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Les Justes alsaciens - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

Les Justes alsaciens

par Maryvonne Braunschweig
samedi 20 novembre 2010

Hommage, en Alsace, à Paul Mathéry, 1907-1944, enfant du Val de Villé,
déporté et mort à Mauthausen, Juste parmi les Nations

Les Justes alsaciens

Paul Mathéry, reconnu Juste pour avoir aidé des juifs à Avon en Seine-et-Marne, vient d’être honoré en Alsace, dans le Val de Villé (Bas-Rhin), le pays de sa jeunesse, lors du premier week-end de septembre 2009. Au cours d’une cérémonie simple et empreinte d’émotion, une plaque à la mémoire de ce Juste a été inaugurée dimanche 7 septembre au centre de Villé, chef-lieu de la communauté de communes, sur le mur de la synagogue, place de la Liberté. Ce sont là des lieux symboliques qui se sont imposés aux responsables de la manifestation quand ils ont cherché à l’organiser. L’inauguration fut précédée la veille d’une projection-débat du film "Au revoir les enfants" de Louis Malle, projection renouvelée pour les élèves de 3e le lundi matin.

Paul Mathéry, né en 1907, est d’origine modeste : il est fils de maçon et d’ouvrière cigarière. Il a cependant fait quelques études qui lui permettent de devenir employé de mairie en Alsace. Il se marie et devient père d’une petite fille, Marie-Thérèse, avant de s’installer dans le nord de la Seine-et-Marne, toujours comme employé de mairie, puis de devenir secrétaire de mairie. Mobilisé en 1939, il évite la captivité en 1940 en se réfugiant en Suisse. Mais il souhaite rejoindre sa famille en région parisienne après un détour par son village natal, désormais terre allemande. Arrêté par les douaniers allemands en entrant en Alsace, il est rapidement relâché - car Alsacien - par les autorités nazies qui cherchent à "repeupler" les provinces nouvellement annexées, avec défense absolue de quitter l’Alsace. Cependant Paul Mathéry ne s’attarde pas et franchit clandestinement la frontière dans les Vosges. Il rejoint sa famille et est nommé secrétaire de mairie à Avon (qui jouxte Fontainebleau) en septembre 1941.

Là, il travaille avec le maire Rémy Dumoncel et fait la connaissance d’un homme à la forte personnalité, qui le subjugue et avec qui il se lie d’amitié, c’est le Père Jacques, un carme, directeur d’un petit collège catholique, qui vient souvent le voir en mairie. Très vite, des liens profonds unissent ces trois hommes, dont leur refus de l’occupant nazi. Selon les archives du réseau de résistance Vélites-Thermopyles, Paul Mathéry serait devenu membre de ce réseau dès le 2 mai 1942. Difficile de savoir en quoi consistent précisément les actions de résistance de Paul Mathéry comme membre de ce réseau. Par contre, ce dont on est sûr, c’est qu’il procure de "vraies" fausses cartes d’identité et de ravitaillement à tous ceux qui en ont besoin : réfractaires au STO (le Service du Travail Obligatoire), juifs...

En particulier, il fournit les cartes des enfants juifs cachés au Petit Collège par le Père Jacques, remplies avec des identités d’emprunt : celles des trois élèves, Hans-Helmut Michel, alias Jean Bonnet, Maurice Schlosser, alias Maurice Sabatier, Jacques Halpern, alias Jacques Dupré, mais aussi celle de Maurice Bas, alias Maurice Lefèvre, jeune employé au collège [1].

Et le 15 janvier c’est le drame, (raconté plus tard par Louis Malle, lui-même élève du Petit Collège, dans son film en grande partie autobiographique "Au revoir les enfants"). Les Allemands, dirigés par Korf, responsable de la Gestapo de Melun, arrêtent d’abord Paul Mathéry à la mairie, puis le Père Jacques et les trois élèves juifs. Seul Maurice Bas échappe à la rafle et réussit à se sauver. Les trois enfants juifs sont internés à Drancy puis déportés à Auschwitz par le convoi 67 du 3 février 1944 [2].

C’est à la prison de Fontainebleau que se retrouvent le Père Jacques et Paul Mathéry ; ce dernier y est torturé par Korf, mais ne cède pas à son bourreau. Puis les deux hommes sont transférés au camp de Royallieu à Compiègne avant d’être déportés. Le 6 avril 1944, Paul Mathéry glisse, hors du wagon qui l’emporte vers Mauthausen, un billet pour sa femme et sa fille, son dernier message. Transféré à Melk, Kommando de Mauthausen, c’est là que Paul Mathéry décède le 2 août 1944.

Le Père Jacques, déporté à Mauthausen puis Gusen, est mort peu après la libération de son camp.

En 1985, Rémy Dumoncel (lui-même arrêté en mai 1944 et mort en déportation) et le Père Jacques ont reçu, à titre posthume, la médaille des Justes parmi les Nations, titre décerné par le mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem, aux personnes non juives qui ont, pendant la Seconde Guerre mondiale, mis leur vie en danger pour sauver des Juifs sans chercher aucun profit. Paul Mathéry l’a reçue à titre posthume en 2003.

C’est par hasard que le journal Les Dernières Nouvelles d’Alsace a vent de l’histoire de cet Alsacien, Juste parmi les Nations, et publie l’information qui est lue par Christian Dirwimmer, président de la Société d’histoire du Val de Villé. Justement cette association se penche sur l’histoire locale pendant la Seconde Guerre mondiale - ce qui n’est pas évident en Alsace - avec le projet de publier un livre de témoignages avant que les derniers témoins ne disparaissent. Cela aboutit à la publication, fin 2008, d’un magnifique ouvrage collectif sur papier glacé, riche en témoignages et documents originaux [3]. Trois pages sont consacrées à Paul Mathéry, l’enfant du pays. Il faut dire que les Justes sont peu nombreux en Alsace (un seul répertorié en 2008 sur le site de Yad Vashem dans le Bas-Rhin et aucun dans le Haut-Rhin).

Ajoutons cependant que la plupart des nombreux juifs alsaciens avaient fui leur province, souvent dès septembre 1939 au moment des évacuations.
C’est donc avec fierté et comme une évidence que cet hommage des 5-6-7 septembre 2009 au « Juste » Paul Mathéry, s’est imposé aux responsables locaux, parmi lesquels Christian Dirwimmer (déjà cité), Jean-Marc Riebel, Président de la Communauté de Communes du Canton de Villé, André Frantz, Maire de Villé et Francis Dreyfuss, à la fois Président de l’Office du tourisme du Val de Villé et Président de la communauté israélite de Villé.

plaque Paul Mathery
Jean-Marc Riebel, Président de la Communauté de Communes, Marie-Thérèse Natta-Mathéry (fille de Paul Mathéry) et André Frantz, maire de Villé, après le dévoilement de la plaque sur le mur de la synagogue de Villé :
"A la mémoire de Paul MATHERY 1907-1944 Enfant du Val de Villé Déporté et mort à Mauthausen JUSTE PARMI LES NATIONS"

Marie-Claire Allorent, présidente de la DT-67 de l’AFMD (les Amis de la Fondation pour la mémoire de la Déportation, DT-67 : délégation territoriale du Bas-Rhin), et ancien professeur d’histoire continuant à œuvrer pour la mémoire de la Déportation et la préparation au Concours de la Résistance et de la Déportation, me demande d’apporter quelques précisions concernant les Justes alsaciens.

Elle a pu établir une liste de 34 Justes alsaciens à partir d’une recherche du général Baillard, parue dans Le Courrier du Mémorial d’Alsace-Moselle n°10 de septembre 2007, des archives des DNA (Les Dernières Nouvelles d’Alsace) et du Dictionnaire des Justes de Bernard Lazare (de 2002). Son rectificatif n’infirme pas tout à fait ce que j’écrivais : « ...les Justes sont peu nombreux en Alsace (un seul répertorié en 2008 sur le site de Yad Vashem dans le Bas-Rhin et aucun dans le Haut-Rhin). Ajoutons cependant que la plupart des nombreux juifs alsaciens avaient fui leur province, souvent dès septembre 1939 au moment des évacuations. »

De même que la plupart des Juifs alsaciens avaient fui l’Alsace dès 1939 ou en avaient été chassés dès l’annexion en 1940, les 34 Justes alsaciens ont également agi hors d’Alsace qu’ils fassent partie des Alsaciens réfugiés (nombreux dans le Sud-Ouest) ou qu’ils soient installés depuis quelque temps hors d’Alsace. La plus célèbre est bien sûr le Docteur Adélaïde Hautval. Dans l’Allée des Justes, le long du mur extérieur du Mémorial de la Shoah à Paris, les noms des Justes sont gravés, année par année d’obtention de ce titre, et indiquent le nom du Juste et le lieu de son action (commune et département). La liste s’arrête actuellement en 2005 le mur des Justes ayant été inauguré en 2006, à cette date aucun nom n’est indiqué au titre des départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, mais les Alsaciens dont nous donnons bien volontiers la liste ci-dessous y sont au titre de leur action, ailleurs en France (ou dans le monde). Les Justes reconnus depuis 2006 n’ont pas encore leurs noms gravés sur le Mur de l’Allée des Justes bien que la place soit prévue pour le faire, cela dépend semble-t-il de Yad Vashem et non du Mémorial.

Liste alphabétique de 34 Justes alsaciens

Charles ALTORFFER, pasteur et député, directeur du service des réfugiés d’Alsace-Lorraine à Périgueux, directeur du service des Cultes pour l’Alsace-Moselle en 1944, il assure à partir d’avril 44 la direction clandestine des œuvres sociales juives (l’UGIF de Périgueux dissoute)
Robert BENGEL, fondateur de la J.O.C (jeunesse ouvrière chrétienne) en 1935, aumônier de l’Ecole Normale catholique repliée à Solignac (Hte Vienne), de Saverne
Pierre BOCKEL, séminariste à Lyon puis aumônier de la Brigade d’Alsace Lorraine
Hélène BURGER, de Mulhouse, convoyeuse bénévole de la Croix-Rouge
Paul DOUSSELIN, directeur d’entreprise repliée dans le Cantal, et Jean-Michel DOUSSELIN de Strasbourg
Nicolas et son fils Jean DUPONT, de Gambsheim
Laurent Ignace EHRARD, de Turckheim, moine cistercien
Camille ERNST, de Sélestat, conseiller de préfecture dans l’Héraut puis à Marseille, déporté
Henri FRAULI, de Munster, compositeur et critique musical, responsable des services d’assistance aux réfugiés en Hte Savoie
Paul GRUFFAT, de Benfeld, gendarme à Thonon-les-Bains, mort peu après son retour de déportation, et sa femme, Geneviève
Honoré HAESSLER, de Saint Louis, gendarme
Adélaïde HAUTVAL, du Hohwald, médecin-psychiatre, déportée
Victor KOLMER, de Schirrhein, prêtre, fondateur de l’œuvre de Don Bosco en Alsace, directeur d’un collège agricole dans la Loire
Paul MATHERY, né à Neuve-Eglise, secrétaire de mairie, mort en déportation
Eugénie METTENET, du Hohwald, habitante du Chambon sur Lignon
René MULLER, originaire d’Alsace, censeur au lycée de Chambéry
Elisabeth et Eugène MUNCH, de Strasbourg, tenant une maison d’enfants au Chambon/Lignon
Louise OSTERBERGER, de Munster, femme au foyer réfugiée en Côte d’Or
Albert PFLEGER, de Plobsheim, frère mariste, directeur d’une école française à Budapest
Hélène SCHWEITZER-ROSENBERG, de Strasbourg, étudiante aux Beaux Arts
Auguste et Suzanne STEINMETZ, de Strasbourg
Joseph STORCK, proviseur de lycée à Limoges, maire de Guebwiller de 1971 à 1973
Aloyse, officier de police à Périgueux et Mélanie STREBLER, originaires de Kintzheim
André TRABAND et Eliane TRABAND, réfugiés à Solignac
Jean-Georges WAGNER, de Strasbourg, étudiant en droit à Clermont-Ferrand, résistant-membre de la Brigade Alsace Lorraine
Raymonde WEISS de Gundershoffen, réfugiée en Dordogne
Magda ZECH, supérieure du couvent de ND de Sion à Strasbourg puis à Grenoble après l’évacuation

Mise au point de Maryvonne Braunschweig grâce aux précisions et documents fournis par Maire-Claire Allorent

Sur Charles ALTORFFER et Pierre BOCKEL, sur le site de Charles Bohnert :
http://www.tampow3945.com/des-justes-alsaciens-.php

Pour en savoir plus, compte rendu de la conférence de Lucien Lazare, "Pour une histoire des Justes", Témoignages d’Henri Bartoli et de Roger Belbeoch
http://www.cercleshoah.org/spip.php?article27

N.M. février 2011

[1Cf. Les déportés d’Avon, de Maryvonne Braunschweig et Bernard Gidel, 174 pages, 1988, rééd. La Découverte 1989

[2Cf. Les enfants du Père Jacques, documentaire vidéo de Michel Fresnel et Annie-Claude Elkaïm, 52 min., La Sept, 1989, DVD disponible au couvent des Carmes d’Avon (Seine-et-Marne), 1 rue Père Jacques, 77210 Avon

[360 ans après, le Val de Villé se souvient, Société d’histoire du Val de Villé et Communauté de Communes du Val de Villé, 2008, 344 p.