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" Aucun intérêt au point de vue national", Gilbert Michlin - [Cercle d'étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d'Auschwitz]
Cercle d’étude de la Déportation et de la Shoah - Amicale d’Auschwitz

" Aucun intérêt au point de vue national", Gilbert Michlin

Gilbert Michlin, Paris, Albin Michel, 2001
mercredi 18 juin 2008

par Marie-Paule Hervieu, professeure

Le Livre de Gilbert Michlin, "Aucun intérêt au point de vue national. La grande illusion d’une famille juive en France", Albin Michel, 2001, est l’histoire de ses parents qui, pour échapper aux persécutions antisémites en Pologne, cherchent à immigrer aux Etats-Unis, puis choisissent la France en 1925. Leur fils unique, Gilbert, naît à Paris le 5 février 1926. Il est décédé en 2012.

MICHLIN Gilbert, Aucun intérêt au point de vue national. La grande illusion d’une famille juive en France, récit autobiographique de Gilbert Michlin commenté par Zeev Sternhell, Paris, Albin Michel, 2001, 175 p.

Gilbert Michlin, Lycée Edgar Quinet

Gilbert Michlin est décédé le 14 août 2012.

Fiche de lecture et exemples d’usages pédagogiques par Marie-Paule Hervieu, professeure

1. Présentation du livre
Ce texte est d’une grande rigueur et d’une remarquable documentation.
Le Livre de Gilbert Michlin Aucun intérêt au point de vue national est l’histoire de ses parents, une famille juive polonaise qui, pour échapper aux persécutions antisémites en Pologne, cherchent à immigrer aux Etats-Unis, puis choisissent la France en 1925. Leur fils unique, Gilbert, naît à Paris le 5 février 1926.

Le père de Gilbert Michlin, Moshe-Meyer (Maurice) Michlin, professeur d’hébreu, travaille comme coupeur de casquettes et demande sa naturalisation, et celle de sa femme, en 1933. Elle leur est refusée par deux fois, en 1936 et 1939, d’autant dit le premier rapport de police, devenu “ l’avis motivé ” du 12 octobre 1933, qu’ " elle n’offre aucun intérêt au point de vue national  [1]. ” alors que tant son père que sa mère, Riwka (Renée) Dvoretskaïa, parlent et écrivent plusieurs langues : polonais, yiddish, allemand, russe et français…

La guerre et l’occupation militaire allemande ainsi que l’arrivée au pouvoir de Philippe Pétain à la tête du gouvernement de Vichy vont dramatiser la situation d’une famille “ intégrée ”. D’abord, parce que du fait de la politique antisémite du régime de Vichy, et en particulier l’aryanisation (spoliation) des entreprises “ juives ”, la fabrique de casquettes Elina est fermée et le père de Gilbert Michlin mis au chômage, il cherche alors à retrouver un emploi salarié dans une brasserie ou comme artisan-tailleur, puis il doit accepter, au printemps 1941, par l’intermédiaire du Commissariat à la lutte contre le chômage, d’aller travailler comme bûcheron dans le camp de travail de Belin-Joué, en Gironde, à 40 km au sud de Bordeaux.
Le 24 décembre 1941, il est interné, sur ordre des autorités allemandes, par des gendarmes français dans le camp de Mérignac-Beaudésert, section des étrangers (22 prisonniers juifs).
Le 27 mars 1942, après avoir été recruté par l’intermédiaire de l’UGIF pour le compte de l’entreprise allemande Ostland, il est transféré dans les Ardennes, à Bulson.
C’est là qu’il est arrêté le 5 janvier 1944, interné à Drancy et déporté le 20 janvier 1944 par le convoi 66. Âgé de 47 ans, il est gazé parce que Juif et porteur de lunettes.

Un mois après, restés sans protection, dans l’ignorance de son arrestation, sa femme et son fils, à la veille de son dix-huitième anniversaire, sont à leur tour arrêtés, par des policiers français, à leur domicile, rue Geoffroy l’Angevin, dans la nuit du 3 au 4 février 1944, conduits dans le commissariat place Baudoyer. Prié de retourner chez lui, sous la garde d’un policier, pour y chercher deux couvertures, il aurait pu alors s’évader, il en avait la jeunesse (18 ans) et l’opportunité, mais l’idée de laisser sa mère en otage lui était insupportable. Il revint et ils furent déportés de Drancy par le convoi 68, le 10 février 1944.
Sa mère âgée de 49 ans est emmenée vers le Krematorium de Birkenau.

2. Le travail de déporté dans les camps
De son entrée dans le camp d’Auschwitz le 13 février 1944, commence, au sens premier, une descente aux enfers, avec la révélation de l’assassinat de sa mère dès leur arrivée et les premières opérations visant à le priver de son identité : déshabillé, rasé, marqué (173847), il saisit en écoutant un détenu qu’il lui faut, pour survivre, un “ métier utile ”, ce sera le sien : Feinmechaniker, mécanicien de précision, il se présente au lieu “ d’embauche ” de l’entreprise Siemens, subit un examen professionnel et est recruté.
Transféré à Auschwitz-II Birkenau, il entre dans le Kommando Siemens et est affecté au Block 11, Strafkommando, dit Kommando disciplinaire. Ainsi, il échappe à la sélection (pour la chambre à gaz) et limite le temps d’exposition aux coups sachant que “ ceux qui n’ont pas été gazés risquent d’être tués en quelques semaines à la tâche ” et qu’il faudra “ être fort, endurer la faim, le froid, la souffrance, les humiliations… ”
L’auteur montre qu’il est très vite averti du mode de fonctionnement du camp, de sa hiérarchie interne, de même que de l’existence de Kommandos“ spécialisés ” comme le “ Canada ” ou le Sonderkommando parce que la mort est là, omniprésente : “ la fumée des crématoires, les sirènes qui signalent une évasion et la séance qui suit, le lendemain avec la pendaison publique du fugitif immédiatement repris, suffisent à nous faire courber l’échine et à ne pas oublier cette mort, notre mort, qui plane, tangible, au dessus de nous. ”
Il est aussi témoin de l’extermination des Juifs tchèques en mars 1944,
suivis des Hongrois et des Tsiganes alors qu’il participe de février à avril 1944 à la construction de l’usine Siemens, à quelques kilomètres de Birkenau dans ce qui deviendra le camp de Bobrek ; mois pendant lesquels, sept jours sur sept, “ les ouvriers sont réveillés à 4h30 ”, comptés et entassés par camions à 5h30, escortés pour le chantier par des SS avec leurs chiens, astreints au travail forcé avant d’être ramenés, de nouveau comptés et enfin livrés à l’encadrement, par exemple le chef de Block Bednarek, pour diverses corvées : épouillage…

* A partir de mai 1944, il est interné dans le petit camp (300 détenus) de
Bobrek et les conditions de vie et de travail changent, s’améliorent un peu, parce que la production de pièces détachées se fait à l’intérieur de l’usine, que l’encadrement est constitué par des civils : contremaître et ingénieur, et que l’on ne travaille plus le dimanche, mais le risque est toujours là d’être pendu pour sabotage, suite à une intervention de la police politique, et les invariants du système concentrationnaire sont une menace sur la vie-même : les appels interminables, les coups et les punitions, la faim, l’extrême fatigue.

*L’évacuation des camps d’Auschwitz, les 17 et 18 janvier 1945 avant l’arrivée de l’armée soviétique, en même temps que les internés du camp de Buna-Monowitz, complexe d’IG Farben, par ce que l’on appelle “ les marches et les trains de la mort ”, n’arrête pas l’expérience de l’univers concentrationnaire, à Gleiwitz.
* Repérés à Buchenwald par la direction de Siemens, Gilbert Michlin et son Kommando sont transférés à Berlin, à Siemensstadt, pour y travailler de nuit en usine jusqu’à ce que les bombardements aériens amènent son déplacement à Sachsenhausen où il intègre un Kommando de terrassement pour déblayer les gravats laissés par les avions alliés.
* Une dernière tentative, en avril 1945, pour transférer les détenus dans une usine moins exposée de Bavière, est arrêtée à Dresde, ville rasée par des bombardements aériens, avec un retour à Sachsenhausen et au Kommando de déblaiement à Berlin. Le 3 mai 1945, au terme d’une seconde marche de la mort en direction de Lübeck, il est libéré près de la ville de Schwerin, dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, en zone libérée par les Soviétiques.

Rentré seul après la mort de ses deux parents déportés, il retrouve son appartement, vide, et sans travail, mais il se tait et, pour se refaire une vie, avec l’aide d’un cousin, côté paternel, il décide d’émigrer aux Etats-Unis où il reprend des études et devient ingénieur-mathématicien, travaillant pour IBM-Europe.

Gilbert Michlin fut assez courageux pour demander à l’historien Zeev Sternhell un long commentaire, "La guerre aux Lumières et aux Juifs", qui replaçait une histoire de vie et de mort dans le temps long de l’histoire des idées et dans l’espace de l’Europe occupée.

De cet homme remarquable, attachant pudique, nous garderons la mémoire en espérant que son "beau texte, ce témoignage fidèle et précieux" selon Zeev Sternehll, maintenant traduit en anglais, [et en allemand], se diffusera longtemps.

3. Usages pédagogiques
Le texte précis et rigoureux mais aussi chargé d’émotion de Gilbert Michlin ne se réduit pas à son expérience du travail concentrationnaire pour de grands groupes industriels allemands qui existent encore aujourd’hui sous la même dénomination.
Il peut être étudié à partir d’autres thèmes comme :
*le fonctionnement interne de camps de concentration qui sont aussi des camps d’extermination,
*les conditions de survie et l’exploitation de la force de travail des déportés internés,
*les formes de l’antisémitisme polonais, américain, français et allemand dans les années vingt, trente et quarante,
*les tentatives d’intégration d’une famille juive polonaise en France dans l’entre-deux-guerres : identité et nationalité,
*les continuités et les ruptures de la IIIème République au régime de Vichy dans la politique à l’égard des étrangers, et en particulier des Juifs,
*les exemples de solidarité (les camarades, “ les frères et soeurs de Bobrek ”, les habitants de Prague), les autres exemples relevés par Zeev Sternhell dans sa postface, mais aussi les manques à ce devoir élémentaire comme la famille de M. Culet, les actes de folie collective dans le train entre Gleiwitz
et Buchenwald,
* les difficultés et les obstacles pour établir la vérité sur les faits historiques, les responsabilités individuelles et collectives,
*les 34 pages de commentaire de l’historien Zeev Sternhell sur "la guerre aux Lumières et aux Juifs" ajoutent enfin une dimension universelle à ce témoignage fort.

fiche de lecture G. Michlin

Marie Paule Hervieu

MICHLIN Gilbert, "Aucun intérêt au point de vue national". La grande illusion d’une famille juive en France, (récit autobiographique de Gilbert Michlin commenté par Zeev Sternhell), Paris, Albin Michel, 2001, 175 p.

MICHLIN Gilbert, "Nicht im Interesse der Nation“, Eine jüdische Familie in Frankreich, Mit einem Nachwort von Zeev Sternhell, Übersetzung : Erica Fischer, Hentrich & Hentrich, 170 Seiten

mise à jour, NM 2013

[1Le titre du livre est en relation avec l’histoire de son père