désert, il n’y a que quelques personnes les 8 et 9 mai dans un lieu construit pour abriter la foule ; le 9 mai, au temps de la RDA, il y avait d’énormes parades avec de la musique, des drapeaux…
comme le Mémorial soviétique (Sowjetische Ehrenmal) du Tiergarten qui était à Berlin ouest.
Il y a eu à Karlshorst, lieu de la reddition allemande sans conditions, le musée de la grande guerre patriotique. Aujourd’hui, c’est le musée germano-russe réalisé par les Russes et les Allemands suivant de nouveaux concepts.

lieu de la signature de la capitulation le 9 mai 1945, Karlshorst

http://www.museum-karlshorst.de/
5 ) il y a aussi des mémoires en gestation,
celles qui n’ont pas encore pignon sur rue : ainsi celle des germano-turcs ; leur mémoire n’est pas assez développée pour être institutionalisée.

C ) Mais les mémoires sont enchevêtrées  :
Le Reichstag est un exemple d’empilement :
Le bâtiment de la fin du XIXe a été conservé en 1945 ; ce fut une décision difficile car nombreux étaient ceux qui voulaient le détruire.
Il a été conservé principalement pour deux raisons :
. l’incendie de Van Lübbe quelques semaines après la prise du pouvoir des nazis l’a détruit avant qu’une session nazie n’y ait eu lieu
. le travail de Christo et de sa femme Jeanne-Marie : la grande tenture gris-blanc dans laquelle le bâtiment a été emballé lui a redonné de l’innocence ; ce grand bâtiment mort dont on ne savait que faire est redevenu un nouveau-né ; les visiteurs y furent très nombreux. La restauration est alors entreprise, seule la carcasse est conservée, on reconstruit tout l’intérieur pour en faire un lieu moderne. Un architecte britannique réalise une coupole transparente qui capte la lumière et la chaleur (ainsi se trouvent reliés la démocratie et l’écologie) ; les murs sur lesquels des soldats soviétiques (Ukrainiens) avaient dit leur joie d’être là. Boltanski a été sollicité pour la crypte : il a fait un montage avec une boîte d’allumettes par député du Reichstag – y compris les députés nazis – depuis 1866. D’autres artistes ont été sollicités comme Gerhardt Richter…. Ainsi le siège du Parlement allemand, le Bundestag, est dans le même bâtiment que les assemblées du passé, dans le Reichstag.
L’actuel Ministère des finances [8] est aussi dans un lieu conservé. On peut y voir une grande fresque en carreaux de faïence de Saxe dans le style réaliste socialiste qui représente « l’humanité libérée » qui a été gardée et restaurée.
Mais il y a des conflits de mémoires :
Il n’est pas toujours facile de faire cohabiter la concurrence des victimes, la concurrence des mémoriaux. Après l’unification s’est posé le problème de garder les monuments aux morts de la RDA. C’était en fait un mémorial (Neue Wache) « aux victimes du fascisme et du militarisme » avenue Unter den Linden ; la flamme était renouvelée sur la tombe du résistant et soldat inconnu ; il s’y trouve de la terre provenant de champs de bataille et de camps de concentration. Helmut Kohl l’a transformé en mémorial à toutes les victimes [9] et y a fait ajouter une sculpture de l’artiste Käthe Kollwitz « une mère pleurant son fils » mais cela n’a pas apaisé le débat. De part et d’autre sont placés deux extraits de grands discours sur le 8 mai « défaite et libération » et sur les victimes de toutes les persécutions.
Helmut Kohl a ensuite proposé au représentant juif un mémorial qui n’était pas une revendication de la communauté juive ; ainsi fut décidé le Mémorial soutenu par Lea Rosh.
Cela a suscité d’autres réclamations :
-celle des Tsiganes qui ont "obtenu" leur mémorial, mais il n’était toujours pas réalisé [10]
Un poète roma, Santino Spinelli a fait un poème :
Auschwitz. Eingefallenes Gesicht / erloschene Augen / kalte Lippen / Stille / ein zerrissenes Herz / ohne Atem / ohne Worte / keine Tränen.
Photo du mémorial, 9 août 2013 :

Mémorial Sinti et Roma, Berlin, photo Henning Fauser

http://www.openstreetmap.org/#map=17/52.51759/13.37567

-celle des homosexuels [11]
Le Mémorial des homosexuels est situé au Tiergarten, près des stèles à la mémoire des Juifs.

Mémorial pour les homosexuels

SCHLAGDENHAUFFEN Régis, Triangle rose : la persécution nazie des homosexuels et sa mémoire, Paris, Autrement, 2011, 308 p.
CR. http://chrhc.revues.org/2865

La concurrence mémorielle se poursuit…
Il faudrait aussi développer les empilements mémoriaux dans les espaces
quartier, ville, Prusse, Europe…

____________________________________

L’exposé de Mr Etienne François était passionnant et incite à approfondir ses interrogations sur le passé de cette ville. Les pistes qu’il indique sont tentantes et l’envie est grande de s’y engouffrer….On pense à des œuvres littéraires, à Döblin et à l’Alexanderplatz , aux œuvres graphiques de Grosz, de Kirchner qui est lui, attaché à Potsdamer Platz…
L’histoire mouvementée, brutale, les destructions, les fractures ont provoqué des changements, souvent si rapides qu’il faut sans cesse revisiter la mémoire et ses représentations.

Anne Pasques

 Pour en savoir plus

Histoire de la ville de Berlin avec l’atelier d’histoire :
http://www.berliner-geschichtswerkstatt.de/
L’atelier d’histoire de Berlin propose des visites à travers la ville à pied, vélo ou S-Bahn, avec app pour Apple ou Android sur le travail forcé (500 000 travailleurs forcés Zwangarbeiter) :
Un Polonais à Berlin
Les victimes et les bourreaux
Les usines
Le travail forcé était partout. (Même des écoles ont servi de camp.)
Un circuit à travers la ville des camps (il y en avait plus de 3000.) :
http://www.berliner-geschichtswerkstatt.de/app.html

Lieux de mémoire à Berlin et dans le Brandebourg :
http://www.orte-der-erinnerung.de/
Mémoire de maîtrise sur l’héritage architectural nazi et stalinien de Berlin :
http://issuu.com/boulange.emilie.archi/docs/boulang___milie_m_moire_master_i
Der Tempelhofer Flughafen :
il y avait un camp de concentration pour opposants, le Columbia, démoli par les nazis pour agrandir l’aéroport, un camp pour travailleurs forcés, puis un camp pour personnes déplacées.
http://www.tempelhoferfreiheit.de/ueber-die-tempelhofer-freiheit/geschichte/nationalsozialismus/
Plus de trois mille camps à Berlin dont un camp de travailleurs forcés, à Schöneweide :
http://www.zwangsarbeit-in-berlin.de/

camp de Schöneweide

Un lieu de commémoration des morts de la deuxième guerre à Berlin est symbolisé par le Mémorial de la bataille de Seelow, 16-19 avril 1945, l’Armée rouge rencontre une vive résistance de la part de la 9 ème armée allemande. :

monument de la bataille de Berlin à Seelow

http://www.gedenkstaette-seelower-hoehen.de/
COMBE Sonia, Dufrêne Thierry, Robin Régine, Berlin : l’effacement des traces, 1989-2009, Fage, 2009, 127 p.
ROBIN Régine, La mémoire saturée, Stock, 2003, 524 p.

(Les autres photos sont de N.M. et U.H.)
N.M. juillet-août 2011 ; avril 2012, août 2013

[1Mémoires allemandes, Gallimard, 2007, 798 p.

[2Peter Härtling, Voyage contre le vent, éd. Bernard FRIOT, 2005, 160 p.

[3enfant cachée, ancienne élève à Edgar Quinet, Paris 9e, auteure d’Une enfance traquée, préface de Serge Klarsfeld, éditions L’improviste 2001, http://www.cercleshoah.org/spip.php?article69

[4Incendiée partiellement en 1938 pendant le Novemberpogrome , détruite pendant la guerre par les bombes

[5La Nuit où le Mur est tombé, Recueil édité par Renatus Decker : 17 auteurs de l’Est comme de l’Ouest, Die Nacht, in der die Mauer fiel, Suhrkamp, 2009, Traduit de l’allemand par Marie Hermann, Éditions Inculte – 2009

[6Staatssicherheit qui était la police politique du régime communiste d’Allemagne de l’Est

[7Speer-Laternen

[8ex-ministère de l’aviation de Göring

[9Zentrale Gedenkstätte der Bundesrepublik Deutschland für die Opfer von Krieg und Gewaltherrschaft

[10en avril 2012, un panneau caché près du Reichtag, annonce le monument. "Le puits d’eau noire" de Dani Karavan a été inauguré le 24 octobre 2012, avec le président de la République Joachim Gauck, la chancelière Angela Merkel, Romani Rose, président du Conseil des Sinti et Roma et Dani Karavan.

[11La sculpture de béton est percée d’une fenêtre par laquelle on peut voir un film vidéo qui met en scène deux personnes du même sexe qui s’embrassent.
http://www.lemonde.fr/carnet/article/2011/08/04/mort-du-dernier-triangle-rose-deporte-a-buchenwald-pour-homosexualite_1555935_3382.html


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