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Journal de Hélène Berr - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah

Journal de Hélène Berr

Compte rendu de lecture par Brigitte Vinatier
vendredi 3 juin 2011

Journal, 1942-1944, de Hélène Berr
"Le journal qu’Hélène Berr tint de 1942 à 1944 est d’autant plus émouvant que l’on connaît déjà la fin de l’histoire, de son histoire singulière dans l’Histoire."
mardi 18 octobre 2011, à 14 h 30, Mariette Job, auteure de la postface du Journal d’Hélène Berr "une vie confisquée", était l’invitée de l’UDA.

Qui aime les romans, la fiction, et qui aime l’Histoire doit aimer les chroniques, les carnets, les journaux, dans lesquels un « je » inconnu raconte sa vie. Tous ces écrits qui appartiennent au genre de l’autobiographie sont passionnants en ce qu’ils permettent au lecteur de découvrir la vie des autres, de ce qu’elle a de profond, de complexe et surtout d’authentique. C’est le chemin vers cet autre qui se dévoile, se confie, plus qu’il ne le ferait à un proche, un ami.

Le journal qu’Hélène Berr tint de 1942 à 1944 est d’autant plus émouvant que l’on connaît déjà la fin de l’histoire, de son histoire singulière dans l’Histoire. Hélène est une jeune fille juive de 21 ans, qui vit à Paris avec ses parents et sa sœur. Elle étudie l’anglais, joue du violon, est très entourée par sa famille et ses amis, et rencontre l’amour. Son journal est donc la chronique d’une tragédie commencée, et le lecteur accomplit avec Hélène les étapes du drame. Il l’accompagne dans sa prise de conscience progressive au fil des événements et des persécutions, dans les différents sentiments qui l’animent, dans sa volonté de plus en plus affirmée de faire de son journal un témoignage de la réalité tragique de l’Occupation.

Hélène Berr
photo de la cérémonie : Yanosh Kaldy

La première rencontre avec Hélène, c’est son portrait sur la couverture : des traits réguliers, encore juvéniles, un regard profond empreint à la fois d’espoir et de gravité, un beau visage sur lequel flotte un reste d’enfance. Elle commence à écrire en avril 1942, alors qu’elle vient de passer chez la concierge de Paul Valéry qui lui remet un livre avec une dédicace : « Au réveil, si douce la lumière, et si beau ce bleu vivant ». Les dernières pages du journal sont datées de février 1944 et se terminent sur une autre citation, un cri : « Horror ! Horror ! Horror !  ». Entre le bonheur de vivre si bien dit par le poète et le cri d’épouvante, deux années se seront écoulées. Et deux parties apparaissent clairement dans ce journal, qui correspondent à peu près à ces années.

Le bonheur est présent tout au long de l’année 1942, malgré les menaces qui deviennent de plus en plus précises. C’est le bonheur de journées merveilleuses dans la maison de campagne d’Aubergenville, dont Hélène, entourée de ceux qu’elle aime, goûte pleinement « la beauté irréelle ». Avec un réel talent, d’une écriture sensuelle et impressionniste, elle évoque la lumière du soleil sur le jardin, les parfums, les couleurs du paysage, le chant des oiseaux, mille et une sensations qu’elle savoure précieusement, en se sentant en harmonie avec les présents de la nature. Elle évoque aussi d’autres plaisirs, ceux que lui procurent ses études, et cette langue anglaise qu’elle aime tant, dont elle émaille souvent son propos, heureuse d’avoir traduit un sentiment subtil en anglais plutôt qu’en français. Plaisirs aussi de la musique, écoutée, jouée, -Hélène est violoniste-, partagée. Elle est, dit-elle, « en territoire enchanté ». Ainsi Hélène est une jeune fille heureuse, qui a le goût du bonheur et croit à l’amour, qu’elle pense rencontrer avec Jean, un garçon « à l’air d’un prince slave » dont elle vient de faire la connaissance. A l’écoute d’elle-même, Hélène semble apprécier l’introspection, traduisant ses sentiments et ses impressions avec finesse et sûreté.

Et voici que surviennent, « dans cette vie étrangement belle », des événements incongrus, qui n’y ont pas leur place. Ce sont l’obligation du port de l’étoile jaune, les nombreuses interdictions qui commencent à frapper la population d’origine juive, la terrible épreuve de l’internement à Drancy du père d’Hélène, Raymond Berr, vice-président directeur général des usines Kuhlmann. Hélène accomplit un travail bénévole à l’UGIF, l’Union générale des israélites de France, et dans cette vie devenue « étrangement sordide », elle connaît encore des moments d’enchantement, de rêve. Elle veut accueillir le bonheur qui se présente et se sentir « complètement heureuse ». Mais il n’y a plus de bonheur possible, Hélène en prend progressivement conscience, à mesure que les pages du journal se remplissent de ses observations sur les arrestations, les déportations, l’enfer de Drancy, les morts, comme une sourde litanie qui n’aura plus de fin. Le journal s’interrompt en novembre 1942, peu après un événement heureux, la libération de Raymond Berr, et le départ du presque fiancé, Jean, pour la France libre et l’Espagne.

Hélène reprend son journal en août 1943 et le poursuit jusqu’au 15 février 1944. En ces temps où « La Mort pleut sur le monde », (magnifique et tragique métaphore), elle explique longuement pourquoi elle accomplit ce qui est devenu pour elle un devoir. Elle doit « écrire toute la réalité et les choses tragiques » de leur vie car il faut « que les autres sachent ». « Décidée à mettre dans ces pages tout ce qui sera dans [sa] tête et dans [son] cœur », elle en ressent du soulagement. Le bonheur a quitté ce qu’elle nomme son « nouveau moi », fait de tristesse. Elle souffre de l’absence, celle de Jean, parti se battre, celle de Françoise, son amie, bénévole également à l’UGIF, et arrêtée. Elle souffre aussi de l’attitude de ceux qu’elle rencontre, de leur indifférence ou de leur mépris. Elle écrit qu’elle renonce à sa vie d’avant, aux études d’anglais, même à « faire de la musique plus à fond ». Elle refuse tout apitoiement sur elle-même, mais « toute à la conscience du malheur de ceux qui souffrent », elle est avant tout tournée vers les autres et s’engage complètement dans ses activités bénévoles d’aide et de soutien, surtout auprès des nombreux enfants recueillis par les associations. Ainsi elle peut agir, « tout près du malheur ».

Son journal devient alors le réceptacle de nombreuses réflexions sur la religion, le comportement des croyants face au message du Christ, la judéité, la conception du devoir, de l’obéissance. On ne peut qu’admirer la maturité de cette jeune fille, la précision avec laquelle elle expose ce qu’elle pense. Hélène nourrit les dernières pages de la relation de faits, d’histoires individuelles, de persécutions d’hommes, de femmes et d’enfants, écrasée elle-même par ce qu’elle appelle « la monotonie de l’angoisse ». Elle ne reprendra pas son journal, dont les derniers mots datent du 15 février 1944. « Le ciel noir » se referme sur ses parents et elle, arrêtés chez eux, au matin du 7 mars 1944.

Plaque Hélène Berr
Crédit photo : Yanosh Kaldy

Ce journal passionnant est l’œuvre d’un écrivain, à l’écriture précise, nette, poétique quand elle évoque le bonheur, juste et sobre quand elle dit le malheur. Au fil des pages, le lecteur s’attache à cette jeune fille généreuse, sensible, enthousiaste, pourvue de tant de dons si évidents. Confrontée à l’horreur impensable, inimaginable, à l’atroce réalité quotidienne, elle réagit, se bat avec ses moyens et ses compétences, et persiste à vouloir croire au bonheur, « à la supériorité du bien sur le mal », à la force de la vie. C’est la mort qui a triomphé un an plus tard, à Bergen-Belsen où Hélène, à 24 ans, succombe au typhus, après avoir connu les terribles marches au départ d’Auschwitz, quelques jours avant la libération du camp par les Anglais. On ne sait comment elle a vécu les derniers mois de son existence, mais nul doute qu’elle ait poursuivi le combat pour la vie, elle qui affirmait, en évoquant Drancy, sa « volonté de vivre même là-bas ».


Avec ce journal poignant, Hélène, comme une grande sœur d’Anne Frank, nous offre un magnifique et déchirant témoignage à la fois de ce que furent le mal et l’horreur absolue à cette époque et des combats qu’elle a menés jour après jour pour soulager la souffrance d’autrui et refuser le désespoir. Comme elle le souhaitait, sa voix singulière, parvenue jusqu’à nous, a su dire la souffrance collective, ce que Albert Camus appelait « le cri interminable des hommes ». Il faut écouter cette voix qui nous fait connaître une si belle âme.
Brigitte VINATIER

BERR Hélène, Journal 1942-1944, suivi de Hélène Berr, une vie confisquée par Mariette Job, préface de Patrick Modiano, Tallandier, 2008, 304 p.
Le journal singulier d’Hélène Berr, une rencontre avec Mariette Job

Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé, film de Jérôme Prieur, 84 min, production Mélisande-Films
et la participation de France-Télévisions, en DVD.
Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé

L’étoile jaune

Un extrait de son journal daté du lundi 8 juin 1942, jour où elle porte pour la première fois l’étoile jaune
"Mon Dieu, je ne croyais pas que ce serait aussi dur.
J’ai eu beaucoup de courage toute la journée. J’ai porté la tête haute, et j’ai si bien regardé les gens en face qu’ils détournaient les yeux. Mais c’est dur.
D’ailleurs, la majorité des gens ne regarde pas. Le plus pénible, c’est de rencontrer d’autres gens qui l’ont...Deux gosses dans la rue nous ont montrées du doigt en disant : « Hein ? T’as vu ? Juif. » ...
Je suis repartie pour la Sorbonne ; dans le métro, encore une femme du peuple m’a souri. Cela a fait jaillir les larmes à mes yeux, je ne sais pourquoi."
Hélène Berr, Journal, 1942-1944, suivi de Hélène Berr, une vie confisquée par Mariette Job, préface de Patrick Modiano, Tallandier, Points, 2009, p. 57-58

Cérémonie d’inauguration de la plaque Hélène Berr, le 2 octobre 2015, 5 avenue Elisée-Reclus

Pose de la plaque
Crédit photo : Yanosh Kaldy

Mariette Job, inauguration de la plaque Hélène Berr

Pour en savoir plus :
Nadine Heftler a connu Hélène Berr, elle en parle dans Si tu t’en sors... : Auschwitz, 1944-1945, Nadine Heftler, Paris, éd. La Découverte-témoins, 1992
Mariette Job et Nadine Heftler à l’Uda, mardi 18 octobre 2011

Sarah, Mariette et Nadine

L’IHA, Institut historique allemand, a mis en ligne une base de données sous forme de cartes interactives qui montre les sites des administrations allemandes et françaises sous l’Occupation (1940–1945).
http://adresses-france-occupee.fr/

Documents
De la douceur de vivre à la tragédie :
http://www.wat.tv/video/journal-helene-berr-douceur-2exx1_2jz1r_.html
L’UTLS, Commentaires du Journal, Université de tous les savoirs, par Jean Marc Dreyfus, historien.

NM juin 2010-jlt 2011-octobre 2015


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